Vu à la télé

SÉANCE INTERDITE (Février 2009)

Comme vous le constatez, je continue bon an mal an à rattraper mon retard. Adonc, voici le programme: pour commencer, vous allez avoir droit à un rattrapage intensif des fameuses "Séances interdites" de Canal depuis le début de l'année, ce qui devrait prendre l'espace de quatre chroniques, car mine de rien, le père Dahan nous a offert de Février à Août un panorama de la série B contemporaine tout à fait représentatif de la déviance actuelle, avec une poignée de petits films bien agités du bocal de formol, tels qu'on n'en voit plus trop dans nos salles frigides. En somme, tout se passe comme si l'homme occupait désormais la place laissée vacante par nos regrettés cinémas de quartier. Allez, on léchouille son Kim-Cône et on dépiaute ses Chocorêve, c'est parti pour une bonne orgie de bis qui décoiffe!

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THE STRANGERS

de Bryan Bertino (2007)

La série B, il s'en tourne chaque mois des palanquées, les amateurs de cinéma de genre s'avérant décidément insatiables, et les cinéastes débutants y trouvant l'occasion de fourbir leurs premières armes. Dans cette profusion quasi inépuisable, l'originalité n'est pas souvent au rendez-vous, les producteurs et auteurs préférant démarquer avec opportunisme les succès du box-office du moment, ou encore appliquer des recettes sur-éprouvées plus ou moins remises au goût du jour. "The Strangers" ne fait pas exception à la règle, et raconte une histoire mille fois vue: en l'occurrence celle d'un couple en week-end dans une maison isolée, persécuté par une bande de tueurs dégénérés bien décidés à avoir la peau de nos héros. Mais rien ne sert de courir et, durant 1h30, le novillero Bryan Bertino - également scénariste - va jouer avec ses proies comme un vieux matou sadique. Pour tout dire, cette production ricaine rappellera furieusement aux fantasticophiles que vous êtes le remarquable premier opus de notre tandem national Palud / Moreau, j'ai nommé "Ils" (2005) qui racontait sensiblement la même aventure. Mais là où ce dernier se donnait, ainsi que j'ai pu l'écrire ("Mollards" d'Août 2007), comme un exercice de style extrêmement virtuose dans sa forme, "The Strangers" s'avère quant à lui une œuvre autrement plus viscérale et, partant, une série B horrifique hautement recommandable. À tel point que je serais tenté de parler de "cinéma d'exploitation auteurisant" - si toutefois ce paradoxe peut vous évoquer quelque chose… On ne saurait trop dire à quoi tient le petit miracle qui se déroule devant nos yeux, mais les faits sont là: en dépit de la trivialité de son sujet, Bertino nous aggripe d'une poigne de fer et sait nous garder accrochés jusqu'aux ultimes minutes d'un climax assez hallucinant de cruauté. De la même façon qu'une blague sera drôle ou non selon que celui qui la raconte saura en faire jaillir le potentiel humoristique, "The Strangers" filmé par un autre nous eût sans doute considérablement emmerdés. Mais Bertino sait avec une indéniable maîtrise y imposer une forte personnalité et exprimer toute la substantifique moëlle anxiogène d'un scénario au demeurant remarquablement écrit et détaillé, tout en contournant les facilités racoleuses habituelles du genre. Je ne saurais vous dire d'où sort ce brillant et jeune réalisateur, mais en revanche, il me semble évident que l'homme a goulûment tété la mamelle carpentérienne, comme peuvent témoigner nombre de résurgences éminemment halloweenesques. Entre mille choses, il s'agit d'un "film de siège" (sous-genre obsessionnel de Carpenter) dans lequel le potentiel angoissant des lieux n'émane non pas d'un quelconque gothisme annoncé à coups de toiles d'araignées, mais au contraire de leur banalité rassurante - du moins en principe… Ensuite, on notera la dépersonnalisation glaciale des prédateurs dont les masques inexpressifs (traits sommaires de poupées de porcelaine, sac en papier percé de deux trous…) renvoient à la neutralité impénétrable de Michael Myers. Ils occupent d'ailleurs l'espace à la manière à la fois fantômatique et implacable du célèbre boogeyman, surgissant de derrière un tronc d'arbre ou traversant les arrière-plans de façon fugace, pour s'évanouir de façon tout aussi surnaturelle, laissant derrière eux des indices menaçants… La personnalité des tueurs dont nous ne sauront rien, qu'il s'agisse de leurs statuts, origines ou motivations, se réduit au signe unique de leur folie meurtrière, et du choix apparemment arbitraire de leurs victimes, qui rencontreront leur funeste destin sans jamais y comprendre rien. Pas plus que nous d'ailleurs, ce qui renforce notre empathie à leur égard. Bien qu'appartenant à un sous-genre à la fois très fréquenté et hyper codifié, "The Strangers" tire son épingle du jeu par sa cruauté, son cynisme et sa noirceur désespérée. Quoi qu'il en soit, il vaut largement le détour, voire que l'on s'y attarde…

