Vu à la télé

L'HOMME DES HAUTES PLAINES

(High Plains Drifter)

de Clint Eastwood (1973)

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Je vous ai déjà entretenus de ce pur chef-d'oeuvre, à classer parmi les dix meilleurs westerns de tous les temps, à l'occasion de ma chronique sur "Pale Rider" (voir "Mollards" de Mai 2007) qui en constituait le remake biblique. Si, en effet, le fantomatique pasteur de cette relecture était devenu un ange exterminateur mandé par la justice divine pour châtier les méchants, son ancêtre de 1973, plus brut de décoffrage, pourrait bien en constituer le versant satanique, comme en témoigne cette vision hallucinante d'une ville entière repeinte en rouge et rebaptisée "Hell".

Réinvestissant dans ce second film (en tant que réalisateur) tout ce qu'il a appris auprès de son mentor Sergio Leone, dont l'influence est ici évidente, Clint reprend son personnage amoral de "l'Homme sans Nom", inventé à l'occasion de la fameuse "Trilogie des Dollars" et archétype de l'anti-héros post-fordien, pour en pousser le concept jusqu'à ses limites les plus extrêmes. Combattant le feu terrestre par le feu de l'enfer, ce vengeur impitoyable oppose au libéralisme fondateur américain à visage inhumain son propre potentiel fascisant, autrement plus redoutable. Le mythe du fameux "esprit pionnier" cher à John Ford est ici joyeusement foulé aux pieds, et la ville de braves citoyens honnêtes et travailleurs tombe le masque pour dévoiler sa corruption fondamentale et la veulerie répugnante de ses membres. Dans son "Léviathan", Hobbes a montré comment l'assomption (ou l'inassomption) de la violence physique a déterminé la structure de la société féodale, se distribuant entre une caste guerrière et une classe de fermiers lui ayant délégué contre tribut l'exercice exclusif d'une violence en théorie protectrice. Le problème, c'est que la délégation de violence équivaut à une délégation de pouvoir: il n'est pas en ces matières de "gentlemen's agreement" possible, comme les serfs médiévaux ont pu en faire la cruelle expérience. Déléguer le pouvoir contre protection revient à signer un pacte avec le Diable, et c'est précisément ce que font les habitants de Lago, que Clint prend sous son aile: demandez à une prostituée quel est le sens du mot "protecteur", et vous serez vite fixés!

Adonc, cette bourgeoisie naissante et fondatrice de la soi-disant "civilisation" américaine, vecteur de violence sociale et économique, se refuse par veulerie à assumer une violence physique dont elle est pourtant directement responsable, et qui menace de se retourner contre elle incessamment... Elle conclut donc un pacte avec ce diable apparu dans le flou des tremblements d'un air surchauffé, pour ainsi dire venu d'un mirage... Conférant les pleins pouvoirs à ce cavalier fantomatique et s'engageant à lui donner "tout ce qu'il désire", elle se place par rapport à lui en état de servage consenti dans une configuration éminemment hobbesienne. Devenu "seigneur" au sens féodal du terme, le personnage aristocratique campé par Eastwood ne tarde pas à leur renvoyer en pleine face le manque de noblesse (à tous les sens du terme) qui est l'apanage de leur classe roturière, et la vanité de leurs prétendues valeurs morales qui se limitent à un profit aveugle et immédiat. De fait, leur désormais "seigneur et maître" va leur infliger une cuisante leçon sur la signification du mot "pouvoir". Dès lors, ces notables imbus d'eux-mêmes et si fier de cette toute-puissance en vertu de laquelle ils s'estimaient au-dessus des lois et de la morale - toutes choses dont, par ailleurs, ils se gargarisent avec une belle hypocrisie - se trouvent ravalés à l'état de sales gosses pleurnichards que notre (anti) héros fesse à tour de bras, les humiliant et les dépouillant méthodiquement avec un cynisme provocateur les poussant jusqu'aux derniers retranchements de leur veulerie qui, hélas, s'avèrera sans limite.

