Vu à la télé

SÉANCE INTERDITE (Décembre 2006)

Petit à petit, j'arriverai bien un de ces quatre à rattraper tout le retard accumulé par ce blog, victime innocente des vicissitudes de la vie patchworkmanienne. Quand je pense que la paire de films chroniqués ci-dessous date de la saison hivernale des Séances Interdites, tandis que la fournée printanière bat son plein sur Canal + et que l'été profile déjà ses menaces caniculaires sur nos pauvres crânes en carton bouilli, je me sens pris de vertige devant l'ampleur de la tâche, surtout lorsque je considère la vingtaine de chroniques qui devraient théoriquement constituer les "Mollards" de Mai... Bon, ben, autant s'y mettre tout de suite... Allez les gars, encouragez-moi un peu: "Vas-y, Patch! Tiens bon, Patch! T'es le meilleur, Patch!"

aff

SAW

de James Wan (2004)

"Saw" doit peut-être son titre énigmatique au fait qu'il met en scène un psychopathe particulièrement pervers qui passe la plus grande partie du métrage à convaincre, à force de tortures mentales et de chantages cornéliens, deux pauvres types enchaînés en compagnie d'un macchabée dans un salle de bain désaffectée à se scier eux-mêmes une jambe afin de pouvoir se tirer des pattes à cloche-pied! L'affreux aime à éparpiller les gens façon puzzle, selon l'immortelle punchline des "Tontons flingeurs", ce qui lui vaut le doux patronyme de "Jig-Saw" - par référence au découpage en dents de scie des pièces de puzzle, précisément. Toujours est-il que ce cancéreux magnifique - voila donc pourquoi il est si méchant! - se retrouve propulsé en un seul film dans le top ten des mythes modernes de l'horreur, aux côtés des Jason, Freddy, Chucky et autre Michael Myers. Il ne tarde d'ailleurs pas à s'organiser en franchise avec le sympa "Saw 2" (2005) ci-chroniqué, dans lequel il confirme son goût des chausse-trappes sophistiquées et des machineries diaboliques, ainsi que dans "Saw 3" (2006), que je n'ai pas encore vu, et bientôt dans "Saw 4" (2007) dont la sortie est imminente, mais celui que j'attends avec impatience est "Saw 6" qui nous promet un belle merguez-party de doigts boudinés, voire "Saw 7" qu'un buzz insistant nous annonce particulièrement puant - voix de la conscience professionnelle: mon pauvre Patch, si tu crois que c'est avec des conneries pareilles que tu vas rattraper ton retard! Bref, avec ce petit film indépendant, le tout jeune réal James Wan, dont c'est le premier opus et dont on attend avec bienveillance - en DVD, faut pas rêver! - le prochain "Dead Silence", a bluffé tout le monde et secoué le Landerneau de la série B horrifique en instaurant, à peu de frais mais avec une gnaque fougueuse, un climat hystérique et tétanisant qui va croissant au rythme des sévices toujours plus inventifs que Jig-Saw inflige à ses victimes, et ne se relâche pas une seconde jusqu'au twist de rigueur qui en décoiffera plus d'un. Une fois de plus, "Saw" est la confirmation éclatante que c'est aussi loin que possible des studios des majors que se situe la créativité dans le genre: avec son budget risible mais beaucoup d'inventivité dans la démerde, le modeste B-movie de Wan lamine impitoyablement par sa générosité les productions aussi merdiques que coûteuses d'un Joel Silver, et sa salle de bain défraîchie vaut largement, par le parti qu'il sait en tirer, tous les décors pharaoniques et vains des pitoyables "13 Fantômes", "La Maison de l'Horreur", ou encore ce "Hantise" que je ne me lasse pas de compisser! Je profiterai donc de l'occasion pour entonner à nouveau l'une de mes antiennes favorites, à savoir que c'est dans l'urgence, le dénuement et la galère fiévreuse que les réalisateurs sont souvent amenés à se transcender pour rapporter de l'enfer des tournages ces petits brûlots remarquables dont les fonctionnaires d'Hollywood ont perdu la recette, mais qu'ils s'empresseront de piller et de pop-corniser au moindre signe de succès. Bref, si ce "Saw" nous scie, c'est aussi parce qu'on ne s'y fait jamais scier, comme dirait Isabelle Mergault (1)! Et maintenant, mes amis, entonnons tous en choeur en son honneur cet hymne fameux popularisé par les Village People: "moi, j'aim' scier"... hum... bon, je crois qu'il est grand temps que je sorte...