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18911939&cfilm=118948.html

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FRONTIÈRE(S)

de Xavier Gens (2007)

Le survival est un genre particulièrement fréquenté dans le cinéma européen, et en particulier en France, à tel point que le fantasticophile de nos contrées commence à en ressentir une certaine lassitude: on peut citer les récents "Vertige" (Abel Ferry - 2008) et "Humains" (Jacques-Olivier Molon & Pierre-Olivier Thévenin - 2008), mais également, parmi les films qui ont lançé la "nouvelle vague" du fantastique francophone, "Haute Tension" (Alexandre Aja - 2002 - voir "Mollards" d'Août 2008), "Calvaire" (Fabrice Du Welz - 2004), et bien sûr "Frontière(s)". En même temps, les producteurs et distributeurs français (air connu) sont d'une telle frigidité vis à vis du cinéma horrifico-fantastique que ça ne laisse pas trop le choix aux réalisateurs du genre: étant donné qu'ils ne croulent pas sous les moyens, soit on enferme ses acteurs dans un huis-clos, soit on les balance en pleine cambrousse avec une quelconque menace aux fesses. En quoi le survival est le genre idéal pour faire ses preuves à moindre coût, sans s'emmerder avec des décors ou des SFX hors de prix. D'où sa profusion non seulement française mais européenne, avec notamment une surproduction bisseuse venue d'Outre-Manche, mais aussi l'apparition sur le marché d'un survival scandinave, avec des films tels que "Cold Prey" (Roar Uthaug - 2006) ou "Manhunt" (Peter Syversen - 2008). Sur un canevas par conséquent interchangeable, chacun essaie donc de tromper les attentes d'un public blasé en apportant sa propre spécificité scénaristique, le gimmick "auquel il fallait penser" et qui fera que tel ou tel survival lavera plus rouge que ses innombrables concurrents. À ce petit jeu, Xavier Gens, ex-assistant de Tsui Hark et Ringo Lam dont "Frontière(s)" est le deuxième long, est loin de démériter. On évitera de parler du visuel d'une affiche quelque peu racoleuse qui, pour le coup, fait vraiment penser à une pub pour lessive (1), et on portera plutôt son attention sur ce que Gens à imaginé pour accrocher le chaland d'un point de vue scénaristique. Dans un proche avenir, l'extrême-droite est sur le point d'arriver au pouvoir: cool, se dit-on, un survival de politique-fiction, voilà un truc que personne n'a encore fait… Sauf que cette piste va tourner court au bout de cinq minutes et s'avérer parfaitement absconse d'un point de vue narratif. Gens expliquera çà et là qu'il s'agit du reliquat d'un scénario finalement abandonné, ce qui expliquerait que ce contexte socio-po n'ait pas grand-chose à voir avec la choucroute. C'est dans ces conditions qu'une bande de bras cassés, très connotés cailleras, tente un casse calamiteux qui tourne très rapidement à la déconfiture. Les voilà donc en cavale en rase-campagne, avec une saccoche de pognon et pas mal de plomb dans l'aile. Ainsi échouent-ils dans l'inévitable bled paumé, dans une auberge où ils trouvent gîte délabré et couvert avarié, prodigués par une famille de nostalgiques du nazisme au cariotype perturbé. À partir de là, la traque et le massacre peuvent commencer, et il faut bien reconnaître que Xavier Gens nous en donne largement pour nos thunes. Il réussit notamment un vrai coup de maître en plaçant, dès le début des hostilités, une séquence claustrophobique comme on en a peu vues au cinéma, et qui va conditionner le spectateur pour le reste du métrage avec une efficacité diabolique. Positivement traumatisante, la scène nous montre deux des protagonistes, acculés dans une carrière, pénétrer dans une faille et s'engager dans un boyau des plus étroits. Leur laborieuse progression au travers de la masse rocheuse qui les oppresse de toutes parts est filmée en caméra frontale, dans un éclairage chiche et vacillant. La panique hystérique de ces vers de terre improvisés, qui va croissant au fur et à mesure qu'ils s'enfoncent dans l'inconnu et s'enterrent vivants, ne tarde pas à devenir communicative et je dois vous avouer que je me suis surpris à chercher désespérément de l'air, engoncé dans les coussins de mon canapé, tout au long de cette séquence interminable et suffocante. Rarement on aura vu un cinéaste développer un tel sadisme envers son public: spasmophiles et asthmatiques s'abstenir, il en va de votre vie! Dès lors, le spectateur va aller au bout du film en appréhendant chaque nouvelle séquence, tant Gens l'a mis dès l'abord dans un état de stress durable. Pour ce qui est du développement, le fantasticophile quelque peu roué sera tenté de déplorer une certaine roublardise chez le réalisateur: atmosphère revendiquée à la "Massacre à la Tronçonneuse", via un filmage et un montage chaotiques particulièrement réussis dans la forme, mais surtout exploitation opportuniste de la mode du "torture-flick", initiée par la série des "Saw" et autres "Hostel", et qui semble animée par une volonté inébranlable et permanente de damer le pion aux Ricains sur leur propre terrain, notamment au travers d'un déluge de gore dispensé avec une remarquable prodigalité, et d'une inventivité parfois stupéfiante - exemple de ce raffinement exquis: tailladage des tendons d'Achille au coupe-boulons, pour empêcher les victimes de fuir! Certes, on ne manquera pas de crier à la complaisance, et on aura raison. Mais, d'un autre côté, le bis n'est-il pas le cinéma de l'outrance? À cet égard, réinvestissant une culture du cinéma de genre que l'on subodore considérable, Xavier Gens en fait des caisses pour la plus grande joie des geeks que nous sommes, et il faut reconnaître qu'il le fait bien, le bougre! Bien que parcourant les sentiers battus du gore, du torture-flick et du survival, il n'en demeure pas moins que le réalisateur finit par trouver sa petite musique personnelle et à sortir son film du lot, ne serait-ce que par l'élaboration d'une atmosphère tellurique particulièrement éprouvante: pétri de boue, de sang, de sueur, de crasse et de merde, "Frontière(s)" ressemble dans sa forme à une impitoyable régression jusqu'en les recoins les plus obscurs de notre atavisme, dont les éventuels survivants ne sortiront qu'au prix de leur humanité, en assumant sans condition de se vautrer dans cette fange primitive et dionysiaque.

