Sortie en salle

300

de Zack Snyder (2007)

aff

Me voilà bien embarrassé, moi qui ai inauguré ce blog le 11 Février 2006 en cassant assez sévèrement Zack Snyder pour son inexcusable - je persiste! - "L'Armée des Morts". Aujourd'hui j'ai pas l'air d'un con, me retrouvant bluffé par ce même Snyder qui me cloue à mon fauteuil avec un grand film épique. Certes, lorsqu'on adapte un comics de Frank Miller, on est sur des rails et il n'y a qu'à se laisser glisser, tant il est vrai que la majeure partie du travail de mise en scène est déjà faite, les cases du Maître constituant autant de plans d'un découpage quasi parfait. Mais si ce matériel de base garantit une part non négligeable du résultat final, il n'est toutefois pas suffisant en lui-même pour aboutir à une totale réussite: Robert Rodriguez le sait mieux que personne pour avoir essuyé les plâtres avec "Sin City" (voir chronique éponyme) qui, pour excitant, novateur, courageux et respectueux qu'il fût, n'en débouchait pas moins sur un semi-échec par excès de zèle et de fidélité. Fort de l'expérience de Miller, crédité en tant que co-réalisateur sur "Sin City", et qui remplit sur "300" la fonction de producteur exécutif, Snyder évite habilement le piège dans lequel est tombé un Rodriguez pionnier, et parvient à nous livrer une adaptation fidèle à l'esprit du comics sans que le produit fini ne ressemble pour autant à un diaporama filmé case par case. Par le fait, le découpage scénaristique ici opéré par Snyder a su tenir compte de la fluidité et de la continuité qui sont le propre du medium cinéma comme le montrent brillamment, par exemple, ces travellings somptueux où l'on suit un Léonidas exalté fendant des cohortes de Perses dans une chorégraphie martiale magnifique d'élégance et de précision, telle qu'on n'en avait plus vue depuis l'âge d'or du cinéma de genre hong-kongais.

Formellement impeccable, "300" célèbre les noces du cinéma "live" traditionnel et les techniques les plus expérimentales en matière d'images de synthèse. Jusqu'ici, l'infographie s'était contentée soit de suppléer le cinéma au sens strict en tant que technique d'effets spéciaux mobilisée à la demande, soit d'offrir une alternative au dessin animé de papa Disney. Avec "Sin City", qui constitue comme on l'a vu une sorte de brouillon expérimental de "300", Rodriguez consacrait l'infographie en tant que concept esthétique à part entière, cherchant à transférer sur la pellicule l'essence même du trait de Frank Miller. La démarche s'avéra à tel point convaincante que ce dernier, qui jusque là ne voulait entendre parler d'adaptation de son oeuvre ni de près ni de loin, s'emballera pour le projet "Sin City" avant de choper le virus du cinéma et se lancer dans l'aventure "300".

S'il n'y a certes que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, cela ne signifie pas pour autant que Miller soit prêt à signer un blanc-seing au premier béotien de producteur désireux de faire des thunes sur son nom. Aux premières loges en tant que producteur exécutif pour veiller au grain et parer à toute hérésie hollywoodienne, Miller tient son monde en laisse et ne lâche rien, et c'est sans aucun doute à cette légendaire intransigeance que "300" doit sa réussite et son indéniable qualité artistique. Comme sur "Sin City", il travaille en étroite collaboration, pour ne pas dire en osmose, avec son réalisateur, et le découpage scénaristique qui en découle permet à Zack Snyder de se transcender et de nous offrir un superbe film guerrier, aiguillonné par le génie narratif d'un auteur visionnaire. Car quoi qu'on en dise, ce n'est pas faire offense à Snyder ni atténuer ses mérites que d'affirmer que "300" le film est une oeuvre au style, à l'esthétique et à la thématique éminemment milleriens, c'est-à-dire unique et profondément novateur dans sa relecture du péplum contemporain, laissant loin derrière les récentes tentatives de renouvellement du genre ("Gladiator", "Alexandre", "Troie", etc...).

