Vu à la télé

TRASH (Septembre 2008)

Mais quel est ce délicat fumet de poubelle? Tout simplement le deuxième épisode de notre nouvelle rubrique, consacrée aux curiosités filmiques déterrées par Arte, et qui vient d'entamer sa nouvelle saison après une pause estivale. Si, comme vous allez le voir, ça démarre un peu sur un coup de mou, ça se rattrape nettement dans les deux séances suivantes, avec deux culteries incontournables et qui raviront tout fan de cinéma décalé. Pour les amateurs, ça se passe toujours le vendredi soir aux alentours de minuit, comme disait Thelonious Monk. Allez hop! on soulève le couvercle, on se colle une pince à linge sur le nez, et on part en expédition au fond du container!

soeurs_affDEUX SOEURS (Janghwa, hongryeon) 

de Kim Jee-woon (2003)

Très mauvais départ pour cette nouvelle saison avec ce film coréen qui n'est ni trash, ni kitsch, ni fun, ni fait, ni à faire, à peine fantastique, vaguement auteurisant, et indéniablement chiant! À moins que l'anesthésie du spectateur ne soit devenu un critère de déviance - auquel cas il y a fort à craindre de se voir quelque jour programmer "Le Camion" de Guiguite Duras - je ne vois pas ce qui a pu justifier, dans le contexte en question, la sélection de ce navet aussi prétentieux que vainement esthétisant, qui nous conte l'histoire de deux soeurs revenues vivre dans la maison de leur enfance, entre un père inconsistant et une marâtre acariâtre. L'aînée, écorchée vive, s'est donné pour mission de défendre la cadette contre cette dernière qui semble vouée à la persécuter, mais l'on découvrira après moult circonvolutions éprouvantes que les choses ne sont pas si schématiques et qu'il ne faut pas se fier aux apparences. Pendant ce temps, la caméra tourne comme un oiseau en cage entre les murs de cette demeure pleine de bad vibes, cherchant à instaurer un climat qui se voudrait inquiétant, mais qui est plus volontiers soporifique. De plans interminables en cadrages millimétrés, le réalisateur perd un temps précieux à se regarder filmer, et l'esthétisme perfectionniste de l'ensemble, soutenu par une photo certes très élaborée, s'avère finalement n'être rien d'autre qu'une perpétuelle diversion cherchant à faire oublier un script dont on ne retiendra que l'insoutenable légèreté de la lettre! En un mot comme en cent, il ne se passe strictement rien, à part une ou deux apparitions de spectres mollassons à la sauce asiatique (c'est-à-dire allergiques au shampooing!), censées nous sortir temporairement de notre assoupissement, dont une mystérieuse petite fille planquée sous l'évier et à laquelle on préfèrera la dame dans le radiateur! Et ça tourne, et ça vire, et ça n'en finit plus, tant et si bien qu'un fois parvenus au moment du twist qui nous donne le fin mot de l'affaire, en vérité je vous le dis mes frères, on n'en a plus rien à cirer - à supposer qu'il nous reste encore un oeil ouvert pour constater le désastre... Car, au bout du compte, il s'avère que l'on n'a souffert jusque là que pour assister à une espèce de remake foireux au féminin (prémédité ou pas, peu importe...) d'un film sublime et hélas bien oublié de Robert Mulligan: "L'Autre" (1972), que je vous recommande chaudement en lieu et place de cette séance d'onanisme cinématographique, qui s'est tout de même débrouillée pour décrocher le Grand Prix 2004 d'un Festival de Gérardmerdre dont le jury avait sans doute dû être noyauté par Télérama!

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18364620&cfilm=54013.html

plan_9_aff

PLAN NINE FROM OUTER SPACE

d'Edward D. Wood Jr (1959)

