Livres

ÇA SENT LE BOOK!

Oui, je sais, y'a de l'abus, mais c'est tout ce que j'ai trouvé comme titre pour cette chronique exclusivement littéraire qui compile un lot de bouquins raflés à vil prix sur l'étal d'un brocanteur, l'occasion pour moi de vous parler de quelques spécialistes du genre. À lire exclusivement après minuit, par une nuit sans lune, dans un cimetière abandonné, à la lueur d'un feu follet...

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LE CONCILE DE PIERRE (2000)

de Jean-Christophe Grangé

(Livre de Poche n° 17216 - 2006)

Cocorico! Laissez tomber les Crichton, Wolfe et autre Clancy, le renouveau du thriller est français et il s'appelle Jean-Christophe Grangé! Outre-Atlantique, ses oeuvres font un tabac et, connaissant la proverbiale résistance de l'Américain moyen à toute culture étrangère, force est de reconnaître qu'il s'agit là d'un authentique exploit! Hollywood est évidemment sur le coup, et on peut légitimement s'attendre à voir fleurir bientôt quelques adaptations que l'on espère réussies, mais que l'on craint d'ores et déjà édulcorées, car l'univers de Grangé est d'une noirceur, d'une cruauté et d'une désespérance propres à affoler les ligues de vertu qui, sans aucun doute, y verront l'oeuvre de Satan. L'homme s'est fait un nom chez nous grâce à l'adaptation des "Rivières pourpres", son second roman, par Matthieu Kassovitz qui en a tiré un film assez confus bien qu'extrêmement séduisant par de nombreux aspects. Il semblerait toutefois que cette oeuvre ait pareillement conquis l'Oncle Sam puisqu'elle a servi de passeport à la fois à Grangé, qui a vu la plupart de ses romans traduits dans la foulée, et à Kasso, qui s'est consécutivement exilé aux States pour y tourner le gentillet "Gothika". Comme beaucoup de gens, Grangé raconte des histoires de serial killers, mais là où la majorité s'est contentée d'encroûter le genre dans une routine qui nous fait lever les yeux au ciel à sa seule évocation, l'homme le dynamite avec une outrance dont on ne trouve guère d'équivalent que chez un Thomas Harris. Par le fait, les assassins psychopathes de Grangé sont tous plus ou moins des petits cousins d'Hannibal Lekter, à la fois par leur approche esthétisante du crime et par la conscience aigue qu'ils ont de leur folie, par ailleurs entièrement assumée, intellectuellement théorisée, et dangereusement contagieuse pour ceux qui s'en approchent et risquent ce faisant leur intégrité mentale. Mais la grande originalité de Grangé, c'est d'avoir sorti le serial killer de son milieu urbain pour le lâcher dans de lointaines et exotiques contrées, et de préférence dans le tiers-monde où les horreurs qu'il commet trouvent un écho dans la misère engendrée par une humanité qui aurait mauvaise grâce à le juger. La traque du monstre, le nez collé à une piste jonchée d'abominations, prend dès lors la forme d'une errance rimbaldienne au terme de laquelle, après s'être perdu, le héros se révèle à lui-même dans toute son altérité. Le voyage initiatique débouche ainsi inévitablement sur l'enfer, comme si le Mal était incrusté de toute éternité au plus profond de l'homme. Grangé explose littéralement les limites de l'insoutenable: il faut avoir lu, dans "Le Vol des Cigognes", cette scène nauséeuse de l'exhumation du corps grouillant d'asticots d'une malheureuse fillette démembrée par une sorte de Docteur Mengele... Traumatisant! Les corps écartelés sèment ainsi leurs membres et leurs organes aux quatre coins d'une oeuvre des plus désespérées et qui sonne le glas de l'humanisme. Avant que d'entamer cette brillante carrière littéraire, Grangé fut grand reporter durant des années, et semble avoir ramené de ses voyages cette vision d'un monde au bord de l'apocalypse qu'il jette aujourd'hui sur le papier avec une crudité sans concession, comme pour exorciser un trop-plein de souvenirs dantesques. Si j'ai choisi de vous parler de son troisième roman, "Le Concile de Pierre", c'est que le grand homme y verse franchement dans le fantastique. En adoptant à Bangkok un enfant mystérieux parlant un idiome indéterminé, Diane, femme solitaire au passé douloureux, met le nez dans un nid de frelons. Un accident de voiture dans lequel le petit Lucien manque de perdre la vie, et qui s'avère en fait un attentat, met l'enfant au centre d'un complot aux ramifications labyrinthiques. L'errance commence donc avec une enquête qui mène Diane "aux frontières du réel", notamment avec un mystérieux tueur qui assassine tous les témoins de manière surnaturelle. Ce long cauchemar de quatre cents pages, vécu par le lecteur comme un voyage au "coeur des ténèbres", l'emmènera jusqu'au fin fond de la Mongolie, sur les ruines d'un empire soviétique qui n'a pas encore livré toutes ses secrètes horreurs, et parmi une peuplade de shamans aux étranges et terrifiants pouvoirs. Au bout d'une piste interminable et jonchée de cadavres, Diane se retrouvera face à elle-même et aux traumatismes de son enfance: pas une seule fois Grangé n'aura laissé tombé la tension, nous harponnant de sa plume diabolique. Âmes sensibles s'abstenir, mais les amateurs de sensations fortes en auront pour leur argent avec cette littérature de l'extrême. Un bonheur ne venant jamais seul, une adaptation cinéma du sympathique Guillaume Nicloux, avec Monica Bellucci et Catherine Deneuve, sort le 15 Novembre. On y sera.