Avec "300" - et là je fais amende honorable! - Snyder s'avance donc dans le cinéma d'"entertainment" comme un réalisateur capable du meilleur. Reste à savoir si cette incontestable réussite est à attribuer à la forte personnalité de Miller et la qualité du comics dont elle s'inspire, lequel, à condition d'être traité avec respect, ne pouvait que déboucher sur un grand film. Mais là où Rodriguez se livrait pieds et poings liés à l'influence millerienne par un acte d'allégeance qui consacrait l'abdication de sa personnalité de cinéaste - à tel point que, paradoxalement, Miller dut parfois s'affronter à lui pour intervenir sur son propre comics et introduire les modifications qu'il jugeait nécessaires! - Snyder sait fidèlement servir l'oeuvre originale sans pour autant renoncer à y imprimer son rythme et son style visuel, donnant de la sorte à "300" ce qui faisait cruellement défaut à "Sin City": un véritable travail de metteur en scène. On passe ainsi d'une relation de disciple à maître à une véritable collaboration où chacun joue sa partition, et ce faisant d'une expérimentation pré-pubère à une oeuvre mature. Mieux, Snyder semble beaucoup plus investi dans "300" qu'il ne le fut dans "L'Armée des Morts", remake inutile et bourrin n'ayant visiblement d'autre objectif que de s'acharner avec une pugnacité plus que suspecte sur le "Zombie" de Romero, un peu comme si Luc Besson se mettait à remaker "Citizen Kane"! L'intelligence de son sujet dont Snyder fait preuve sur "300" ne se retrouve pas dans "L'Armée des Morts", produit opportuniste tant par son absence de fond que par sa forme jeuniste et branchouille réduisant le chef-d'oeuvre de Romero à un jeu de massacre pour videogamers. Bref, il semblerait qu'avec "300", Snyder ait cessé de jouer les yes-men pour affirmer un vrai style. De toutes manières, nous serons fixés avec son prochain film: un sacré challenge puisqu'il ne s'agit de rien moins que "Watchmen", le chef d'oeuvre de l'immense Alan Moore. Et là, le pauvre Snyder est attendu au tournant par nombre de fans dévots - dont votre serviteur n'est pas le moindre! - qui prendraient fort mal de se voir infliger une nouvelle bouillie pour les chats façon "V pour Vendetta"... Certes, après avoir vu "300", on se sent déjà beaucoup mieux, mais il n'en demeure pas moins que c'est Warner, via sa filiale DC, qui possède les droits de "Watchmen": ces gens-là ayant autant de sens artistique qu'un bandit manchot, on n'est pas à l'abri d'une mauvaise surprise, Zack Snyder ou pas... Et puis, si l'homme a fait ses preuves en tant que cinéaste "guerrier", comment s'en sortira-t-il avec les super-héros fatigués et contemplatifs du comics très introspectif de Moore, qui réclame une autre subtilité et s'agrémenterait mal d'un style spectaculaire à la "Spiderman"?

En effet, comme en témoignent ses deux premiers films, Snyder a une nette prédilection et une compétence certaine pour filmer la baston avec du poil autour, et sait comme personne faire reluire les biceps à la lumière des cités en flammes. Nul étonnement donc à ce que la communion ait été immédiate avec un Frank Miller depuis toujours fasciné par le mythe du guerrier. Ce qui va faire naître la controverse, certains n'hésitant pas à qualifier "300" de "film facho". Mais s'il est de notoriété publique que Miller n'est pas précisément un gauchiste, il convient néanmoins de faire la part des choses et de bien distinguer une exaltation guerrière souvent caricaturale et qui relève de la tradition épique d'un quelconque prosélytisme d'inspiration fasciste ou réactionnaire. Ainsi, film guerrier pour film guerrier, "300" n'a aucune commune mesure avec, par exemple, ces tracts de propagande reaganienne que sont les nauséabonds "Rambo" 2 et 3. Miller prend d'ailleurs bien soin de marquer ses distances autant avec une sphère politique qu'il présente comme corrompue et sournoise au travers du personnage de Théron qu'avec un clergé libidineux présenté littéralement comme de la pourriture sur pied. Ces quelques remarques suffisent à rappeler à la raison ceux qui ont vu un peu hâtivement dans l'affrontement des Thermopyles une parabole de la "croisade" bushiste contre l'Irak. Au bout du compte, la seule chose que l'on pourrait reprocher à Miller, c'est de se refuser à faire de l'antimilitarisme primaire, et de présenter le personnage du guerrier comme l'éternelle dupe des gens de pouvoir, celui qui s'en prend plein la gueule à secouer un prunier dont d'autres récoltent les fruits. Dans la hiérarchie des valeurs mise en place dans "300", le guerrier plébiscite l'honneur là où le politique valorise l'argent et le prêtre le sexe, comme il est clairement montré. Loin d'être naïf, Léonidas a conscience d'être manipulé par des êtres qu'il méprise et qu'il vilipende de ses diatribes: au-delà des passions et de la morale, il est celui qui discerne clairement ce qui doit être fait et le réalise sans états d'âme avec une détermination inébranlable. N'ayant en tant que roi d'autre pouvoir qu'exécutif, il exécute, tout simplement, et à tous les sens du terme!