Eh ben voilà! Là au moins, on est sûr de ne pas être hors sujet! Bon, d'accord, c'est la seconde fois qu'Arte nous le programme à l'occasion de ses séances "Trash", mais s'il est un nanar qui mérite cet hommage particulier, c'est bien le chef-d'oeuvre d'Ed Wood! Je sais qu'il y en a que cette appellation va faire ricaner, voire scandaliser, mais laissez-moi vous dire une bonne chose: avec "Plan Nine From Outer Space", la nullité atteint de tels sommets (ou de tels abysses, c'est selon...) qu'on se retrouve très précisément à ce point dialectique où, comme dit l'adage populaire, les extrêmes se rejoignent, et où l'indigence se retourne en génie! D'ailleurs ce n'est pas pour rien que, couronné de ses lauriers de "Plus Mauvais Film De l'Histoire Du Cinéma", l'objet demeure l'un des cult-movies les plus évidents des annales du Septième Art! À tel point que l'entreprise finit par confiner à de la pure poésie, comme Tim Burton l'illustre magistralement dans le superbe biopic qu'il a consacré à son auteur. Poésie surréaliste, ajouterai-je, car si "Plan Nine From Outer Space" eût été tourné quelques décennies plus tôt, nul doute que dadaïstes et surréalistes l'eussent consacré en tant qu'oeuvre majeure de cette tendance artistique. D'abord par sa forme purement hasardeuse car, à force de stock-shots, bricolages, rabibochages, bouts de ficelles (apparents!) et télescopage des morceaux de pellicule les plus hétéroclites, le film finit par ressembler à l'un de ces collages qui valurent au surréalisme d'être défini comme "la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie". Ensuite du fait de l'INCONSCIENCE d'un cinéaste improvisé qui pas un seul instant ne doute de la valeur objective de son oeuvre, aveuglement qui confine d'un strict point de vue freudien à un déni de réalité et qui, le libérant des contraintes de toute logique formelle, le précipite dans cet état de création quasiment hypnotique constituant précisément le fondement du surréalisme, ou encore la base même de la poésie telle que définie par Rimbaud, soit "un total dérèglement de tous les sens". État auquel Tim Burton choisira de donner la forme du regard enfantin de Johnny Depp, incarnant un Ed Wood proprement émerveillé par sa propre création, avec laquelle il n'entretient aucune distance d'ordre (auto)critique. Tel un enfant, en effet, il joue, et il joue LE PLUS SÉRIEUSEMENT DU MONDE!!! Dès lors, "Plan Nine From Outer Space", et tous les films d'Ed Wood en général, sont à prendre comme autant de parties "de cow-boys et d'Indiens" aux scénarii improvisés sur l'instant, en fonction des moyens du bord et du matériel disponible. Besoin d'une cabine de pilotage? Deux chaises et un rideau suffisent et, pour reprendre la terminologie enfantine: "on dirait que ce serait une cabine de pilotage!" Les manches à balai en sont d'ailleurs au sens propre du terme, de la même façon qu'ils constituent des fusils parfaitement acceptables lorsque les enfants "jouent à la guerre". Un éclair de lumière censé évoquer les intempéries projette alors l'ombre du micro sur les murs de la "cabine", et nous entrons dans le sublime! Même principe pour les assiettes en carton: on a décrété une bonne fois pour toutes que "ce seraient des soucoupes volantes", et ce n'est pas le fait que les fils auxquels elles sont suspendues soient nettement visibles qui va arrêter l'imaginaire emballé de Wood! D'ailleurs, on n'a jamais entendu aucun enfant se plaindre de la visibilité des fils devant un théâtre de marionnettes... Vu sous cet angle-là, le plus handicapé des deux n'est peut-être pas celui qu'on pense, et il semblerait bien que ce soit nous autres adultes trop adultes, pragmatiques et rationnels, qui nous avérions incapables de suspendre notre incrédulité pour nous immerger sans restrictions, comme il le fait lui-même, dans le monde de magie bricolé par Wood comme à l'occasion d'une garden-party d'anniversaire donnée pour ses camarades d'école. Indubitablement, "Plan Nine From Outer Space" est un nanar de la plus belle eau, mais en aucun cas il ne saurait être un film d'exploitation au sens strict, son absolue et émouvante sincérité le démarquant de toute roublardise et de tout opportunisme tels qu'on en pu en voir, par exemple, dans le bis italien. Bienvenue donc dans une expérience cinématographique sans précédent, où les maladresses surréalistes s'enchaînent comme autant d'actes manqués, où Bela Lugosi n'est pas vraiment Bela Lugosi mais "on dirait que ce serait lui", où l'on voyage sans transition des espaces interstellaires à un lugubre cimetière où des zombies aussi hilarants qu'une Vampira aux ongles démesurés et l'inénarrable Tor Johnson s'extirpent de la tombe avec une théâtralité surjouée, pour notre plus grand plaisir. Bref, le culte dont Wood fait aujourd'hui l'objet (et qui, il convient de le préciser, précédait de longue date le film de Burton) s'avère amplement mérité et n'est certainement pas dû au hasard, mais bel et bien à la clairvoyance d'une secte de zédeux impénitents qui ont su reconnaître "Plan Nine From Outer Space" pour ce qu'il était vraiment au plus profond de son incommensurable nullité: un exceptionnel moment d'inaltérable poésie.