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LE JOUR J DU JUGEMENT

(The Devils Of D-Day - 1978)

de Graham Masterton

(Pocket - coll. "Terreur" n° 9018 - 1989)

Présenté un peu hâtivement par certains critiques mais surtout par ses éditeurs comme l'un des "maîtres du roman d'épouvante", voire comme l'un des héritiers du grand H.P. Lovecraft - les fleurs ne sont pas chères! - le Britannique Graham Masterton fait partie de ces auteurs surfaits qui, en bons fonctionnaires, alignent un à deux romans par an sans souci d'originalité ni de style. Ça peut faire passer un moment dans le train ou à la plage, mais ça ne nous encombrera pas les synapses la dernière page tournée. Surtout connu pour sa trilogie du "Manitou", rattachée de la cuisse gauche au Mythe de Cthulhu et dont le premier tome donna lieu, sous le titre "Le Faiseur d'Épouvantes" (William Girdler, 1978), à une série B assez sympa interprétée par Tony Curtis, Masterton ne cesse depuis d'ânonner la même histoire confrontant un démon investissant notre réalité à des héros qui ont toutes les peines du monde à le renvoyer chez lui (avec Sarko ça traînerait pas, moi je vous le dis!). Que la créature provienne du folklore amérindien ("Manitou"), japonais ("Tengu") ou autre, les romans se suivent et se ressemblent, et on peut légitimement dire que le père Masterton, y se casse pas le tronc! Le syndrome ne date pas d'hier puisque "Le Jour J du Jugement", oeuvre de jeunesse, ne fait pas exception à la règle. Ici, la créature démoniaque gît dans un vieux char d'assaut désaffecté et envahi de ronces que les Américains ont abandonné derrière eux lors du débarquement en Normandie, au grand dam des bouseux du coin qui se plaignent que ce acré bon Dieu eud' char y faisions cailler l'lait et tourner l'beurre, acré vain Dieu eud' génisse! La première moitié du roman voit le héros (américain, forcément américain, ce qui nous vaut une approche de la culture française assez divertissante!) tourner autour du char, dont la trappe d'accès est maintenue scellée par une croix et quelques conjurations en latin, comme un ours autour d'une ruche. On sait dès l'abord qu'il finira fatalement par ouvrir le cercueil de Dracula et qu'alors ça sera terrrrrrrible, mais ça n'empêche pas Masterton de continuer à tirer à la ligne comme si nous étions de parfaits crétins de lecteurs. Bon, je vous la fait brève, le démon finit par sortir, plante un boxon programmé, bousille un prêtre et tente de ramener sur terre ses cousins ainsi qu'Adramelech (à vos souhaits!), le big boss de tous les démons de l'enfer. Seule l'invocation des Anges du Bon Dieu aura raison des infernales créatures dans l'inévitable baston finale pleine de bruit, de fureur, et d'ennui. À contourner soigneusement, donc. Si vous avez des envies de fantastique britannique, faites-vous plutôt un bon Clive Barker des familles, là au moins, vous en prendrez pour votre grade!

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LES LARMES DU DRAGON 

(Dragon Tears - 1993)

de Dean Koontz

(Pocket - coll. "Terreur" n° 9182 - 1998)

