Comics

BATMAN & DRACULA: "Pluie de Sang"

par Doug Moench & Kelley Jones

(Panini - coll "Dark Side" - Juillet 2008)

couv

Je ne sais pas si vous avez remarqué mais, sous ses airs de capitaliste yankee, Bruce Wayne a tout de même des côtés assez british: il vit dans un manoir labyrinthique et poussiéreux, dans lequel s'entassent vénérables armures et autres antiquités séculaires, dont la moindre n'est pas un certain Alfred Pennyworth... Cet atavisme éminemment victorien n'a évidemment pas échappé aux scénaristes qui, à l'occasion de divers "elseworlds", se sont amusés à transposer le mythe batmanien dans le monde du roman noir gothique, l'équipant même en certaines occasions d'une technologie steampunk du meilleur effet. Ainsi, et pour ne citer que les plus connus, on a pu voir un Batman du siècle avant-dernier marcher sur les traces du Docteur Frankenstein dans "Castle Of The Bat" (1994) de Jack C. Harris et Bo Hampton, ou encore affronter un Jack l'Éventreur émigré à Gotham dans le magnifique "Gotham By Gaslight" (1989 - quel beau titre!) de Brian Augustyn et Mike Mignola. Nulle surprise donc à le voir à le voir aujourd'hui confronté à son lointain cousin totémique Dracula dans ce "Red Rain" de 1991, paru chez Panini dans la récente collection "Dark Side" dévolue aux "horror-comics", et qui inaugure une "trilogie vampirique" se poursuivant dans "Bloodstorm" (1994) et "Crimson Mist" (1998).

Ces trois graphic-novels seront pour nous l'occasion de retrouver le scénariste Doug Moench, grand spécialiste du comics horrifique tout au long des années 70-80 et véritable usine à scripts (aujourd'hui, il serait sans doute l'équivalent d'un Geoff Johns, du point de vue de la productivité). Personnellement, je garde un souvenir ému de tous les "Tomb Of Dracula", "Frankenstein's Monster", "Werewolf By Night", "Living Mummy", "Man-Thing", "Morbius The Living Vampire", et j'en passe, qu'il écrivit pour Marvel et qui abreuvèrent la soif inextinguible de bandes horrifiques qui tourmenta mon adolescence... De plus, ce qui ne gâtait rien, Moench était nettement en avance sur les canons de son époque et mérite amplement la palme de "scénariste le plus destroy du Silver Age", notamment par la violence frontale inouïe qu'il développait dans ses bandes, tant superhéroïques que franchement horrifiques. Par exemple, une image persiste dans ma mémoire: celle d'un Morbius tenant à bout de bras, au-dessus de sa tête, l'une de ses victimes égorgée et buvant son sang à la régalade! Pur Moench millésimé! Encore aujourd'hui, où le comics s'est affranchi d'un grand nombre de tabous, je ne vois guère qu'un grand malade comme Garth Ennis pour avoir ce genre d'idées délicieusement tordues...

Après ses exactions chez Marvel, Moench passa chez DC pour se spécialiser dans l'elseworld batmanien, domaine dans lequel on lui doit notamment la mini-série "Haunted Gotham" (2000) - où l'on voyait les parents de Bruce Wayne se faire assassiner par... un loup-garou! - ainsi que divers graphic-novels tels que "Dark Joker" (1993) ou encore les deux volumes de "Book Of The Dead" (1999). Tout ça pour dire que, rien qu'avec lui, la collection "Dark Side" ne risque pas de manquer de matière!

