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HISTOIRE DE LISEY (Lisey's Story - 2006)

de Stephen King (Albin Michel - Septembre 2007)

king

Les Cassandre qui nous annoncent depuis la clôture du cycle de "La Tour sombre" que le King va cesser d'écrire et se mettre à la retraite en seront pour leurs frais: car nonobstant l'étiquette désobligeante de pisse-copie et de romancier de gare à laquelle certains cuistres tentent désespérément de le réduire, l'homme est positivement un écrivain né, il faut être aveugle pour ne pas se rendre à cette évidence, et arrêter d'écrire équivaudrait pour lui à cesser de respirer, j'en ai acquis la certitude.

Le pavé "Histoire de Lisey", sa production de l'année 2006, le proclame pour ainsi dire à grandes salves de trompettes puisque c'est précisément d'écriture et d'écrivains dont il est question, une fois de plus. Souligner l'importance du thème de l'écriture dans l'oeuvre du King est presque une tarte à la crème, tant il est vrai que ce serpent de mer refait régulièrement surface dans sa bibliographie: citons pour mémoire "Shining" (1977), "Misery" (1987), "La Part des Ténèbres" (1989), sans oublier l'essai éloquemment intitulé "Écriture" (2000), ni les deux derniers volumes de "La Tour sombre" (2004) dans lesquels l'auteur se met lui-même en scène en tant que deus ex-machina directement responsable des aventures que vivent les héros du cycle. Toutefois, ce n'est pas parce que King explore une Nième fois cette thématique qu'il faut pour autant s'attendre à des redites. Au contraire, avec "Histoire de Lisey", l'élément horrifico-fantastique passe nettement au second plan, et King s'attelle là à un roman beaucoup plus ambitieux qu'à l'ordinaire et dont la résonance n'est rien moins que... proustienne!

Cette affirmation, qui a de quoi surprendre au premier abord, n'a rien d'extraordinaire si l'on y réfléchit quelque peu. En effet, l'oeuvre entière de King est truffée de "madeleines", et l'homme n'a pas son pareil pour faire surgir de ses pages l'Amérique profonde des sixties, et en particulier celle du Maine de son enfance, au détour de la saveur d'un soda ou d'une friandise aux noms qui sont autant d'invocations magiques ("Ring-Ding", "Ho-Ho"...), au son d'un vieux tube de doo-wap nasillé par une radio dans quelque coin de ferme, ou à l'occasion de la rediffusion à la télé d'un nanar des fifties oublié qui fait soudain rejaillir, intacte et plus vraie que nature, l'ambiance d'un drive-in où l'on échange ses premiers baisers parfumés au bubble-gum... Oui, je ne crains pas de le dire, la puissance d'évocation de King approche celle de Proust dès qu'il est question de restituer l'enfance et le passé, avec une telle perfection de détail et une telle complétude que la "réminiscence" est presque de l'ordre de la téléportation spatio-temporelle. En doutez-vous? Je vous renvoie à cette magnifique novella qu'est "Le Corps" (dans le recueil "Différentes Saisons" - 1982), ou encore au pur chef-d'oeuvre "Stand By Me" (1986) qu'un Rob Reiner en état de grâce en a tiré pour le cinéma - et dont le titre, soit dit en passant, est emprunté à un vieux tube de doo-wap de Ben E. King.

