Vu à la télé

eXistenZ

de David Cronenberg (1999)

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Watch out, guys! Là ça rigole plus! Quand Cronenberg s'attaque au thème des réalités virtuelles, ça dépote un peu plus grave que les vagues bredouillis matrixiens des Wachowski Brothers! Tourné entre le vénéneux "Crash"(1996) et le très intimiste "Spider" (2002), "eXistenZ" constitue dans la filmographie de Cronenberg un véritable retour aux sources, offrande généreuse à ses fans de la première heure en ce qu'elle renoue avec un cinéma à forte teneur horrifique dans lequel le génie canadien fit ses premières armes. En effet, depuis 1988 avec le très éprouvant "Faux Semblants", Cronenberg avait entamé une seconde partie de carrière qui, sans rompre avec des obsessions thématiques qui traversent de part en part la totalité d'une oeuvre aussi brillante que controversée, déclinaient celles-ci sur un mode nettement moins tapageur qui, s'il prenait ses distances avec le cinéma de genre, s'avérait d'autant plus insidieux dans la perversion assumée. Avec "Faux Semblants", le monstre cronenbergien s'est donc intériorisé et c'est dans une perception pervertie du réel (soit: une psychose pure et simple) que se développe désormais la dimension fantastique de l'oeuvre. Sorte de film synthèse, "eXistenZ" surprend donc en ce qu'elle persiste dans l'exploration d'un réel d'ordre fantasmatique, mais en revanche le fait d'une manière tout à fait extravertie à laquelle nous n'étions plus habitués. Ainsi, toute la bimbeloterie gore et horrifique redéployée "pour le fun des fans" par un Cronenberg malicieux et complice - refusant en dépit de son nouveau style épuré ("Spider", "A History Of Violence") de trancher entre un cinéma de genre qu'il respecte profondément et un cinéma d'auteur qui l'attire de plus en plus - ne saurait nous faire oublier la gravité angoissante de son approche de l'espace vidéoludique.

Échos lointains du magnétoscope humain de "Videodrome" (1984), les personnages d' "eXistenZ" ne sont jamais qu'un avatar de plus des habituelles obsessions que Cronenberg regroupe sous le concept de "Nouvelle Chair". À la croisée de la notion freudienne de psychosomatisation et de l'approche nietzschéenne considérant la maladie (et la mort) comme une variété de la vie, ils savent transcender l'angoisse de la mutation et accepter la corruption / évolution des organes avec une exaltation à la fois inquiétante et surhumaine - joie perverse qui transparaît dans le patronyme de l'héroïne, prénommée "Allegra". Ainsi, au travers de son exploration de la virtualité vidéoludique, Cronenberg affirme une fois de plus l'un de ses thèmes de prédilection: le développement de technologies de plus en plus sophistiquées prolongeant indéfiniment les sens et la perception ne saurait se faire sans une altération irréversible de l'humain pour le meilleur ou pour le pire - attitude ambiguë de l'auteur dont les personnages, je le répète, affrontent les situations les plus cauchemardesques avec une exaltation limite déplacée. Ainsi, le labyrinthe virtuel auquel s'abandonnent les héros d'"eXistenZ" consacre la perte de tous les repères connus dans un réel "objectif" que le pseudo-pompiste incarné par Willem Dafoe décrit comme le "niveau le plus bas de la réalité" et qui, à force de relativisation, finit par perdre sa prédominance de référentiel sur les réalités virtuelles fantasmées. Au cours du scénario kafkaïen improvisé par les personnages, il se peut très bien qu'à un moment donné ceux-ci traversent ce réel objectif non virtuel sans même s'en rendre compte - non plus que le spectateur, d'ailleurs! - tant il est vrai que désormais, tous les niveaux de réalité se valent. On pense à Philip K. Dick, bien sûr - auquel "eXistenZ" est un hommage, du propre aveu de son auteur - et particulièrement à son chef-d'oeuvre "Ubik" dont les héros morts se prennent pour des vivants, illustration du thème nietzschéen de la mort en tant que variété de la vie qui n'a pu laisser Cronenberg indifférent. Or, pour ce que l'on en sait, et de par la mouvance des repères auxquels le spectateur se croit momentanément autorisé à se raccrocher, les héros d'"eXistenZ" pourraient tout aussi bien être des âmes errantes dans une sorte de Purgatoire, ou encore des psychotiques perdus dans les méandres fantasmatiques de leur propre inconscient - puisqu'il est explicitement question de "pulsions de jeu". De plus, à y bien regarder, et en dépit de motivations apparemment très différentes, les divers niveaux de réalité parcourus par les joueurs ne sont pas si éloignés des errances plus intimistes de "Spider", qui teste d'innombrables scénarii afin de reconstituer une réalité perdue dont la folie a éparpillé les repères et la continuité.