Notes

(1): Message personnel et ésotérique: c'est bon, là, Céd? T'as ta dose?

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18376380&cfilm=57410.html

aff

THE MACHINIST

de Brad Anderson (2003)

Attention, retenez bien le nom de Brad Anderson. Avec "Session 9" (2001) - dont nous reparlerons très bientôt - et "The Machinist", ce monsieur qui s'est résolument positionné dans la marge s'impose déjà comme l'un des auteurs les plus originaux du cinéma que nous affectionnons et s'annonce comme l'un des principaux espoirs de la décennie à venir - ainsi qu'en témoigne sa promotion dans la deuxième saison des "Masters Of Horror". Faites confiance au flair du vieux Patch: vous allez voir qu'un de ces quatre, si les petits cochons et les gros verrats hollywoodiens ne le mangent pas, l'homme va nous asséner sur le coin de la hure un putain de chef-d'oeuvre d'intensité cronenbergienne! Tous les signes sont là, et Anderson partage avec notre vénéré Maître canadien le goût de ces réalités kafkaïennes où le décalage s'érige en règle, telle qu'on a pu en voir diverses déclinaisons dans des oeuvres comme "Faux Semblants", "Le Festin nu", "Crash" ou encore le récent "Spider", caractérisant ce que l'on pourrait nommer la période post-horrifique de Cronenberg. En dépit de l'apparente disparité de leurs sujets, les films précités participent bel et bien d'une même thématique qui consiste à projeter les névroses des personnages dans leur environnement, en tant que principes informateurs de la réalité montrée. Nul étonnement donc à ce que celle-ci se colore d'une tonalité bizarroïde et pour le moins subjective, définissant par là une sorte de "néo-expressionnisme" qui serait comme l'écho moderne de la géométrie caligarienne. Non content de s'inscrire à la perfection dans une telle thématique, "The Machinist" en est positivement emblématique: à tel point qu'Anderson m'apparaît avec ce film comme l'un des disciples les plus zélés de Cronenberg (et peu importe que cette identification soit ou non délibérée), voire l'un de ses continuateurs les plus probables - d'où mon excitation! - n'en déplaise à la promo du film qui cite Hitchcock, Polanski et Lynch comme références. Il n'est que d'établir un comparatif avec "Spider", oeuvre de laquelle "The Machinist" est étonnement proche, pour s'en convaincre. En effet, les deux films mettent en scène des héros ayant pareillement entrepris la difficile reconquête d'une intégrité mentale gravement compromise par un trauma dont ils cherchent de toute leur âme à reconstituer la scène originelle. C'est donc de catharsis dont il est question, et qui dans les deux cas prend la forme d'un chemin de croix parcouru à rebours sous le fardeau de la culpabilité, au terme duquel on débouche sur la pire des connaissances. Soit: une quête intérieure structurée comme une tragédie grecque. Second point: dans l'un comme l'autre cas, la réalité se réduit à un signe unique - pour ne pas dire un symptôme! - autour duquel les deux héros, modernes Icare, gravitent comme des papillons autour d'une ampoule incandescente. Le spectateur se trouve de la sorte immergé sur les pas du héros dans une réalité où il finit par suffoquer à force de la parcourir en tous sens comme dans un cauchemar obsessionnel: qu'il s'agisse des quartiers ouvriers déserts de "Spider" ou de l'usine kafkaïenne de "The Machinist", laissez toute espérance, vous n'en sortirez que le pire ne vous soit enfin révélé dans toute son horreur paradoxalement salutaire. Qui dit culpabilité dit mortification, et