Mais venons en au fait: si la réminiscence proustienne traverse de part en part l'oeuvre de King en tant que "technique littéraire", la nouveauté est que, dans "Histoire de Lisey", elle devient le moteur même de l'action, le sujet central du roman. De même d'ailleurs que sa contrepartie dialectique, l'oubli, qui prend ici la teinte inquiétante d'un refoulement au sens freudien du terme. Car il s'agit pour Lisey, veuve depuis deux ans d'un écrivain génial adulé des foules, harcelée par les vautours de l'édition avides d'incunables et perdue entre les rayonnages de l'immense bibliothèque de feu son mari - surnommée le "serpent-livres", et qu'elle ne sait par quel bout attraper - de parcourir à rebours l'histoire de leur vie de couple. Vie de couple idéale en apparence, faite d'amour fou et de succès... Mais au fur et à mesure qu'elle se souvient, Lisey va prendre conscience que cette vie parfaite est truffée d'inquiétantes zones d'ombres, comme si un censeur impitoyable en avait caviardé les séquences les plus dérangeantes, de même qu'elle va progressivement découvrir que cette censure a été systématiquement opérée par le couple lui-même, d'un commun accord tacite. Un feuillet sur lequel le défunt Scott a noté ce qui semble être une insignifiante plaisanterie est le point de départ de la réminiscence qui va mener Lisey à la redécouverte de la personnalité complexe, douloureuse et inquiétante de son mari, lequel lui a délibérément laissé un jeu de pistes posthume pour l'aider dans l'acquisition de cette pire des connaissances dont dépendra, au terme d'une traumatisante descente dans l'enfer personnel de Scott, la catharsis finale. Ainsi, "Histoire de Lisey" est bien, d'un bout à l'autre, le compte-rendu d'une réminiscence dont l'héroïne accouche douloureusement à son corps défendant, tentant de refouler sans y parvenir le flot des souvenirs suscité par les différentes "madeleines" semées par feu son mari, et qui déferle sur plus de cinq cents pages jusqu'à atteindre l'intensité d'un raz-de-marée terrifiant. King nous livre donc, avec ce qu'il nous faut d'ores et déjà considérer comme l'une de ses oeuvres majeures - en tous cas, l'une des plus originales de sa production - une "Recherche du Temps perdu" des plus noires dans laquelle - et c'est là que s'arrête la comparaison - on ne débouche certes pas comme chez Proust sur une félicité brouillée de nostalgie.

Ce thème de la "réminiscence noire", retour d'un refoulé terrifiant, sert ici à disséquer l'acte d'écriture, qui est depuis toujours chez King le lieu d'une schizophrénie, comme si l'écrivain en lui cristallisait le lieu de toutes les angoisses, une sorte de double maléfique prenant possession de lui dans l'acte de création littéraire, à l'occasion de laquelle s'exerce ce qu'il a lui-même nommé "The Dark Half" - littéralement la "Sombre Moitié", titre original de "La Part des Ténèbres". Cet éclatement de la personnalité kingienne s'est très tôt illustré avec la publication de romans de jeunesse sous le pseudonyme de Richard Bachman. Inventé (soi-disant) pour éprouver auprès du public la valeur objective desdits romans, le personnage de Bachman n'a pas tardé à devenir pour King un véritable thème littéraire dans une sorte de jeu de miroirs visant autant à mystifier le lecteur qu'à ménager pour l'auteur un espace d'introspection. Si l'on peut dater l'apparition du thème de "l'écrivain maudit" à 1977, avec le Jack Torrance de "Shining" qui le premier laisse libre cours à la furie destructrice de sa "Sombre Moitié", laquelle a quelque chose à voir avec l'"impuissance littéraire", c'est avec - précisément - "La Part des Ténèbres" que le Verbe se fait Chair et que Richard Bachman, bien que sous le nom de George Stark, sort de la tombe symbolique qu'on lui avait assignée. Comme de bien entendu, ce pseudonyme soudainement incarné est d'une méchanceté inqualifiable et commet les pires atrocités. La parabole est limpide, et nous montre un King s'interrogeant non sans inquiétude sur cette part de lui-même qui sublime les pires horreurs dans l'espace littéraire. C'est encore au moyen de cette schizophrénie que King exprime ses doutes et ses angoisses quant à sa valeur objective en tant qu'écrivain, autant dans "La Part des Ténèbres" que dans "Misery". Thad Beaumont - sous le pseudo de Stark - et Paul Sheldon ont conscience d'écrire "de la merde", une littérature qu'ils estiment indigne d'eux: la schizophrénie exprime ici le déchirement freudien résultant de la comparaison Moi / Idéal du Moi rapporté à la création littéraire et qui ne peut se conclure que défavorablement, ce qui en fait une source d'angoisse de choix dès que King met en scène des écrivains, les forces maléfiques s'incarnant alors dans ce qui empêche l'artiste de se réaliser (impératifs commerciaux, fans stupides voire dangereux, etc...). Le pseudo refait surface en 1996 à l'occasion du très étrange diptyque "Désolation" / "Les Régulateurs", deux oeuvres écrites simultanément et se renvoyant sans cesse l'une à l'autre sans que soit toutefois clairement établie de continuité entre elles, la première signée du nom de King et la seconde de celui de Bachman, qui apparaît également en tant que personnage d'écrivain maudit et décédé dans de mystérieuses circonstances, dans une mise en abyme dont les tenants et les aboutissants sont volontairement laissés dans l'obscurité. Visiblement, King a surtout mis en place cet étrange jeu de miroirs pour s'amuser et donner du grain à moudre aux exégètes. Enfin, dans la conclusion de "La Tour sombre", King remonte le temps et se met lui-même en scène en tant que personnage dans une version plus jeune qui tient au bout de sa plume le destin des héros du cycle, et ne se montre pas tendre avec celui qu'il a été, un temps perdu dans une "sombre moitié" faite d'alcoolisme et de défonce. On est donc en présence d'une "schizophrénie temporelle" qui confronte le jeune King immature au vieux sage qu'il est devenu, celui-là même qui surplombe sa jeunesse et la juge sans complaisance - tout en lui cherchant une occasion de rédemption par le rôle déterminant qu'il lui donne à jouer dans la quête de Roland.