"Red Rain" fait donc partie de cette période, et nous relate l'invasion de vampires dont Gotham-City aurait été victime au début du siècle dernier, menée par un Dracula plus puissant que jamais, et face auquel Batman se retrouve bien démuni... Toutefois, la parade qu'il finira par trouver pour venir à bout du fléau réside dans une idée scénaristique extrêmement audacieuse quoiqu'évidente (on se demande même pourquoi personne avant Moench n'y avait pensé), et que je me garderai bien de vous révéler puisque constituant le twist de l'affaire. L'atmosphère de l'album est totalement étrange, proposant un mélange improbable de deux conceptions du gothisme: celle classique et romantique du roman noir du XIXème siècle, et celle plus moderne et plus punk qu'on retrouve dans des films tels que "Underworld" ou la série des Blade, notamment au travers du personnage de Tanya, sorte de Vampirella au look très Kate Beckinsale qui assiste le Dark Knight dans son combat contre le Prince des Ténèbres. Rajoutez une dose de steampunk par la-dessus (la Batmobile relookée années 1900 vaut son pesant de cacahuètes!), et vous obtenez un comics décidément très zarbi dans ses choix esthétiques...

Au dessin, on retrouve avec tout autant de plaisir l'un des grands oubliés de l'édition française, j'ai nommé le génial Kelley Jones et alors là, plus gothique tu meurs! S'emparant de Batman avec cette "trilogie vampirique", il va triturer le personnage de ses crayons jusqu'à l'amener sur l'un des sommets de sa carrière dans le run mémorable qu'il assurera de 1995 à 1998 sur la série régulière, à nouveau en compagnie de Doug Moench, et dont on n'eut en France qu'un bref mais fulgurant aperçu dans l'éphémère "Strange" version SEMIC. Sur Batman, Jones développe une forme très personnelle de gothisme par la dimension grotesque qu'il injecte dans les canons du genre, et qui en fait une sorte de cousin éloigné de Sam Kieth - pour vous donner une idée (1). Son Batman longiligne et anguleux, aux oreilles démesurées et aux mouvements évoquant autant de fractures, est un constant défi aux règles de la proportion, d'autant plus remarquable que cette apparente hérésie graphique reste totalement maîtrisée, et réussit génialement à produire l'effet escompté: celui d'un monde cauchemardesque et poisseux dans lequel les points de référence se font fuyants, pour mieux déstabiliser le lecteur. Le jeu avec les ombres est également époustouflant et son Dark Knight, dès qu'il s'enveloppe de sa cape dont les replis semblent déboucher sur on ne sait quelle dimension lovecraftienne, se réduit à une flaque de ténèbres prompte à se fondre dans l'ombre omniprésente ou encore, par le jeu des éclairages, à s'enfler démesurément en une silhouette gigantesque, qui n'est pas sans rappeler celle du très inquiétant Spectre, et qui hante un monde quasi onirique aux perspectives déréglées. En tous cas, à l'heure où l'on assiste à une uniformisation de plus en plus évidente du style dans le comics mainstream, Kelley Jones reste l'un des derniers dessinateurs - avec Bill Sienkiewicz, qui a somme toute une approche hyper stylisée assez similaire, notamment au niveau du travail sur les ombres - à avoir proposé quelque chose de réellement nouveau d'un point de vue graphique. À cet égard, Jones a littéralement réinventé Batman, comme peu ont su le faire dans la pourtant longue carrière du personnage, et méritait amplement d'être rappelé au bon souvenir du lectorat français.

C'est désormais chose faite avec ce "Red Rain" qui, même s'il appartient à une période où son style n'était pas encore parvenu à la maturité superbe que l'on peut admirer dans son run sur la série "Batman", ne nous en propose pas moins un monde à la mesure des délires de Moench, tout en ruelles humides et ombrageuses et autres égouts suintants, et où la putréfaction règne en digne maîtresse des lieux. On est donc embarqué en compagnie de deux maîtres de l'horreur gothique dans une atmosphère d'où transpire un étrange malaise, aventure au terme de laquelle, comme vous le découvrirez, Batman s'enfoncera encore un peu plus profondément dans ces ténèbres qu'il affectionne...

Vivement la suite...

Note:

(1): À propos de Sam Kieth, voir ma chronique sur "Secrets" dans les "Mollards" de Mai 2007, mais également "Menace fatale", team-up Batman / Lobo sorti dans cette même collection "Dark Side" - que je vous chroniquerai fatalement un de ses quatre...

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