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://fr.youtube.com/watch?v=6-kCC8WUKYk

PATCHWORKMAN VOUS EN DONNE PLUS:

Cliquez pour voir le film dans son INTÉGRALITÉ (VO non sous-titrée):

http://video.google.com/videoplay?docid=-7038656109656489183

street_trash_aff

STREET TRASH

de Jim Muro (1985)

Et on continue dans le culte, le vrai, celui dont la réputation se transmet de bouche à oreille de gourmets, c'est-à-dire aussi loin que possible du pseudo-culte annoncé façon "Brice de Nice". "Street Trash" fait partie de cette catégorie d'OFNI inclassables, tournés dans le circuit indépendant par de très jeunes réalisateurs n'ayant pour toute formation que leur passion du cinéma de genre et leur détermination à en faire coûte que coûte, oeuvres financées à l'arrache au moyen de souscriptions lancées auprès de la famille, des copains, des commerçants du quartier ou de tout autre mécène improvisé à l'âme aventureuse. Âgé de dix-neuf ans lorsqu'il réalise "Street Trash" pour 700 000 $, Jim Muro perpétue la tradition d'un cinoche familial (1) autoproduit dont les plus beaux fleurons restent "La Nuit des Morts-Vivants", "Evil Dead" et autre "Bad Taste", tournés et financés exactement dans les mêmes conditions, à une différence près toutefois: si George A. Romero, Sam Raimi et Peter Jackson ont fait leur trou dans le métier depuis leurs débuts homériques, Muro en revanche disparaît définitivement de la scène après ce seul et unique opus, tel un Rimbaud du trash-movie. Vaste programme que d'essayer de cerner "Street Trash": il n'est pas interdit d'y voir, de par sa thématique, une sorte de cousin dégénéré de l'excellent "Affreux, sales et méchants" d'Ettore Scola (1976) sauf que, comédie grinçante pour comédie grinçante, Muro privilégie davantage la provoc par voie de gore, de scatologie et de débilité assumée et revendiquée là où Scola mettait plutôt l'accent sur la satire sociale. Ce qui ne veut pas dire non plus que "Street Trash" néglige totalement ce dernier aspect, les deux films ayant pris l'option de nous faire rire du pire, et Muro avouant volontiers que derrière la décomposition "littérale" des clochards qu'il met en scène, c'était celle plus métaphorique de l'Amérique yuppie des années 80 qui était évoquée. Et question décomposition, non seulement on est servi, mais en plus y'a du rab, vu que la cantinière n'y va pas avec le dos d'une louche à forte capacité! Au centre du délire, on trouve un vendeur de spiritueux peu scrupuleux qui découvre, dans un sous-sol oublié de son échoppe, une caisse non moins oubliée d'une gnôle de couleur bleu électrique et de marque "Viper", et qui décide de la fourguer à vil prix (1 $) aux clodos qui pullulent dans le quartier. Faut-il y voir une évocation sarcastique d'un capitalisme prêt à s'emparer de tous les marchés, y compris celui de la pauvreté (cf les fameux magasins discounts qui poussent un peu partout comme des champignons)? Ou bien la dénonciation métaphorique des ravages causés par l'alcool sur les populations défavorisées? Autant de problèmes auxquels on ne manque pas de songer, en dépit de la bonne humeur - forcément et délibérément déplacée! - que déploie Muro à monter une farce hénaurme à l'intérieur d'un quartier pourri à l'architecture s'inspirant d'Hiroshima après la bombe, et dont la vie - où ce qui y ressemble vaguement - s'organise autour d'un cimetière de voitures où se terre une cour des miracles haute en couleurs, fédérée autour d'un Viet-vet allumé qui massacre son monde au moyen d'un fémur humain aiguisé rapporté des rizières... Or, ce petit monde ne va pas tarder à se voir décimé par la gnôle douteuse en question, les consommateurs se décomposant littéralement dès la première gorgée, en un magnifique feu d'artifice d'humeurs corporelles nauséabondes aux couleurs variées, allant du bleu turquoise au jaune orangé en passant par le rose fluo! Tout le reste est à l'avenant, le film tournant en rond au gré des déambulations aléatoires d'une population d'épaves humaines impitoyables les unes envers les autres, galerie hallucinante de portraits peints à la merde et qui nous permettra de croiser successivement un ferrailleur obèse, libidineux et nécrophile, un mafioso minable répondant au doux patronyme de "Nick the Dick", un portier pratiquant le sarcasme avec une rare virtuosité, un flic ramboïde et non moins ordurier que la population qu'il est censé encadrer, le Viet-vet précité, un chien lécheur de couilles et je vous en passe... Vous vous en doutez, les interactions de tout ce beau monde nous vaudront quelques morceaux de bravoure inoubliables, tels que la liquéfaction d'un clodo qui disparaît progressivement dans la cuvette d'un chiotte, ou encore une partie de rugby improvisée dans laquelle le ballon est remplacé par... une bite coupée! L'ensemble est shooté en 16 mm gonflé façon "Massacre à la Tronçonneuse", ce qui donne à la pelloche le grain adéquat aux ambiances les plus crades, caméra à l'épaule histoire de donner un surcroît de réalisme à ce cauchemar urbain (comme quoi Lars Von Trier, "Le Projet Blair Witch" et "Cloverfield" n'ont rien inventé) et dans un décor digne des plus belles productions "post-nuke", quadrillé par une steady-cam aux mouvements étonnants (2). Plus surprenant dans ce contexte, l'aspect comique de "Street Trash" constitue souvent, dans ses scènes d'action, un véritable retour aux sources du slapstick, genre que Muro se fait un plaisir de pervertir non sans laisser transparaître une certaine affection à son endroit: ainsi, toute la poursuite qui ouvre le film, avec accumulation de poursuivants derrière un "tramp" qui n'est pas sans rappeler un Chaplin hippie par son côté sympathiquement démerdard, évoque irrésistiblement le célébrissime "Cops" de Buster Keaton. En effet, ce n'est pas la moindre incongruité de "Street Trash" que de se donner comme un "film de Charlot" trashy dans lequel on aurait remplacé les coups de pieds au cul par les mutilations les plus diverses (voir comment la castration d'un infortuné est saluée par un déluge de rires, telle une bonne blague...) ou les tartes à la crème par des projections de lambeaux humains - jusqu'aux débordements gores, qui prennent des couleurs joyeuses! À une différence près toutefois: à aucun moment, le film ne témoigne de la moindre compassion envers ses personnages, et la seule épitaphe que peuvent espérer les défunts sont un jet de pisse ou une gerbe de dégueulis! Amis de la poésie, bienvenue dans le monde merveilleux de Jim Muro!

