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MASTERS OF HORROR - Saison 2

série créée par Mick Garris (2006)

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Voici une livraison militante. Dario Argento, que l'on n'attendait plus, prend sur les traces de B.B. la défense de ces pauvres ragondins que l'on écorche pour habiller les demi-putes mondaines, et les venge en dépeçant son casting à grand renfort de gore. De son côté, John Carpenter part en croisade pour la liberté de l'avortement et organise un de ces simili-westerns dont il a le secret autour du siège d'une clinique. Autre point commun entre ces deux épisodes: au risque de s'aliéner leur public, les deux réalisateurs n'hésitent pas à basculer dans le second degré, et à employer des procédés dignes des pires nanars - qui, comme chacun sait, sont les meilleurs! Bref, il semblerait que la série de Mick Garris soit en train de devenir la cour de récréation des "Maîtres de l'Horreur"!

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J'AURAI LEUR PEAU (Pelts)

de Dario Argento (épisode 6)

Voilà un Argento pour le moins inhabituel et qui consacre un changement de style radical. Les ceusses qui aiment que ça bouge et que ça décape seront ravis, vu que le père des Trois Mères, pour n'être pas un enfant de choeur question horreur graphique, ne s'était jamais montré aussi outrancier. Totalement décomplexé, Argento y va franco de port et d'emballage et nous offre un épisode digne du Grand Guignol qui n'est pas sans rappeler le bis transalpin le plus bassement racoleur, celui des Deodato, Lenzi et autre Joe d'Amato - exception faite de la mise en scène, qui est tout de même moins rudimentaire. Cet Argento new look, pour fun qu'il soit, ne manquera pas de quelque peu déconcerter le fan de la première heure qui ne retrouvera pas l'horreur lyrique et classieuse d'"Inferno" ou "Suspiria", remplacée ici par une débauche de gore craspec dont la complaisance semble frappé du sceau de la gratuité. Mais il y a plus: dans ses chefs-d'oeuvre d'antan, Argento nous avait habitués à un érotisme suggestif à base de symboles et de romantisme noir. Les fragiles lolitas au teint de porcelaine qui traversaient ses films dégageaient une charge érotique d'autant plus efficiente qu'elle était aussi éloignée que possible d'une quelconque pornographie, et même les éventuelles et fugitives scènes de nu s'en démarquaient par un esthétisme élaboré. On sera donc surpris de découvrir, au travers des prestations de la strip-teaseuse qui obsède le héros, une vulgarité inaccoutumée qui, là encore, rappelle immanquablement le racolage fessier du nanar, via un érotisme de boui-boui à base de tortillages de croupions dignes d'un clip de rap. Bref, tout se passe comme si Argento se livrait à une parodie en règle du Z italien car, à l'instar de sa pulpeuse héroïne qui ne loupe pas une occasion de tomber le soutif, il étale avec ostentation ces deux mamelles du nanar que sont le sexe et la violence. Nulle surprise donc à ce que cette classique dialectique se résolve dans un climax apocalyptique et hilarant où l'on peut voir le héros s'écorcher vif et s'arracher la peau du torse comme on enlève un pull-over! Car cette parodie de strip-tease, coïncidant avec le moment où l'homme accède enfin à l'objet de ses désirs exacerbés, se donne évidemment comme le contrepoint ironique de l'exhibitionnisme constitutif de l'héroïne. Cette sanguinolente conclusion, qui joue sur le préliminaire intensément érotique du déshabillage des amants, consacre le dépassement du désir dans la mort au travers du martyr consenti de la chair. En dernière analyse, cette débauche de gore dont on était tenté au premier abord de stigmatiser la prétendue gratuité répond à l'étalage provocateur de la nudité féminine, pareillement suspecté de complaisance. Rusé et pervers, Argento joue sur les deux tableaux et, derrière cette modeste production de genre qui feint de cultiver un premier degré "populiste", maîtrise parfaitement son sujet et développe une thématique illustrée notamment dans des oeuvres telles que "L'Empire des Sens" d'Oshima où le désir exacerbé s'abolissait dans la castration, ou encore "La Bête aveugle" de Musumura où il se consommait dans le démembrement. Sauf qu'en tant qu'auteur de genre, Argento chasse de préférence sur les terres d'un Clive Barker et de son très déviant "Hellraiser". Oeuvre éminemment charnelle tant par son étalage de sexe que par ses débordements de tripaille, cette épisode consacre la "peau" - comme annoncé dans le titre - en tant que frontière et ultime tabou dans l'abolition du désir considéré comme pathologie: franchissant cette limite, l'exercice du sexe ne peut que s'abîmer dans le gore, comme "approfondissement" (!) du désir au-delà de la peau (1). "McGuffin" de l'intrigue, mais surtout référence évidente à "La Vénus à la Fourrure" de Sacher Masoch - confirmée par le masochisme voluptueux du héros trouvant un écho dans le sadisme de sa "maîtresse" qui exacerbe le désir tout en s'y soustrayant machiavéliquement - le maléfice du manteau de fourrure par lequel le scandale arrive tient lieu de fétiche et désigne de façon symbolique le tabou de la peau qu'il convient de transgresser pour accéder à la plénitude de la chair qui se dérobe. Il est par ailleurs intéressant de noter que cette situation scabreuse, conformément à la dialectique hégélienne dite "du maître et de l'esclave", se dénoue en s'inversant une fois la transgression consommée. Le rapport passe ainsi de la soumission à la domination (et vice-versa) dès lors que le héros, au travers de l'offrande symbolique de la fourrure, fait don de sa peau à sa belle tortionnaire (2). Enfin on pourrait même, en se montrant aussi pervers qu'Argento, observer que cet épisode si mal dégrossi en apparence s'avère d'une profondeur thématique assez remarquable pour peu que l'on prenne la peine de le "disséquer"!!!