la réalité en tant qu'expressionniste prend alors des allures de purgatoire - rues désertes d'un quartier mort où l'on ne croise que des fantômes, pour ne pas dire des fantasmes ("Spider") - ou d'enfer - machineries évoquant les forges de Vulcain, vomissant des jets de vapeur brûlante et menaçant à tout instant de broyer les os ou d'arracher les membres ("The Machinist"). À la mortification des âmes, qui sélectionnent leur propre enfer afin d'y errer inlassablement, répond celle des corps: je ne vous ferai pas l'injure de détailler ô combien cette notion est centrale dans l'oeuvre de Cronenberg, mais sachez que, concernant ce thème particulier, on n'est certes pas volé dans "The Machinist", et on pourrait même dire qu'Anderson s'y montre plus royaliste que le roi! Comme "Spider" avec l'hallucinant Ralph Fiennes, "The Machinist" repose entièrement sur les frêles épaules de Christian Bale, décidément spécialisé dans les rôles de psychopathes gravos, et qui explose ici toute ses limites dans une composition dont on finit par se demander si c'en est vraiment une... Persécuté par un personnage cynique, inquiétant et fantomatique qui semble en savoir plus que lui à son propre sujet, le héros de "The Machinist" tourne comme un rat dans une cage tout au long d'un circuit qui va de l'usine au lit d'une prostituée en passant par la cafétéria de l'aéroport où il engloutit des litres de café. Il n'a pas dormi depuis une année entière, à l'instar de Macbeth dont les crimes ont "tué le sommeil", et son corps mortifié atteint une maigreur cadavérique telle qu'on se demande par quel miracle de volonté - ou de culpabilité - il peut encore travailler ou faire l'amour. Il est clair que le repos est au prix de la révélation et qu'en attendant, l'homme s'est mis entre parenthèses dans les limbes d'une réalité étriquée qui circonscrit le lieu de son crime hypothétique. Mais il y a mieux: la mortification physique du personnage se double de celle de l'acteur qui, tel un Robert DeNiro à rebours, a perdu la bagatelle de 28 kg pour le rôle, se réduisant à l'état de squelette ambulant (1). On est certes en droit d'émettre quelques réserves face à ce masochisme dramatique, mais il n'en demeure pas moins que le résultat est saisissant d'efficacité: c'est pitié que de contempler la gueule de déterré de Bale, avec ses pommettes proéminentes et ses valoches sous les yeux qui ne doivent rien aux maquilleurs, ainsi que ses omoplates menaçant de crever la peau de son dos. C'est en grande partie grâce à ce débris d'humanité que l'acteur nous donne à voir que le film dégage une telle charge dérangeante. Mais que diantre, Mr Bale, ne vous tuez pas à la tâche, le cinéma à encore besoin de votre talent! Quant à Brad Anderson, je prends solennellement la résolution de ne plus le quitter de l'oeil. L'avenir du genre est en marche, c'est moi qui vous le dis!

Notes

(1): ...raison pour laquelle j'ai parlé plus haut de "frêles" épaules!

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18374584&cfilm=52316.html

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"Saw" et sa salle de bains classée X!

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Où y'a de la chaîne, y'a pas de plaisir!

js

Le désormais célèbre alter-ego de Jig-Saw

pied

C'est l'histoire d'un casse-pieds qui ne vous lâche pas la jambe!

tronche

Christian Bale: une tronche à faire peur!

pente

Sur une pente savonneuse!

nemesis

Ivan, la mystérieuse Némésis du "Machinist"

machine

Le monde menaçant des forges de Vulcain