Comics

THE SILVER SURFER:

"The Ultimate Cosmic Experience"

par Stan Lee & Jack Kirby (Simon & Shuster - coll "Fireside" - 1978)

couv

Je vous avais promis de la VO, vous voilà servis avec ce très beau graphic novel qui consacra le retour du Surfer huit ans après l'arrêt de sa première série régulière (intégralement rééditée chez Panini dans un somptueux volume de la collection "Marvel Omnibus", dont j'ai eu l'occasion de vous toucher deux mots dans mes récents "Mollards"). Chez nous, l'oeuvre fut publiée en plusieurs épisodes dans les #27 à 32 de "Nova" d'Avril à Septembre 1980 mais, sans vouloir cracher dans la soupe, inutile de dire que le petit format et le saucissonnage adoptés à l'époque par les éditions Lug ne rendent pas justice à ce très bel album, d'autant plus indispensable qu'il constitue l'un des scripts les plus étranges jamais écrits par "The Man".

On se souvient que le Surfer fit son apparition en 1966 dans les #48 à 50 du volume 1 de "Fantastic Four" (épisodes désignés par les fans sous le nom de "Trilogie de Galactus") en tant que création originale de Jack Kirby: en effet, Stan Lee se plaît à relater comment, ayant initialement conçu l'histoire comme un affrontement entre Galactus et les FF, il se vit retourner des planches sur lesquelles intervenait un étrange personnage argenté dont il tomba immédiatement amoureux. La suite fait partie de l'histoire... Ceci pour dire que, dans la continuité marvelienne, les origines de Surfer sont indissociablement liées au combat qu'il mène contre son créateur aux côtés du célèbre quatuor pour sauver la Terre de la destruction. Or, si dès les premières pages "The Ultimate Cosmic Experience" se donne comme une relecture des origines du Surfer, nous relatant son arrivée sur Terre et le schisme avec Galactus qui s'ensuivit, le marvelophile se trouvera toutefois quelque peu décontenancé par certaines libertés prises relativement aux événements relatés dans la "Trilogie de Galactus" ainsi que dans la série régulière dessinée par John Buscema... À tel point d'ailleurs que l'on ne manque pas de se demander si l'on n'a pas affaire à un "what if" nous contant les origines d'un Surfer qui appartiendrait à une réalité parallèle... L'affaire est d'autant plus nébuleuse qu'à aucun moment ne nous est faite une quelconque allusion quant à une éventuelle "alternativité" du récit, et que d'autre part les pistes d'interprétation sont suffisamment brouillées pour nous maintenir dans une indécidabilité assez obsédante...

Le premier point de divergence réside dans une éradication pure et simple de la participation des FF aux événements relatés. En effet, si l'on peut admettre sans problème les différentes expériences que fait notre héros lorsqu'il débarque sur Terre, comme par exemple prendre forme humaine tel un nouveau Messie afin de mieux se fondre dans la masse, en revanche l'on s'explique plutôt mal de ne pas voir les FF participer au combat, même fugitivement ou allusivement, dès qu'il est question d'affronter Galactus. Mieux: cette confrontation initiale, aboutissant comme on le sait au bannissement de notre héros sur notre planète, nous est décrite de façon absolument apocalyptique - ce qui donne d'ailleurs lieu à quelques planches de très grand Kirby - et il demeure assez impensable, scénaristiquement parlant, que les FF ne soient pas intervenus face à un tel cataclysme... à moins, bien sûr, que l'on se trouve sur une Terre où il n'y a pas de FF...