Notes

(1): Un humoriste fameux - je crois me souvenir qu'il s'agit du regretté Reiser - s'amusait des outrances du cinéma porno, notant qu'à force de démonstrativité, et cherchant à pénétrer toujours plus avant le sexe féminin, on en viendrait quelque jour à se masturber devant un estomac... Et de conclure: "Quoiqu'un estomac bien maquillé, avec des porte-jarretelles..." La démarche humoristique d'Argento me paraît assez similaire à ce trait d'esprit typiquement "hara-kirien"!

(2): Un disciple de Lacan vous dirait qu'"elle lui coûte la peau"!

carpenter_affPIÉGÉE À L'INTÉRIEUR (Pro-Life)

de John Carpenter (épisode 5)

Et c'est reparti! Toujours obsédé par son film fétiche, le monument du western "Rio Bravo" du grand Howard Hawks, John Carpenter nous gratifie une fois de plus d'un "film de siège" comme l'indique le titre français - stupide, au demeurant - de l'épisode. Cela fait maintenant plus de trente ans, depuis le mythique "Assaut" (1976) récemment remaké par notre Jean-François Richet national, que Big Dad explore avec une opiniâtreté qui confine à la monomanie les diverses variations de ce thème de prédilection: outre "Assaut", on peut citer les excellentissimes "Fog" (1979), "Prince des Ténèbres" (1987), "The Thing" (1982) (1), ainsi que les deux aventures de Snake Plissken qui développent la variation plus spécifique de l'"enclave". Parallèlement se développe une thématique corollaire de la "résistance", dans laquelle Carpenter investit ses préoccupations les plus militantes: à savoir que les personnages assiégés constituent une minorité résistante à la tendance majoritaire assiégeante d'où émane la menace terrifiante, et qui devient ici le paradigme de tout ce que l'Amérique, voire le monde, compte de forces réactionnaires et fascisantes. Avec Carpenter, nous sommes donc en présence d'un fantastique "de gauche", pour ne pas dire franchement libertaire, ce qui n'est à y bien regarder pas si fréquent que ça... En effet, dans son excellent essai "Anatomie de l'Horreur" (2), Stephen King insiste à juste titre sur le caractère essentiellement réactionnaire du genre fantastique, qui fonctionne le plus souvent selon le principe de punition systématique de la transgression, dans lequel l'élément surnaturel devient la manifestation d'une justice immanente garante de l'ordre établi. Pour ne prendre qu'un exemple parmi une multitude, les intégristes religieux de tous poils ne pouvaient rêver mieux que la fameuse série des "Vendredi 13" qui, par l'entremise de son ange exterminateur Jason, met un point d'honneur à éradiquer tout ado picoleur, fornicateur ou fumeur de pétards: "la peine de mort pour toute transgression", tel pourrait être le slogan de la franchise! Carpenter s'inscrit donc à contre-courant de cette tradition droitiste et judéo-chrétienne profondément enracinée dans le genre. Pour résumer, nous dirons que le héros carpentérien, assiégé et résistant aux forces réactionnaires, fait sienne la devise "nous contre le reste du monde", radicalisée dans des oeuvres telles que "Invasion Los Angeles" (1988) ou "L'Antre de la Folie" (1995). "Piégée à l'Intérieur" ne déroge pas à la règle et respecte cette configuration à la lettre: une candidate à l'avortement se réfugie dans une clinique qui ne tarde pas à se retrouver assiégée par une tribu de "Pro-Life" (titre original de l'épisode) menée par son propre père, et qui ne reculera devant aucune extrémité pour "sauver le bébé". Comme toujours, le discours militant de Carpenter est parfaitement au point, comme par exemple lorsqu'il pointe les contradiction de ce fanatique incarné par Ron Perlman (dont la trogne