Vu à la télé

MACBETH

d' Orson Welles (1948)

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Voilà l'un des films les plus étranges de l'un des plus grands génies du 7ème Art. Une fois de plus, le visionnaire tricard qu'est Welles travaille dans une urgence fiévreuse et avec un budget dérisoire. Après s'être fait claquer la porte au nez un nombre incalculable de fois, le grand homme persécuté finit par trouver un financement famélique (moins de 200 000 $) pour son "Macbeth" chez "Republic Pictures", une petite firme spécialisée dans le western de série B. Coutumier du système D par la force des choses et ayant déjà en tête tout le détail de sa future réalisation, Welles n'en parvient pas moins à mettre en boîte 1h47 de film en trois semaines de tournage, le tout entre deux représentations de sa troupe sur les planches. Métrage que "Republic Pictures", dont la préoccupation majeure est le rentabilité à peu de frais, aura tôt fait de ramener à la durée plus standard de 1h26. Il ne faut donc pas s'étonner que l'action de ce "Macbeth" paraisse quelque peu décousue par moments, que les puristes shakespeariens ne retrouvent pas l'intégralité du texte (loin s'en faut, Welles l'ayant déjà lui-même considérablement élagué pour parvenir à ce qu'il définissait comme "une esquisse") et qu'enfin la critique de l'époque ait durement stigmatisé l'interprétation du casting cent pour cent écossais rassemblé dans un souci d'authenticité (1): à la décharge de Welles, le temps de tournage imparti ne permettait en effet guère de répéter ni de multiplier les prises.

Pourtant, tant de handicaps cumulés ne parviendront pas à entamer une rage peu commune de filmer et d'expérimenter: transcendant un manque de moyens évident et des conditions de tournage qui en auraient découragé plus d'un, Welles nous livre un film maudit fascinant, étrange et profondément empreint de son imposante personnalité. Prenant le contrepied d'un Cecil B. DeMille, il contourne le manque de moyens par l'épure. Or, quoi de plus épuré que le théâtre, où la suspension de l'incrédulité ne dépend jamais du réalisme des décors ni de la perfection des illusions créées? Welles jette ainsi quelques châteaux de carton-pâte sur ses arrières plans et shoote la quasi-totalité du film en contreplongée, plaçant d'emblée le spectateur "en contrebas" dans une psycho-géographie théâtrale: de cette position avantageuse, ses interprètes donnent l'illusion de dominer la salle de cinéma. Le dénuement de l'environnement, recentrant l'intérêt du spectateur sur le drame et les personnages, fait de ce "Macbeth" une sorte d'ancêtre du "Dogville" de Lars Von Trier, qui radicalisait ce principe au point de nous demander de voir quelque chose là où il n'y avait rien. Mais cet acte quasi-divin de pure création n'est-il pas précisément l'essence de l'art dramatique, tout entière résumée dans le génie du bateleur qui savait en quelques minutes faire jaillir un univers de sa roulotte avec pour tout théâtre une place publique? Pareillement, Welles résume ses décors à l'essentiel, se préoccupant davantage de leur impact dramatique que de leur crédibilité en termes de réalisme - citons ce plan saisissant où Macbeth embrasse son épouse sur fond de gibets - et stylise l'ensemble de la plus singulière façon. Les intérieurs se réduisent ainsi la plupart du temps à un dédale évoquant plus volontiers des cavernes que les corridors d'un château, parcourus par des personnages vêtus de peaux de bêtes ayant tout de troglodytes. Cette esthétique "primitiviste" est le prolongement naturel de la séquence d'ouverture du générique, où l'on voit les célèbres sorcières se livrer à une cérémonie vaudou dans les règles, façonnant une figurine de glaise à l'effigie du héros, et se conclut logiquement par un plan digne d'un film d'horreur nous montrant la poupée brutalement décapitée au moment où la lame de Macduff atteint le cou de Macbeth lors du duel final.

Cette curieuse manière de mettre en scène l'argument central de la pièce - Macbeth en tant que marionnette entre les mains d'augures trompeurs - qui ramène son rapport au destin à une possession pure et simple est des plus inédites. À travers la vision de Welles, l'obsession d'un pouvoir nécessairement fantasmatique (puisque les augures sont trompeurs) ravale littéralement Macbeth au rang d'homme des cavernes et on retrouve, exposée d'une manière extrêmement personnelle cette "morale" essentielle de l'oeuvre originale, à savoir que la soumission à un déterminisme quel qu'il soit ne saurait que sonner le glas de la liberté, et partant de l'humanité du sujet. Ainsi Macbeth, s'empêtrant dans un tel déterminisme qui s'incarne dans une longue concaténation de crimes qu'il veut bien se représenter comme inévitables, se définit comme l'ancêtre de l'un de ces héros de série noire qu'affectionne Welles et qui ont donné lieu à des chefs-d'oeuvre aussi définitifs que "La Dame de Shanghai" ou encore "La Soif du Mal", dans lequel l'infâme et sublime Quinlan ressemble étrangement à un moderne avatar de Macbeth, de même d'ailleurs que l'inquiétant "Mr Arkadin"- autant de personnages brillamment interprétés par Welles lui-même, et entretenant un rapport biaisé avec un pouvoir d'ordre fantasmatique (à ce propos, ce n'est pas un hasard si l'une des adaptations les plus magistrales du cinéaste n'est autre que "Le Procès" de Kafka) qui les entraîne dans une fuite en avant aux conséquences fatales.

En dépit du fait que ce "Macbeth" s'avère, du fait d'une conception douloureuse et chaotique, un semi-échec en regard d'une filmographie où les chefs-d'oeuvres abondent, il n'en demeure pas moins une oeuvre indéniablement représentative des obsessions de Welles et de sa profonde originalité d'auteur et de metteur en scène. Dans l'absolu, je suis sûr qu'il existe de nombreux réalisateurs prêts à donner un bras pour réaliser un pareil ratage! Bref: à voir impérativement, d'autant plus que depuis 1982, l'oeuvre a été restaurée dans sa version intégrale de 1h47.

Note:

(1): Parmi les faiblesses les plus évidentes du film: Welles joua son personnage en imitant l'accent écossais, ce qui divertit beaucoup le public britannique!

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