Deuxièmement, il y a l'affaire Shalla Bal et là, on entre véritablement dans la Quatrième Dimension. Dans la continuité officielle, et tout au long des dix-huit épisodes de la série régulière, le Surfer et Shalla Bal demeurent éperdument amoureux en dépit des années-lumière qui les séparent et, s'il leur arrive de se retrouver épisodiquement, ce n'est que pour mieux être à nouveau arrachés l'un à l'autre, dans un supplice de Tantale qui fait interminablement rebondir le mélo quelque peu sirupeux orchestré par Stan Lee. Par le fait, on est en présence d'une version moderne de Tristan et Yseult, où il est question d'un amour éternel et incorruptible que ni le temps, ni l'espace, ni même la mort (on verra à diverses reprises le Surfer marcher sur les traces d'Orphée et aller chercher sa bien-aimée jusqu'en Enfer) ne sauraient entamer. Bref un amour courtois, chevaleresque et pur - la séparation étant en outre la meilleure garantie de chasteté! Il n'est d'ailleurs pas interdit, tant qu'on en est à brasser les mythes, de voir également en Shalla Bal un avatar de Pénélope, à en juger par sa manière d'éconduire les soupirants qui se bousculent à ses pieds sur la lointaine planète Zenn-La.

Or, dans "The Ultimate Cosmic Experience", on voit se produire l'impensable: le Surfer se fait carrément JETER COMME UN MALPROPRE!!! On a beau nous expliquer, pour atténuer le choc et garder la morale sauve, qu'un Galactus vindicatif a effacé le souvenir de Norrin Radd de la mémoire de son aimée, l'événement n'en constitue pas moins une hérésie pour tout fan du run Lee / Buscema qui se respecte. Mais il y a pire: cette Shalla Bal nouvelle version repousse le Surfer en arguant de son apparence physique, allant même jusqu'à le traiter de "monstre"! On passe donc d'un amour inconditionnel et absolu à de la discrimination pure et simple - bonjour le grand écart!

Le clou est joyeusement enfoncé dans le deuxième acte de ce qu'il faut bien nommer une tragédie, et que l'on pourrait intituler "La Tentation du Surfer". Car, si l'attitude de Shalla Bal peut se ramener à une trahison impardonnable, le Surfer en revanche demeure ce "chevalier blanc" à l'âme absolument pure, prêt à sacrifier sa vie plutôt que de renoncer à son intégrité et à ses idéaux. Mais là où la force a échoué, c'est à la corruption que va avoir recours un Galactus soudainement devenu très méphistophélique, dans une magouille brassant allègrement des mythes aussi disparates que celui de Faust et de "La Fiancée de Frankenstein", et qui consiste, pour parler trivialement, à tenter de manipuler le Surfer en lui collant une meuf entre les pattes!

Et quelle meuf! Autant la Shalla Bal "officielle" était pure et virginale, autant Ardina (c'est son nom), en tant que tentatrice, et certainement un peu femme fatale sur les bords, est une bombe sexuelle vêtue de façon très suggestive! Dès lors, on s'explique mieux la "redéfinition" du personnage de Shalla Bal car, à l'instar du Surfer, Ardina est une pure création de Galactus, une sorte de Surfer femelle et, pour tout dire, son Ève. D'un point de vue dramatique, c'est donc pour mieux pousser notre héros dans les bras d'une compagne créée tout spécialement à son image (mythe que j'ai nommé de "La Fiancée de Frankenstein"), que Stan Lee le fait rejeter par une Shalla Bal soudain animée de ce qui ressemble fort à des préjugés raciaux, et qui de ce fait perd sa pureté. En conséquence, le Surfer peut désormais se laisser aller à aimer Ardina sans pour autant sacrifier son intégrité, puisque la trahison de Shalla Bal l'a affranchi de ses voeux. Et, à cet égard, il faut bien reconnaître qu'Ardina met le paquet car, sous couvert de communion des âmes et d'extase spirituelle cosmico-métaphysique, c'est bel et bien un coït qui nous est décrit, tout allégorique qu'il soit! Mais le Surfer n'est pas Faust et, contrairement aux attentes de Galactus, non seulement il ne se laissera pas détourner de sa mission, mais de plus c'est sa pureté qui contaminera une Ardina tombée éperdument amoureuse de celui qu'elle était censée corrompre. Dès lors, Galactus n'aura plus qu'à rappeler sa créature au néant, abandonnant à nouveau le Surfer à sa solitude et à ses éternelles lamentations (et à ses cinq doigts, serait-on tenter de rajouter!).