Dans ce jeu de massacre, nul ne sera épargné, et surtout pas les femmes: loin d'incarner "l'avenir de l'homme", elle se révèlent les dignes égales du mâle en matière d'ignominie - voilà qui devrait satisfaire les défenseurs de la parité! Car, en bon "seigneur de la guerre", notre homme compte bien exercer son droit de cuissage, et celles-là mêmes qui tenteront de le soudoyer en usant de leurs appas devront en payer le prix cash sans rien obtenir en retour: c'est bien connu, le Diable est menteur et arnaqueur, et tout contrat passé avec lui ne saurait être qu'un marché de dupes. Ainsi, telle qui cherche machiavéliquement à se placer du côté du manche par des faveurs qu'elle croit accorder s'apercevra, mais un peu tard, qu'elle n'est rien d'autre que l'instrument de l'humiliation de son mari (que par ailleurs elle méprise), lequel mettra pour les mêmes raisons ses cornes dans sa poche. Telle autre, fausse élégante mais vraie putain qui joue les vierges effarouchées en cherchant à exploiter le désir qu'elle croit fort orgueilleusement inspirer, finira violée sur un tas de foin sans autre forme de procès! En fait, il semblerait que cette misogynie, certes provocatrice de la part d'un Clint Eastwood qui s'en donne à coeur joie dans l'abjection, soit surtout la parabole savoureuse d'un moraliste sur les alcôves du pouvoir... Au temps pour les "first ladies" et autres "putains de la République"!

Passons au suivant: dans cette tuerie organisée, il eût été impardonnable d'oublier la curetaille! Caution divine indispensable de toutes les vilenies commises par ses ouailles, le pasteur se verra fort ironiquement renvoyé dans ses dix-huit mètres dès qu'il s'aventurera à entretenir notre héros de charité chrétienne. La réponse est cinglante: le seigneur ayant besoin d'un château, il exproprie tous les clients de l'hôtel et propose au tartuffe de faire acte de charité en les relogeant chez lui! Lorsque le Diable se mêle de donner des leçons de morale dans la cité, c'est que celle-ci est abandonnée de Dieu et promise au destin de Sodome et Gomorrhe: un état de fait que souligne notre héros en la faisant repeindre aux couleurs de l'Enfer. Comme attesté dans "Pale Rider", dont le titre même fait référence à l'Apocalypse, le Dieu d'Eastwood est un "Dieu de colère".

Mais l'homme ne se contente pas de prêcher la charité avec une ironie socratique, il la met également en pratique en appliquant non moins sarcastiquement le principe des vases communicants cher à Robin des Bois. Ainsi, les laissés-pour-compte et autres minorités opprimées trouvent en lui un ami inconditionnel quoique peu communicatif, tel ce vieil Indien méprisé de tous et au bénéfice duquel il dépouille le magasinier qui lui interdisait l'entrée du drugstore, ou encore ce nain préposé aux basses besognes qu'il nomme maire et shérif de la ville, dans une superbe parodie de l'empereur Caligula. Cet humanisme aussi soudain qu'inattendu vient à point nommé tempérer la dureté du personnage, et inviter à la réflexion ceux qui seraient tentés de le qualifier un peu hâtivement de fasciste. Prolongement du mythe grec de Prométhée, Lucifer n'est-il pas étymologiquement le "porteur de lumière" qui se révolte contre l'obscurantisme divin, relayé ici par le pasteur hypocrite? La parodie iconoclaste atteint encore un sommet lorsque, usurpant une fois de plus les prérogatives d'un Dieu bergmanien, il offre aux damnés sur lesquels il règne une chance de rédemption en leur collant un fusil entre les mains. La boucle est dès lors bouclée à travers cette critique intransigeante de la délégation de pouvoir: ce n'est qu'en assumant la violence - dont ils sont par ailleurs vecteurs - qu'ils s'affranchiront de leur condition d'esclaves en l'absence d'un Dieu qui a remis la justice entre les mains du Diable, tandis qu'eux lui remettaient les clefs de la ville, la corde au cou tels les Bourgeois de Calais.

