Vu à la télé

L'HOMME SANS OMBRE (Hollow Man)

de Paul Verhoeven (2000)

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Depuis le célèbre roman de Wells et la superbe adaptation qu'en donna James Whale en 1933, on a tout fait avec "L'Homme invisible": un agent secret redresseur de torts, dans l'excellente série anglaise de Ralph Smart en 1958 (rediffusée plusieurs fois sur Arte), ou cet innocent dépassé par son pouvoir et qui se prenait les pieds dans le tapis dans une comédie familiale de John Carpenter qu'on préfèrera oublier (1). Notre Hollandais Violent, lui, se permet de réintégrer le personnage dans ses fondamentaux tout en filmant une histoire qui n'a strictement rien à voir avec le classique de Wells. Si l'on est amateur de paradoxes, on pourra définir "L'Homme sans Ombre" comme l'infidélité la plus fidèle qu'on ait pu voir en matière d'adaptation. Au-delà en effet de la dramaturgie mise en place par l'auteur de "La Guerre des Mondes", Verhoeven préfère se focaliser sur son personnage-concept, et son Sebastian Caine, magnifiquement interprété par un Kevin Bacon que, selon la formule consacrée, on adore détester, s'avère le digne descendant du Griffith de Wells, auquel il rend des points dans l'exercice de l'abjection. Car, jusqu'à "L'Homme sans Ombre", Hollywood avait réussi à nous faire oublier que l'Homme invisible était avant tout un anti-héros sans équivoque, dont la mégalomanie n'avait d'égale que la mesquinerie, et assez minable au demeurant. Toutes "qualités" que Sebastian Caine reprend à son compte de façon superlative, et qui transcendent l'environnement high-tech que Verhoeven donne à son personnage. Mais il y a mieux: non content d'emprunter à Wells le concept de son héros pour en faire le pivot de son adaptation, le réalisateur en développe et en achève toutes les potentialités malfaisantes que l'auteur avait pour ainsi dire laissées en jachère, et là, on n'est pas volés!

Je m'explique. Imaginons l'expérience qui consisterait à organiser un micro-trottoir et à poser à l'homme de la rue cette question toute simple: "Quelle serait la première chose que vous feriez si vous étiez invisible?" Vous me suivez? Eh bien Sebastian fait exactement la même chose: il s'empresse d'aller mater sa voisine à la toilette et de déboutonner le chemisier de son assistante endormie! Ainsi, si "L'Homme invisible" de Wells se distinguait par sa mesquinerie, celui de Verhoeven se montre lui franchement trivial! Dès lors, le ton est donné, et le moteur central de tous les événements qui nous sont contés dans "L'Homme sans Ombre", et qui trouveront leur épilogue dans un massacre programmé, nous est révélé dans toute sa sarcastique splendeur: il n'est jamais question de rien d'autre que DE CUL!!!

Plus que jamais, on le voit, notre Hollandais Violent se montre irrévérencieux et politiquement incorrect, tout en nous confiant au passage le peu d'illusions qu'il nourrit concernant la nature humaine en général, et celles du sexe "fort" en particulier, dont les motivations ne dépassent que rarement le dessous de la ceinture. "Vous ne ferez pas croire que Wells n'y a jamais pensé!", semble-t-il nous dire avec un sourire en coin, tout en administrant un solide camouflet à la tartufferie internationale: ce sein que nul ne saurait voir, lui nous le dévoile dans la séquence de l'ouverture du corsage, scène d'autant plus torride qu'elle est d'une simplicité confondante et, partant, d'une limpidité absolue, nous renvoyant à notre condition de spectateur-voyeur, voire violeur en puissance, puisque nous nous voyons confrontés à une nudité dérobée, et que nous sommes invités à en jouir...