impossible est impeccable de monolithisme buté), et qui n'hésite pas à sacrifier la vie de ses fils dans le but absurde de préserver une existence hypothétique. Impitoyable, Carpenter pousse la métaphore dans ses derniers retranchements: non seulement l'avorton est le fruit d'un viol, mais s'avère en outre une créature contrefaite, sorte de crustacé à tête de nourrisson (3), puisque son père biologique n'est autre qu'un démon de l'enfer avec les cornes, les sabots et tout le tremblement! C'est d'ailleurs là que l'épisode touche à ses limites car, particulièrement après le magistral "La Fin absolue du Monde" de la première saison, on reste interloqué que, sur un sujet aussi grave que la liberté de l'avortement, Carpenter nous ponde une telle pochade de carabin... Pire, le monstre en plastoc qui vient récupérer sa progéniture non moins hilarante nous précipite sans crier gare dans les abîmes nanardesques les plus gratinés! Avant que de conspuer Carpenter comme l'on fait un peu vivement nombre de blogueurs et internautes, je me sens tout de même tenu d'émettre l'hypothèse d'un plus que probable second degré: il semblerait en effet qu'en lieu et place du sempiternel retournement de situation scénaristique, cet incorrigible anti-conformiste ait préféré nous déconcerter par un twist "dans la forme", c'est-à-dire en consommant un changement de style et de ton aussi soudain que radical. Comment expliquer en effet que les responsables des SFX Howard Berger et Greg Nicotero, dont la réputation dans le genre n'est plus à faire et qui se montrent nettement plus convaincants sur l'ensemble des autres épisodes de la série, nous gratifient soudain d'une créature aussi approximative dans sa conception, si ce n'est pour appliquer les directives d'un réalisateur facétieux? En tous cas, cela me semble un argument viable, et il est pour moi évident que Carpenter s'amuse beaucoup, la question restant en suspens étant de savoir si l'on s'amuse avec lui: l'amateur pervers de nanars sans aucun doute, le pisse-vinaigre certainement pas, et pour les autres ce sera avant tout un problème de critères... Sinon, exception faite de son final délibérément grandguignolesque qui est relativement nouveau et, partant, produit son petit effet, Carpenter fait du Carpenter et ne sort ni de sa thématique ni de son militantisme idéologique habituels. Fidèle à sa passion de toujours, il filme l'invasion de sa clinique comme un western où l'on se canarde joyeusement d'un coin de couloir à l'autre, et où l'on claque autant de portes que dans un film de Lubitsch sauf que là, on échange plus de bastos que de bon mots dans une aimable débauche de boîtes crâniennes volantes!

Notes

(1): Mention spéciale pour celui-là, puisqu'il s'agit d'un remake d'une production de Hawks, en majeure partie dirigée en sous-main par le Maître.

(2): "J'ai Lu" n°s 4410-4411

(3): ...et on applaudit bien fort la Crevette Zombie dans son tout premier rôle à la télé: on sait désormais ce qui se cache derrière le célèbre masque à gaz!

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.youtube.com/watch?v=M0uL-aZhbGw

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Argento joue les comiques tripiers!

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Couture? ...ou coup dur?

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C'est ce qui s'appelle "perdre la face"!

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Ron Perlman claque les portes!

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Vite! Elle est en train de perdre les os!

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Ça, c'est du "craignos monster"!