Note:

(1): Je m'empresse d'ajouter que Gens n'est absolument pas responsable du visuel de cette affiche, puisque le texte en caractères énormes mettant le spectateur en garde et faisant allusion à des "scènes de boucherie" lui a été imposé par la Commission de "Classification". Le fait même que l'affiche puisse paraître racoleuse, pour les spectateurs qui ignorent le détail de l'affaire, prouve une fois de plus (si besoin en était) la profonde stupidité des censeurs. En effet, l'argument mobilisé, censé dissuader les gens d'aller voir le film, devient au contraire un véritable slogan publicitaire (du type: Xavier Gens vous en donne plus!) auprès des fans de cinoche horrifique - qui constituaient de toutes façons le public ciblé - et contribue à mettre "Frontière(s)" en relief par rapport à la masse des nombreux produits similaires. Soit: le résultat inverse de celui escompté! Parmi les cas historiques célèbres, citons "Massacre à la Tronçonneuse" (précisément!) et le "Zombie" de Romero qui, au-delà de leurs qualités intrinsèques, devinrent de véritables cultes suite à leur interdiction pure et simple durant les années Giscard!

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18791416&cfilm=110711.html

Voir également la chronique de l'ami Kitano Jackson:

http://kitanojackson.canalblog.com/archives/2007/11/02/6747832.html

masques

"The Strangers": un petit côté "Nuit des Masques"

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Sabre de bois! Sac en papier!

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Liv Tyler en mauvaise position!

porte

Voir et entrevue!

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Une appréhension carpentérienne de l'espace

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Une affiche alternative qui annonce ses références

boue

"Frontière(s):

pétri de boue, de sang, de sueur, de crasse et de merde!

gore

"Son coeur pleure, mais sa bouche rit" (B. Lapointe)

doigts

Vous reprendez bien deux doigts de gore?

red

Red is beautiful!

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Bref: un Bihan positif!