On se souvient que les diverses exactions commises par Griffith, loin de constituer des crimes spectaculaires à la Fantômas, se résumaient au contraire à des blagues de sale gosse qui finissaient par mal tourner. Une façon pour Wells d'affirmer le caractère infantile de son personnage, immaturité qu'il partage avec le Sebastian de Verhoeven, lequel se comporte comme un adolescent en proie à ses premiers émois sexuels. S'il se trouve que les deux héros ont en commun un indiscutable génie scientifique, tout deux ont également raté quelque chose de la vie, et on songe au fameux message "Work and no play has made Jack a dull boy" répété à l'infini dans le "Shining" de Kubrick, qui caractérisait la hautement symbolique impuissance littéraire du personnage de Jack Torrance. C'est ici une alternative du même ordre qui est signifiée dès le début du film, avec un Sebastian qui épie le déshabillage de sa voisine (et qui, bien sûr, ne parvient pas à "conclure"!) pour être immédiatement rappelé à l'ordre par un écriteau apposé au plafond et l'exhortant à travailler. Le génie a donc un prix, qui est celui d'une certaine frustration sexuelle, et on peut dire que l'invisibilité offre à Griffith et à Sebastian l'occasion de rattraper le temps perdu et d'essayer de récupérer cette enfance / adolescence que leur génie, qu'on imagine précoce, leur a dérobé. N'en doutons pas, si Griffith se contente de jouer des tours pendables à ses malheureuses victimes plutôt que de s'insinuer dans les alcôves pour se rincer l'oeil et le reste, c'est que "ces choses-là" ne pouvaient décemment s'écrire en pleine époque victorienne - un non-dit que Verhoeven s'empresse d'expliciter en faisant de son Homme invisible un authentique obsédé sexuel, l'immaturité commune des deux personnages renvoyant à la perversité "polymorphe" que Freud attribua aux enfants dans un aphorisme célèbre. On admirera au passage la manière magistrale avec laquelle tout est dit dès les premiers plans: le voyeurisme de Sebastian, sa frustration sexuelle conjuguée à son statut de génie scientifique, la rupture avec son ex qui en est la conséquence, la jalousie (sentiment immature par excellence) qu'il nourrit à l'endroit de l'amant mystérieux de celle-ci, etc... Bref, le film dans son entier déroulement est déjà contenu dans ces quelques plans d'exposition, et l'on est mis d'emblée en présence d'un personnage à la fois frustré, obsédé, roué, manipulateur et pour tout dire dangereux, dont on sait déjà qu'on ne peut en attendre que le pire. Une entrée en matière exemplaire.

Autre perversité admirable: celle d'un Verhoeven qui parvient, avec une habileté déconcertante et une ironie diabolique, à noyauter une grosse production estampillée "fantastique grand public à effets spéciaux" pour dissimuler insidieusement sous le vernis de l'"entertainment" un authentique film d'auteur, dans lequel il développe les mêmes obsessions que dans l'ensemble de son oeuvre, y compris sa filmographie européenne nettement plus confidentielle. Il serait sans doute caricatural de dire que derrière "L'Homme sans Ombre" se dissimule en fait un crypto-film-de-cul, mais tout de même on n'en est pas loin, à bien considérer les motivations des différents personnages - à commencer par les "héros positifs", qui au fond ne valent pas mieux que Sebastian considérés de ce point de vue-là: l'"ami", exact contraire de Sebastian qui, bien qu'excellent amant, lui jalouse son génie et n'a pas les couilles de lui dire en face qu'il baise son ex, tandis que cette dernière, qui entre la bite et le génie a clairement fait son choix, n'en rêve pas moins qu'une entité invisible vient la lutiner durant son sommeil... On est décidément en plein Boulevard fessier!

Toujours fidèle à sa marque de fabrique, Verhoeven décline ce qu'il faut bien appeler son détournement de film avec un humour très pisse-vinaigre et non moins savoureux, qu'il est à ma connaissance le seul à pratiquer, ce qui lui vaut de n'être pas toujours bien compris d'une frange de la critique dont la subtilité n'est pas le fort, et qui persiste à considérer ses films grand public au ras des pâquerettes. On se souvient en effet de l'accueil quelque peu glacial qui sanctionna le pourtant hilarant (si, si, je vous assure!) "Starship Troopers" sous forme d'un tollé qualifiant l'oeuvre de pro-militariste (ce qu'elle n'est en aucune façon, contrairement au roman "Étoiles, garde-à-vous!" du très réactionnaire Robert A. Heinlein dont elle s'inspire pour mieux en faire ressortir tout le ridicule - encore un détournement pervers!), voire de fasciste, alors qu'il ne s'agissait en fait que d'une gigantesque pochade déclinée avec le sérieux imperturbable et irrésistible d'un Buster Keaton!

Enfin, tout cela a au moins un avantage, à savoir que le cinéma mainstream de Verhoeven fonctionne aussi bien au premier qu'au second degré, et que les amateurs de bourrinage, spectaculaire, pyrotechnique et autres SFX bluffants (et Dieu sait que ceux de "L'Homme sans Ombre" sont d'une rare perfection et d'une beauté hallucinante) seront sûrs d'y trouver leur compte, aussi bien que les cinéphiles endurcis prisant des plaisirs plus raffinés.

Car Verhoeven est un très grand cinéaste doublé d'un petit plaisantin qui s'avance masqué et, à qui sait un tant soit peu regarder, son immense talent ne saurait rester... invisible!

Note:

(1): Il est même arrivé à ce pauvre "Homme invisible" de se faire sodomiser par Superman, à l'occasion d'une blague graveleuse que Verhoeven ne se prive pas de nous replacer!

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces=1119.html

couverture

Verhoeven: un auteur sous couverture...

masque

...et qui s'avance masqué!

bacon

Un Bacon qu'il vaut mieux ne pas ramener à la maison!

_corch_

Un héros écorché vif!

chasse

Safari au gorille invisible!