Vu à la télé

LA MAIN DU DIABLE

de Maurice Tourneur (1943)

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Croyez-le si vous voulez, mais il fut un temps où le cinéma français eut une production fantastique de qualité, et qui comptait même quelques spécialistes parmi lesquels on peut citer René Clair ou le génial Georges Franju. Par ailleurs, il n'était pas rare que les plus éminents représentants de ce cinéma populaire que l'on désigne sous le concept de "Qualité française" ne viennent au genre à un moment où à un autre, définissant un style que l'on a qualifié de "réalisme fantastique", ce qui est le cas de Maurice Tourneur dont l'excellent Patrick Brion a eu la bonne idée de programmer "La Main du Diable" à l'occasion d'un cycle de son "Cinéma de Minuit" consacré à ce cinéaste patrimonial. Très spécifiquement, et alors qu'Hollywood, en plein "Âge d'Or Universal", se déporte vers une illustration du genre de nature essentiellement horrifique en exploitant le thème du monstre, le cinéma français pratique un fantastique beaucoup plus "pur", privilégiant l'étrange, la féerie et l'onirisme, et l'on sent que le mouvement surréaliste n'est pas loin. Adapté très librement d'une nouvelle de Nerval, auteur oniriste s'il en est, "La Main du Diable" bénéficie d'un scénario de Jean-Paul Le Chanois remarquablement ficelé, et qui propose une illustration inédite du thème de "la main maudite" - dérivé du mythe moyenâgeux de "la main de gloire" - très en vogue à l'époque comme en témoignent des oeuvres telles "La Bête aux cinq Doigts" de Robert Florey (1946) ou encore les multiples versions des célèbres "Mains d'Orlac".

De construction très dramaturgique, le script multiplie les coups de théâtre et divise ce faisant le film en plusieurs actes distincts, chacun d'entre eux projetant un éclairage différent sur une intrigue machiavélique qui sait nous surprendre à chaque instant. Véritable film à tiroirs, "La Main du Diable" ne souffre toutefois d'aucun hiatus ni chute de rythme et l'écriture, tant filmique que scénaristique, nous laisse baba par la limpidité avec laquelle elle noue et dénoue l'écheveau complexe qu'elle a su élaborer. Le film s'ouvre ainsi par l'arrivée d'un manchot inquiétant et terrifié, portant un mystérieux colis et que l'on devine traqué par quelque abominable menace, dans une auberge sinistre bâtie sur un cimetière et dans laquelle les clients s'amusent à se raconter des histoires macabres. On est ici dans le registre du film d'épouvante classique, et Tourneur parvient à nous accrocher et à nous ferrer avec une efficacité imparable, jouant de l'ombre et de la lumière comme un maître expressionniste (rappelons que le cinéaste citait souvent Fritz Lang comme son principal inspirateur). Dans cette atmosphère lourde où les événements singuliers se multiplient avec l'arrivée de l'étranger, celui-ci peut alors raconter sa propre histoire, que l'on sait d'ores et déjà bien plus terrifiante que tout ce qu'on pu évoquer les amateurs de frissons qui l'entourent. Débute alors un flash-back où l'homme évoque son passé de peintre calamiteux qui, par l'acquisition d'un coffret contenant une main coupée et vivante auprès d'un inquiétant cuisinier (excellent Noël Roquevert), acquiert du jour au lendemain le talent, ainsi que la gloire qui va avec. On passe dès lors dans le registre du drame populaire, qui est la véritable spécialité de Tourneur. Mais ce rêve lumineux et mondain se fissure soudain avec l'arrivée d'un petit personnage replet et sarcastique en costume d'huissier, qui n'est autre que le Diable venu réclamer son dû. Le film bifurque dès lors dans une thématique faustienne qui n'est pas sans rappeler "La Beauté du Diable" de René Clair (1949) dont il constitue une sorte de précurseur. Saluons au passage la performance "diabolique" de l'acteur Pierre Palau, qui sait faire passer dans son oeil narquois bien plus de menaces angoissantes que ne parviendront jamais à en susciter tous les artifices visuels que le cinéma a pu ou pourra inventer. On entre alors dans une structure de film noir, genre dans lequel excellait le cinéma français de l'époque, qui nous montre le héros piégé dans une machination infernale, et où chaque effort qu'il fait pour s'en sortir l'enfonce un peu plus, le Malin veillant à ruiner ses efforts avec une tenace pugnacité. Au moment où l'homme touche le fond au terme d'une dégringolade proprement luciférienne, nouveau coup de théâtre avec l'apparition d'une étrange secte de manchots masqués, spectres des précédents possesseurs de la main maudite et victimes de la même malédiction. Chacun dès lors se démasque et raconte sa propre histoire dans une séquence proprement hallucinante de surréalisme, où Tourneur nous assène les visions les plus folles avec une rare poésie. Cette communauté fantomatique donnera à notre héros les moyens de faire échec au Diable et de se libérer de la malédiction, au terme d'une ultime aventure qui nous ramène dans le présent et dans l'auberge pour un dénouement que je me garderai bien de vous révéler.

On ne saura jamais assez remercier Patrick Brion de nous avoir déterré cette pure merveille, hélas bien oubliée (et parfois abusivement controversée en tant que production de la sulfureuse firme "Continental"), qui constitue un véritable feu d'artifice de virtuosité filmique, scénaristique et interprétative. D'une originalité quasi impensable de nos jours, le scénar peaufiné par Le Chanois avec une précision d'orfèvre (au point que l'on se demande s'il n'aurait pas acquis lui-même la fameuse main!) et émaillé de dialogues tout à fait savoureux, nous emmène et nous perd dans un voyage fantastique tout en rebondissements, et dont chaque étape fait l'objet d'un nouvel émerveillement. Tourneur, quant à lui, offre ici une sorte de résumé de sa brillante carrière, et montre qu'il peut passer d'un style à l'autre avec une aisance insolente, qui dénote d'une parfaite maîtrise de tous les genres. Enfin, Pierre Fresnay est proprement époustouflant, qui nous gratifie pareillement d'une prestation de caméléon, passant graduellement de l'insouciance goguenarde à la terreur panique, balayant toute la gamme des possibilités d'un immense acteur.

Bref, un spectacle total et, pour tout dire, un chef-d'oeuvre!

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Jeux de mains, jeux de vilains!

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Les toiles diaboliques d'un peintre possédé

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Le mec, il y croit pas!