Je vous avais prévenu: "The Ultimate Cosmic Experience", rapporté au reste de l'oeuvre considérable de Stan Lee, est une vraie curiosité, pour ne pas dire une incongruité pure et simple, et ce en dépit du fait que l'on soit en présence d'un authentique chef-d'oeuvre du comics. La meilleure manière de le définir me semble encore de le considérer comme une parenthèse, aussi bien dans la continuité marvelienne que dans le devenir du Surfer à l'intérieur de celle-ci car, pour autant que je sache, il n'a depuis 1978 fait l'objet d'aucune réédition aux States - j'ai d'ailleurs dû patienter des mois avant d'en dénicher enfin un exemplaire sur E-Bay. De plus, et la chose constitue une énigme supplémentaire, vous n'aurez pas manqué de noter que l'album n'a pas été édité chez Marvel, mais chez Simon & Shuster, comme si Lee et Kirky avaient délibérément voulu tenir cette oeuvre à l'écart de la mythologie marvelienne, bien que mettant en scène l'un des personnages les plus emblématiques de la "Maison des Idées". En outre, et au-delà de ces simples considérations éditoriales, tout dans "The Ultimate Cosmic Experience" est en totale rupture avec la manière traditionnelle de concevoir un comics, à commencer par la structure même d'un scénario qui prend ses distances avec les sempiternelles et répétitives bastons qui constituent pourtant la base et le fonds de commerce de toute BD super-héroïque. Par le fait, on est ici moins dans l'action que dans la contemplation et, une fois exposé le schisme originel débouchant sur un affrontement Surfer / Galactus au terme duquel la moitié de New-York se trouve dévastée, l'histoire prend un virage à cent quatre-vingts degrés et toutes les confrontations auxquelles on assistera désormais prendront la forme d'un débat philosophique dans lequel les personnages échangeront, en lieu et place des habituels horions et autres rafales d'énergie, des arguments d'ordre moral et métaphysique afin de statuer sur le sort réservé à l'humanité. De même, et comme on l'a vu, on reste tout de même assez interdit de voir l'affaire tourner à la romance dans sa seconde partie, avec l'apparition tout à fait inattendue d'Ardina. Bref, tout se passe comme si les auteurs avaient voulu, une fois dans leur vie, s'affranchir des contraintes narratives et éditoriales du comics classique pour se lancer dans une sorte de Grand Oeuvre porté par un indéniable souffle cosmique, et qui n'est pas sans rappeler les délires métaphysiques de "2001, l'Odyssée de l'Espace", dont Kirby tira un comics pour Marvel qui connut dix numéros deux ans plus tôt. Cette fascination pour l'infinitude des espaces interstellaires, rapportée aux interrogations métaphysique sur la condition humaine face au mystère de la Création, se retrouve toute entière dans "The Ultimate Cosmic Experience", véritable tragédie grecque aux accents cornéliens qui aurait l'immensité de l'univers pour théâtre: une scène à la mesure du talent de Kirby qui, encré une fois de plus par l'excellent Joe Sinnott, donne vie à un space-opera à l'ampleur kubrickienne, et qui préfigure ses futures créations, telles que "The Eternals" ou "New Gods".

Par ailleurs, les interrogations et la perplexité que suscite cette étrange parenthèse dans le temps et l'espace marveliens ne vont pas elles-mêmes sans rappeler le délire herméneutique qui se développe depuis 1968 autour de "2001, l'Odyssée de l'Espace", sans toutefois pouvoir un tant soit peu ébrécher le mystère du film. Finalement, la solution est peut-être dans son titre: qualifiée d'"ultimate", cette "experience" pourrait fort bien être la prémonition d'un univers marvelien parallèle, qu'on ne découvrirait que bien des années plus tard, et dans laquelle ce Surfer alternatif pourrait très bien croiser... un Nick Fury black, par exemple!

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Calimero sort de l'oeuf - version alternative!

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