Bref, la réminiscence à laquelle on assiste dans "Histoire de Lisey" a pour objectif de ramener en pleine lumière, et comme pour conjurer le sort d'une malédiction à la fois génétique et archaïque, la "Sombre Moitié" d'un écrivain décédé qui a laissé à son épouse cette quête en héritage. À cet égard, la composition du roman est tout aussi schizophrénique: durant toute la première partie, qui reste désespérément ancrée dans la réalité la plus prosaïque, on se demande sérieusement si King n'a pas définitivement laissé tomber la littérature de genre pour se lancer dans un drame psychologique à la "Dolorès Clairborne" dans lequel il chercherait, à la manière de Paul Sheldon, héros de "Misery", de reconquérir son autonomie d'écrivain en prenant son lectorat à contre-pied et à échapper à son statut de "Maître de l'Horreur", dont on imagine qu'il doit être bien pesant, par moments... Mais là encore, ce n'est que simulacre et au fur et à mesure que l'on progresse dans la quête de Lisey, le monde terrifiant du "Maître de l'Horreur" reprend le dessus, et la "Sombre Moitié" de King refait surface en même temps que celle de son héros défunt émerge des souvenirs de son épouse: le roman verse alors, selon une gradation des plus magistralement dosées, dans sa seconde et ténébreuse moitié où l'élément fantastique finit par se montrer sans complexes pour finalement occuper tout l'espace, comme pour consacrer la victoire définitive de la fameuse "Part des Ténèbres". À cette occasion, toute la thématique de King revient en force, et en particulier celle du monde parallèle, déjà abondamment traitée dans son oeuvre, et qui a ici pour fonction de symboliser la source d'inspiration de l'écrivain, sorte d'espace intemporel dans lequel il puise la matière première de sa création. Et, comme de bien entendu, ce monde auquel Lisey finira par accéder physiquement s'avèrera hautement inquiétant, peuplé de fantômes douloureux et de présences menaçantes: une façon pour King de nous dire ô combien pathologique peut être l'inconscient d'un "Maître de l'Horreur"!

Avec "Histoire de Lisey", on est loin de ces purs produits de genre torchés par King avec une facilité déconcertante pour répondre à des contraintes éditoriales, tels que "Roadmaster" ou le récent "Cellulaire" - chroniqué sur ce blog. Dès les premières pages, on sent un souffle d'une autre ampleur, et on a conscience d'être en présence d'une authentique oeuvre "d'auteur" qui fera date dans sa bibliographie, tant il est vrai que King s'y met les tripes à l'air avec une sincérité émouvante. D'où cet aspect de "livre-somme" dans lequel on retrouve, à un moment où à un autre, tous les thèmes qui l'obsèdent depuis toujours , et qu'il articule ici les uns aux autres avec une telle habileté que la démarche finit par prendre la consistance d'un système cohérent, comme si King surplombait l'ensemble de sa carrière pour nous en livrer un compte-rendu d'une confondante lucidité.

Un très grand livre!