Dean Koontz, c'est presque une institution aux States. Chacun de ses thrillers fait un best-seller et les exemplaires partent comme des petits pains à peine mis sur les étals, côtoyant sur les hauteurs du top-ten des ventes des monstres sacrés tels que Stephen King ou Anne Rice. Ça fait des années que ça dure, et y'a pas de raison pour que ça s'arrête, d'autant que l'homme, sans être d'une originalité à casser les briques, n'en a pas moins d'excellentes idées et, surtout, sait les exploiter. Pour le reste, en vieux briscard de la littérature fantastique, il connaît toutes les ficelles sur le bout des doigts et parvient sans faillir à nous tenir fermement accrochés à ses pages pleines de créatures menaçantes et de tueurs déviants, souvent produits d'une science dévoyée. Pour "Les Larmes du Dragon", incontestablement l'un de ses meilleurs titres, il imagine un tueur psychopathe d'un genre inédit, croisement entre le serial killer classique et le super-vilain de comics. En effet, l'ignoble individu se trouve investi de super-pouvoirs quasi illimités, ce qui en fait une sorte de démiurge tout puissant pratiquement invincible. Doté d'un esprit des plus infantiles et, partant, d'une cruauté tout à fait remarquable, il tourmente les pauvres mortels au hasard, un peu comme un sale gosse qui arrache les ailes des mouches. Face à lui se dressent Harry et Connie, un couple de flics durs-à-cuire qui n'ont pour l'affronter que leur courage, leur détermination et leur cervelle. Mais encore faut-il le débusquer, car l'affreux se terre dans son repaire et envoie au casse-pipe des créatures effrayantes pétries de terre et de mille autres matériaux, variations intéressantes du mythe israélite du Golem. On touche là l'un des talents les plus notables de Koontz, qui consiste à faire brillamment du neuf avec du vieux - mais le genre fantastique n'est-il pas une éternelle réactualisation des mêmes vieux mythes? À cet égard, on notera une ressemblance certaine entre son tueur et Francis Dollarhyde, le "Dragon Rouge" de Thomas Harris - encore lui! L'auto-contemplation d'un corps parfait et entretenu, le peignoir de soie rouge dans lequel il aime à s'envelopper, le titre même du roman, autant d'indices qui semblent désigner ce livre comme un fervent hommage au papa d'Hannibal Lekter. Quoi qu'il en soit, le lecteur n'est jamais volé et Koontz nous livre de la belle ouvrage, avec notamment quelques morceaux de bravoure tout à fait remarquables frappés du sceau de l'Ange du Bizarre: citons la traque d'un criminel fou dans un entrepôt de mannequins (qui n'est pas sans rappeler "Le Baiser du Tueur" de Stanley Kubrick, ou encore "Six Femmes pour l'Assassin" de Mario Bava) lors de laquelle Connie entame avec le forcené une étrange communication au travers de chansons d'Elvis, diverses scènes vécues du point de vue d'un chien, et enfin, la poursuite au milieu des participants immobiles d'une gigantesque rave, figés par le tueur qui a arrêté le temps: absolument envoûtant!

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INTENSITÉ (Intensity - 1995)

de Dean Koontz

(Pocket - coll. "Terreur" n° 9210 - 1998)

Alors là, c'est la grosse surprise. Chapitre premier: Chyna est invitée à passer quelques jours à la campagne chez les parents de son ami Laura. Première nuit à la ferme: un tueur psychopathe s'introduit dans la bâtisse et dézingue toute la maisonnée. J'ai comme une impression de déjà-vu. Chapitre deuxième: le flash se produit alors que Chyna, folle de terreur, se terre sous son lit et voit s'approcher les bottes de l'assassin. Bon sang mais c'est bien sûr, je suis en train de lire l'histoire originale de "Haute Tension", le slasher décapant d'Alexandre Aja dont je vous ai dit tant de bien (voir ma chronique "Séance interdite"). La suite le confirme, le tueur embarque Laura sur son dos après l'avoir violée, Chyna s'introduit dans son camping-car à son insu, suivent le massacre dans la station-service, la filature de l'affreux, etc... Problème: j'ai beau parcourir toutes les fiches techniques du film que je trouve sur Internet et relire toutes les interview du duo Alexandre Aja / Grégory Levasseur responsable du scénar, aucune mention n'est faite d'un certain Dean Koontz dont le roman "Intensité" aurait servi de pitch à "Haute Tension", bien que la similarité sémantique des titres parle d'elle-même... Au pire, ça s'appelle un plagiat, et au mieux, en restant gentil, une captation illégitime de synopsis! Il est vrai que chez nous, malgré un certain engoûment limité à la sphère des fantasticophiles, Koontz n'a pas la stature commerciale d'un Stephen King. Là où la liste des commissions de ce dernier va, au choix, soit se négocier sur E-Bay, soit donner lieu à une adaptation au cinéma, on peut en revanche se permettre de traiter l'oeuvre d'un Koontz par-dessus la jambe, ce n'est jamais qu'un auteur mineur au pays de Descartes. Eh bien Messieurs Aja et Levasseur (ainsi que Monsieur Luc Besson leur producteur, tant qu'on y est), permettez-moi de vous le dire malgré toute l'admiration que j'ai pour votre excellent film, le procédé n'est pas joli-joli, et je ne vous plaindrai pas si quelque matin vous atterrit sur le coin de la hure ce procès que vous méritez amplement! Bon, la Défense arguera très certainement qu'à partir de la séquence de la station-service, le livre et le film divergent radicalement, et c'est très certainement ce qui fait que les prévenus se sont senti le droit d'omettre bien malencontreusement de restituer à Koontz ce qui lui appartient, mais n'empêche! C'est dit, vous ne serez pas gratifié avec le livre de ce twist décoiffant qui fait toute la valeur du film (et que je persisterai à taire), puisque vous y verrez une Chyna hyper déterminée poursuivre le tueur jusque dans son antre et lui livrer un combat digne des Walkyries. Certes bien moins original que le script qu'en ont tiré clandestinement Aja et Levasseur, le roman de Koontz se résume somme toute à un "mano-a-mano" entre un serial killer particulièrement vicieux et cérébral, et une superwoman héritière de la Sigourney Weaver d'"Alien" ou de la Linda Hamilton de "Terminator". Tout l'intérêt du bouquin tient dans le parti qu'a pris Koontz de nous décrire la traque de ce dangereux prédateur quasiment en temps réel, presque seconde par seconde, et ça, c'est diablement efficace: d'un bout à l'autre, le temps se démultiplie, l'aiguille du tensiomètre reste dans le rouge vif, les pages se tournent comme animées d'une volonté propre, et rien que pour ça, "Intensité" mérite largement son titre - ou celui que lui ont donné Aja et Levasseur.