Quelle que soit la nature ontologique de ce monde, on y est par ailleurs encouragé à massacrer allègrement son prochain puisqu'il ne saurait être autre chose qu'un personnage fantasmé et là, Cronenberg pointe du doigt ces faits divers émaillant notre triste quotidien où, s'il on en croit les psys, certains actes de violence et de barbarie seraient à attribuer à une perte de repères moraux induite par l'audiovisuel en général et le jeu vidéo en particulier. Mais, toujours ambigu, le réalisateur ne tranche pas, et le débat torride "faut-il brûler les jeux vidéo?" est brillamment réintroduit au sein même du monde virtuel d'"eXistenZ" dans lequel on voit s'affronter deux factions, l'une "réaliste" et l'autre "virtualiste", et ce dans la plus grande confusion d'un pullulement d'agents doubles qui retournent leur veste d'une scène à l'autre plus rapidement que dans un roman de John Le Carré! Ce bordel organisé par un Cronenberg facétieux témoigne du peu de cas qu'il fait du débat en question et dont il rend compte avec ironie, représentant les militants des deux partis sous forme de caricatures de guérilleros pour le moins ridicules. Pour ou contre le jeu vidéo, cette discussion digne d'une assemblée de parents d'élèves tenant réunion au Café du Commerce est un faux débat pour Cronenberg: l'irruption de plus en plus impérialiste d'un nouveau monde virtuel est - si j'ose dire! - une réalité, et l'inconscient collectif s'en trouve irréversiblement impacté, au-delà de tout jugement moral et de toute prise de position.

De là à dire qu'on est en présence d'une mutation, il n'y a qu'un pas que le réalisateur franchit allègrement dans une suprême perversion où le biologique est "génétiquement modifié" pour se fusionner au technologique de manière intime et irréversible. Autrement dit, le phagocytage du réel par le virtuel n'est jamais qu'une manifestation de plus de la "Nouvelle Chair", comme en atteste métaphoriquement l'injection du vivant dans l'inerte que constitue le matériel de base du vidéo-gamer: le corps humain devient une console de jeux équipée d'un "bioport", le joystick un semi-organisme mutant relié au corps / console par un simili-cordon ombilical, les flingues sont faits de chair et d'os et tirent des dents humaines, etc... Dans la représentation obsessionnelle cronenbergienne, la chair est en permanence à l'affût d'une occasion de muter pour déboucher sur des variétés de vie inédites, explorant inlassablement, à la manière de "Spider", le champ indéfini des possibles biologiques, voire extra-biologiques. Cette constante thématique traverse d'une bout à l'autre et sous diverses variations la totalité de la filmographie de Cronenberg: zombification virale dans "Frissons" (1974), phagocytage parasitaire dans "Rage" (1976), somatisation de pulsions agressives par accouchement de foetus monstrueux dans "Chromosome 3" (1979), intoxication débouchant sur l'apparition de mutants télékinésistes dans "Scanners" (1981), acquisition de pouvoirs précognitifs suite à un accident de voiture dans "Dead Zone" (1984), voyeur sadique se métamorphosant en magnétoscope humain dans "Vidéodrome" (1984), hybridation dans "La Mouche" (1987), gémellité pathologique et femme à trois utérus dans "Faux Semblants" (1988), défonce à l'insecticide et monde fantasmatique peuplé de machines à écrire bio-mécaniques dans "Le Festin nu" (1992), fusion de la chair au métal via des accidents de voitures délibérément provoqués dans "Crash" (1996), psychotique en quête de trauma originel dans "Spider" (2002) et enfin généalogie de la violence vécue comme une contamination virale dans "A History Of Violence" (2004)... Choisissez votre menu!

Il est clair qu'"eXistenZ" ne fait pas exception à la règle, voire même en rajoute par tombereaux entiers puisque la contamination du réel par le virtuel se double ici de celle de l'inerte par le vivant (ou l'inverse) dans un monde où les virus informatiques s'actualisent sous forme de carcinomes, où grouillent les mutants les plus difformes au hasard d'hybridations plus ou moins hasardeuses, où l'on caresse les "bioports" d'un doigt humide comme on le ferait d'un trou du cul engageant, et où les chairs explosent dans un joyeux mais révulsant étalage de gore. Cette oeuvre compacte d'une exceptionnelle densité thématique s'avère elle-même, au bout du compte, un curieux hybride où le Cronenberg d'hier se mêle à celui d'aujourd'hui tandis que l'humour et le Grand Guignol le disputent à l'angoisse et au dégoût. Bref, un Cronenberg grand cru!

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=9450030&cfilm=9450.html

presentationdujeu

Début de partie? ou simple épisode d'un éternel cauchemar?

cordon

Quand Cronenberg parodie la cellule familiale...

mutant

Jude Law contemple son repas...

chinois

Embrouille au resto chinois: visiblement, les nems étaient pas frais!

dissection

Mais que fait Brigitte Bardot?

allegra

Allegra et son "bébé"...

exist_finger

Le doigt de Jude Law dans le "bioport" de Jennifer Jason-Leigh: ça n'est pas dans "Voici" mais chez le Patchworkman!

pistolet

Breveté SGDG: le flingue en os qui tire des dents!