Notes:

(1): Anecdote émouvante: sur le tournage, c'est ma maman de Jim Muro qui préparait les repas pour toute l'équipe!

(2): Par la suite, Jim Muro devint d'ailleurs le "steadycamer" attitré de... James Cameron!

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://fr.youtube.com/watch?v=6jYpiGgqT5Q

CULTE! La fameuse scène du chiotte:

http://fr.youtube.com/watch?v=0dyUQYNtZFk&feature=related

Voir également la chronique de l'ami Olivier:

http://cinemadolivier.canalblog.com/archives/2008/09/27/index.html

soeurs_1

"Deux soeurs: unies pour le pire!"

soeurs_2

Un père (et un film) inconsistants!

soeurs_3

Une maison hantée et diluvienne!

ET

Les E.T. fort divertissants de "Plan Nine From Outer Space"

bela

Le seul plan authentique de Bela Lugosi!

soucoupes

Assiettes de pique-nique sur poster: appréciez la composition du plan!

Vampira_Tor

Une performance inoubliable: Vampira et Tor Johnson!

cabine

Anthologique: la scène de la "cabine de pilotage"!

gerbe

"Street Trash": un film qui file la gerbe!

chiottes

La scène culte des W.C.

slapstick

Slapstick: la tarte à la crème révisitée par Jim Muro!

squelette

Une conception originale du "repos éternel"!