Plus proche du surhomme nietzschéen que du despote s'abîmant tel un Macbeth dans la conquête et la conservation d'un pouvoir fantasmatique, c'est avant tout dans la réalisation de lui-même que le héros millerien célèbre l'élan vital, mais surtout échappe à la décadence qui n'épargne ni royaume, ni régime politique, ni classe sociale dominante, comme l'illustra brillamment Visconti tout au long de sa filmographie. Le déclin est inhérent à la pratique du pouvoir, qui amollit l'homme. D'où la célébration de la virilité spartiate, qui s'oppose à la "féminité" politique telle qu'incarnée par l'ambiguïté sexuelle de Xerxès, plus symbole de compromission que d'une hypothétique homophobie millerienne. Plutôt mourir que déchoir, telle est l'antienne qui porte Léonidas en avant dans un grand souffle épique et par laquelle, paradoxalement, un intense sentiment de vie l'envahit alors qu'il court à la mort. Nietzsche fut d'ailleurs victime de la même confusion lorsque sa notion de "volonté de puissance" fut interprétée en tant que "soif de pouvoir", et que l'on crut voir un désir morbide de domination des masses là où il n'y avait en fait qu'un individualisme libertaire célébrant l'élan vital au travers de l'actualisation des potentialités du sujet et se cristallisant dans la figure emblématique du surhomme. C'est au terme du même malentendu que le philosophe se retrouva promu penseur officiel du nazisme, et que "300" se voit aujourd'hui étiqueté "film facho".

Pourtant, il suffit d'ouvrir les yeux et les oreilles pour réaliser que "300" ne cesse de se démarquer explicitement des idéologies totalitaristes. Ainsi, l'on a stigmatisé l'eugénisme pratiqué par les Spartiates en oubliant assez fâcheusement de relever qu'il constitue la raison même de la défaite finale de Léonidas: en refusant d'enrôler le pourtant vaillant et patriote Éphialtès, lui renvoyant au visage son handicap physique dans une scène qui a un certain parfum de Jardin des Oliviers, le roi précipite la trahison de ce dernier et par là-même sa perte. La ségrégation pratiquée par Léonidas se retourne donc contre lui-même, ce qui dédouane immédiatement Miller et Snyder du mauvais procès qu'on leur intente là. Ajoutons que le modèle spartiate, souvent synonyme pour le commun de "discipline militaire et ascétique", n'est pas le fruit d'une invention de Miller, lequel ne cesse de prendre ses distances avec un état de fait historique qu'il ne cautionne pas systématiquement, comme on vient de le voir avec la piètre estime dans laquelle l'auteur tient la sphère politico-religieuse, ou encore la pratique de l'eugénisme. Pour les mêmes raisons, on ne saurait conclure à la promotion d'un certain machisme compliqué de misogynie - le personnage de Gorgo, épouse de Léonidas, se suffisant à elle-même pour réduire à néant une telle assertion, et donnant au contraire à voir une certaine parité dans la noblesse résistante - non plus qu'à une quelconque homophobie, Léonidas rendant explicitement hommage aux Athéniens, "ces philosophes amateurs de garçons", pour l'exemple qu'ils donnent dans l’insoumission à l'envahisseur perse.