Cette carence du divin, qui débouche sur le principe d'autodétermination des peuples ("ni Dieu, ni maître"), pose le héros en tant qu'anarchiste en dépit de ses méthodes fascisantes, lesquelles ne constituent en fait qu'un retournement ironique de la violence autoritaire contre ceux qui en sont les chantres et les instigateurs. On est ici au point dialectique - et parfois névralgique - où l'absence de pouvoir - soit: l'anarchie - rend possible toutes les modalités imaginables de ce même pouvoir, y compris les plus totalitaires, ce que traduit parfaitement les agissements paradoxaux du héros: à tel moment, il viole une femme comme le dernier des porcs fachos, et l'instant d'après il restitue symboliquement aux Indiens ce dont l'Amérique les a spoliés. Eastwood se garde bien de prendre position, préférant se délecter à soumettre le spectateur à une perpétuelle douche écossaise et le laissant se dépatouiller avec ses propres jugements éthiques face à ce personnage qui porte haut la bannière de l'ambiguïté politique et morale.

Sous couvert d'un western relatant une classique histoire de vengeance, et qui d'ailleurs fonctionne parfaitement au premier degré, le grand Clint nous gratifie d'un film-valise dont on n'a pas fini d'analyser toutes les ramifications, tant il finit par acquérir la valeur d'un traité de philosophie politique sans jamais se montrer lourdement théorique. À cet égard, j'estime qu'on devrait le projeter à tous les étudiants de sciences-po et autres énarques qui entrent dans la carrière, juste histoire de leur éviter quelques illusions dangereuses pour nous autres leurs futurs administrés! Quant à l'électeur de base, "L'Homme des hautes Plaines" pourrait bien l'inviter à plus de discernement avant que de déterminer dans quelles mains il va déposer le kärscher!

À ce savant mélange des genres, dans lequel Eastwood s'amuse comme un petit fou à brouiller les cartes, vient encore se superposer la dimension fantastique que le réalisateur, toujours ambigu, se contente de suggérer sans jamais l'affirmer de façon claire et nette... D'un bout à l'autre du film, le statut de spectre de l'impitoyable justicier ne dépasse jamais le stade de la simple hypothèse, mais ce postulat ne peut à aucun moment être définitivement écarté, transparaissant en permanence et de façon lancinante dans la surhumanité / inhumanité du personnage. L'énigmatique conclusion, au cours de laquelle le nain Mordecai met enfin un nom sur la tombe (1) du shérif martyr que Clint est venu venger, constitue un retour en force de ce fantastique diffus et rebondit sur un questionnement qui restera définitif. S'enquérant du nom de l'énigmatique vengeur, le nain s'entend répondre: "Tu es en train de l'écrire" avant que notre héros ne retourne se perdre dans le mirage dont il était issu. Ce twist, qui produit tout de même son petit effet dans la VO, effarouchera visiblement des distributeurs français aussi imbéciles que conformistes puisque la VF croit bon de rajouter "Prends-en soin: c'est celui de mon frère!" Cette simple phrase suffit à ruiner en grande partie l'un des intérêts majeurs du film, qui de western fantastique devient par la magie d'une cuistrerie interprétative - à moins qu'il ne s'agisse tout connement d'une basse considération commerciale! - une histoire de vengeance des plus triviales (2). J'aimerais bien savoir, histoire de rigoler, comment les auteurs de ce coup bas rendent compte dès lors de cette scène où le personnage ressort indemne d'une baignoire dans laquelle on vient de vider un chargeur! À croire que l'originalité leur fait peur - à moins que ça ne soient les fantômes!

Notes

(1): ...dans un cimetière où trônent également des stèles aux noms de Sergio Leone et Don Siegel!

(2): La formulation exacte de la VO est: "You know it. Take care." ("Tu le connais. Fais gaffe."). On notera la traduction plus qu'approximative du "take care": si les paroles prononcées par l'inconnu avaient réellement été "Prends-en soin", cela aurait donné en anglais: "Take care of it." Les ultimes paroles de Clint en VO, non contentes d'entretenir le flou dans lequel il va finir par se fondre physiquement, ont de surcroit une résonance sinistre qui pourrait très bien être interprétée comme suggérant une origine diabolique du personnage...

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://technorati.com/videos/youtube.com%2Fwatch%3Fv%3DQJpoWH14z7Y

clint

Le retour définitif de l'"Homme sans Nom".

entr_e_en_ville

Clint entre en ville dans l'un des plus beaux travellings de l'histoire du western.

Lago

Lago repeinte aux couleurs de l'Enfer.

tronches

Les braves citoyens du mythe américain.

mordecai

Clint nomme un nouveau shérif.