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LE FAUTEUIL HANTÉ (1909)

de Gaston Leroux

(Livre de Poche n° 1591 - 2002)

Et on termine avec un Grand Ancien, le plus célèbre de nos feuilletonistes bien d'cheu nous, papa de Rouletabille, de Chéri-Bibi et du Fantôme de l'Opéra. Considéré un peu légèrement comme un roman mineur de Gaston Leroux, "Le Fauteuil hanté" mérite d'être redécouvert tant la lecture en est divertissante. En effet, l'auteur s'y autoparodie avec un plaisir non dissimulé, en même temps qu'il tourne en bourrique le genre feuilletonesque qui lui assure la pitance et dont il est l'un des fers de lance. Mais la principale victime de ce pastiche délirant est bel et bien l'Académie Française, visiblement tout aussi ridicule à l'époque qu'elle l'est de nos jours avec, entre autres, l'intronisation d'un Giscard d'Estaing bloblotant. Sans doute Leroux se venge-t-il là de la condescendance dans laquelle les hommes en vert tenaient le genre littéraire qu'il pratiquait, car la dérouillée est sévère! Adonc, suite au décès de l'un de ses membres, l'illustre assemblée se voit dans l'obligation de pourvoir le fauteuil vacant. Problème: tous les prétendants au siège clabaudent les uns après les autres de façon très mystérieuse et de mort apparemment naturelle. Mais, c'est une question d'honneur, l'Académie ne saurait demeurer en effectif incomplet, et le Secrétaire Perpétuel M. Hyppolite Patard ne ménage pas sa peine pour trouver un suicidaire consentant à s'asseoir dans le fauteuil maudit. Pour tout dire, il est prêt à introniser absolument n'importe qui, y compris le brave antiquaire Gaspard Lalouette qui, pour homme de savoir qu'il soit, n'en demeure pas moins désespérément analphabète! L'enquête qu'il mène en compagnie de ce dernier va de rebondissement foutraque en péripétie tirée par les cheveux, d'autant que Leroux ne se fixe aucune limite dans la caricature et jette sur le papier tous les délires qui lui traversent la cervelle. Rien ne nous sera épargné dans cette intrigue aussi débile qu'alambiquée: ni les traditionnels passages secrets et autre crypte dérobée, ni la secte ésotérique sur laquelle règne un mage inquiétant répondant au doux patronyme d'Éliphas de Saint-Elme de Taillebourg de la Nox, ni les savants fous inventeurs d'armes ultimes telles que les "Parfums tragiques", les "Rayons assassins", sans oublier la "Chanson qui tue"! On cherchera vainement dans cette pantalonnade un héros digne de ce nom parmi une nuée de personnages fats, vaniteux, pleutres, veules, égocentriques, manipulateurs, et j'en passe... Quant à la vénérable Académie, elle s'avère surtout composée de parasites sociaux inutiles, auto-satisfaits et dénués de toute forme de talent si ce n’est celui de l’esbroufe. Bref, Leroux se délecte de ce jeu de massacre dans une écriture légère et élégante, dont le ton badin et apparemment détaché véhicule une ironie des plus acérées. Un régal!