Si la caste guerrière spartiate fait l'objet d'une telle fascination de la part de Miller, ce n'est certes pas pour promouvoir comme on a pu le lui reprocher un quelconque modèle socio-politique d'inspiration douteuse, mais bel et bien pour rétablir le héros épique au travers de la figure mythique du surhomme. À cet égard, il convient de ne pas oublier que Miller est un auteur de comics, genre éminemment et avant tout super-héroïque admettant comme mythe fondateur ce bon vieux Superman - littéralement: "le surhomme". Mais cet être d'exception, idéal censé galvaniser le mouvement des foules, est de ce fait même l'objet de toutes les récupérations politiques: on a cité l'exemple de Nietzsche promu penseur nazi, mais on peut tout aussi bien en appeler à Superman, édulcoration du surhomme en une sorte de boy-scout porteur sous couvert de démocratie de toutes les valeurs réactionnaires de l'Amérique. Or, si Miller a eu une influence dans le comics moderne, c'est bel et bien pour avoir "réinitialisé" le super-héros dans sa dimension individualiste, forcément amorale et politiquement incorrecte, puisque échappant par essence à toute récupération idéologique. Ainsi, "300" n'a jamais que l'apparence du péplum et, en sa qualité de comics - dessiné ou filmé - n'est jamais qu'un avatar du genre super-héroïque à la sauce millerienne: à cet égard, on remarquera la similitude frappante entre l'éducation guerrière des jeunes spartiates et le traitement inhumain que Batman fait subir à un Robin débutant dans "All-Star Batman" (voir chronique éponyme, ainsi que les "Mollards" de Septembre 2006). J'ai déjà parlé de l'acharnement que mettait Miller à malmener Batman à l'occasion de ses redéfinitions plus ou moins alternatives ("The Dark Knight Returns", "Year One"...) et je comprends mal l'incompréhension, voire l'hostilité dont les fans gratifient "All-Star Batman", alors que le Dark Knight qui y est dépeint n'est rien d'autre qu'une illustration typique du surhomme millerien, dont le Léonidas de "300" n'est jamais qu'une version en tunique évoluant dans un contexte antique. Mais la constante essentielle demeure et Léonidas, tout comme Batman ou les héros de "Sin City", sont pétris de la même argile. On pourra ballader le héros millerien où l'on voudra, de la série noire à l'Antiquité, il n'en restera pas moins ce fanatique obsédé par sa mission, d'une détermination dans faille et plus soucieux de la fin que de la moralité des moyens. Cette déclinaison occidentale du kamikaze nippon semble très inspirée de l'esprit des samouraïs tel que défini par le célèbre Miyamoto Musashi dans son "Traité des Cinq Roues", précis de stratégie guerrière derrière laquelle se dissimule très subtilement une théorie universelle de l'accomplissement de soi. Cette source d'inspiration est d'ailleurs abordée de front et sans artifice aucun dans des oeuvres telles que "Rônin" ou encore "Elektra Assassin".

Samouraï ou surhomme, le héros millerien débarque donc dans le comics pour consacrer l'arrivée du super-héros "par-delà bien et mal", magnifique libertaire perçu comme une intolérable provocation par les tartuffes idéologiques de tous poils. Or, c'est dans l'outrance de situations bien évidemment caricaturales que la provocation se fait humoristique. Et en cela, Zack Snyder en rajoute des louches, qu'il s'agisse du visuel délibérément irréaliste de son film, d'un recours à une violence quasi grand-guignolesque, du cabotinage magnifique d'un Gerald Butler époustouflant, de la grandiloquence des punchlines ou encore des innovations purement fantastiques tirant l'oeuvre originale vers la dark fantasy, bref toutes licences positionnant "300" aussi loin que possible du péplum traditionnel ou du drame historique, mais livrant au contraire un pastiche de ces genres dont l'hénaurmité n'a d'égale que le sérieux imperturbable avec lequel elle est déclinée. Car aucun doute possible, on est bien ici dans un comics, c'est-à-dire dans le lieu par excellence de toutes les outrances, et Snyder le proclame à chaque plan sans fausse retenue. Ainsi, dénoncer le "ridicule" de l'entreprise comme le fait "Télérama" qui décrit le film comme un affrontement de "chippendales" et de "drag-queens" consiste à enfoncer une porte ouverte et n'atteste au bout du compte que d'une profonde méconnaissance de la culture comics. Autant énoncer ce qui est une évidence pour tous les fans, en présentant par exemple le genre comme un affrontement de gugusses en pyjama, dérision que les auteurs de comics sont les premiers à exercer tel Cyrano à l'endroit de son nez! Honnêtement: qui peut prendre Miller au sérieux et crier à l'apologie de la violence face à un Benicio Del Toro qui, dans "Sin City", nous inflige un discours métaphysique avec un morceau de flingue enfoncé dans le crâne?

Quoi qu'il en soit, et c'est précisément ce qui est remarquable dans "300", goûter la subtile autodérision de deux auteurs qui s'amusent comme des galopins, sans toutefois rendre ostensible leur distanciation par de pesants clins d'oeil, n'empêche nullement le film de fonctionner de façon plus directe, et c'est sans ambiguïté aucune que l'on se laissera décoiffer par cette épopée dévastatrice qui tranche nettement, par son exceptionnelle richesse et son audace pionnière, sur le tout-venant du blockbuster américain.

Et merde pour les cuistres et autres pisse-vinaigre!

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18704950&cfilm=57529.html

Lire également la chronique de l'ami Nio:

http://dvdtator.canalblog.com/archives/2007/03/index.html

travelling

Léonidas enfonce les Perses dans un travelling somptueux

gorgo

La reine Gorgo lutte contre l'ennemi intérieur

xerx_s

Xerxès, symbole efféminé de la décadence des empires

_phialt_s

Le traître Éphialtès, mauvaise conscience de Léonidas

fl_ches

"Nos flèches obscurciront le soleil..."

vol

Le Spartiate est agressif et, surtout, déterminé!

comparatif

De Miller à Snyder