DVD

MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE

(The Texas Chainsaw Massacre)

de Tobe Hooper (1974)

aff

Avant que de devenir le classique que l'on sait, "Massacre à la Tronçonneuse" fut surtout un mythe. Ses apparitions à grand tapage en 1976 au Festival de Cannes (1), et à celui d'Avoriaz où il remportait le Prix de la Critique (2), relayées par une presse unanimement dithyrambique et prolixe en superlatifs (film insoutenable, sommet de l'horreur, limites du supportable explosées, etc...) en firent une oeuvre "prématurément culte" - j'entends par ce paradoxe qu'elle se trouva spontanément et universellement adulée avant même que d'avoir été vue, allant même jusqu'à se poser en étalon de la production horrifique contemporaine. Aujourd'hui reconnu comme le chef d'oeuvre qu'il est effectivement, le film de Tobe Hooper fut d'abord pour le public français une sorte de fantasme universel à la pesanteur mallarméenne, sa réputation sulfureuse se trouvant d'autant plus exacerbée qu'il demeurait invisible dans l'hexagone. Car la censure n'était pas un vain mot sous la présidence du soi-disant très libéral Giscard d'Estaing, lequel n'avait à cet égard rien à envier à ses prédécesseurs gaullistes. Ainsi, "Massacre à la Tronçonneuse" se vit in petto interdire dès son arrivée dans nos contrées, exemplaire en cela de l'inquisition dont furent victimes nombre de films d'horreur durant le septennat de l'accordéoniste diamantaire. L'un des cinéastes les plus persécutés fut sans aucun doute l'infortuné Lucio Fulci (3), alors dans sa période la plus explicitement macabre, qui vit plusieurs de ses très dérangeants brûlots amputés de leurs saillies les plus transgressives, partageant ainsi le sort de son illustre inspirateur George A. Romero, dont le mythique "Zombie" se fit quant à lui purement et simplement interdire. Et, puisqu'on est au rayon des classiques maudits, citons également le "Mad Max" de George Miller qui subit quelques véhéments coups de ciseaux avant que d'entamer une seconde carrière en version intégrale après l'avènement de Tonton.

On peut toujours se demander si, sans son interdiction, "Massacre à la Tronçonneuse" eût été l'objet de vénération qu'il est devenu. L'interdit exacerbe le désir, c'est un lieu commun de le dire. À mon sens, le phénomène est beaucoup plus subtil et tient à ce que les censeurs, pour réactionnaires qu'ils fussent, se montrèrent insuffisamment réactifs! En effet, comme je l'ai signalé, le film connut quelques diffusions festivalières avant que de tomber sous l'anathème: cette brève période de rémission suffit à enclencher le mécanisme du mythe, au travers d'une tradition orale mise en place par les quelques happy few qui avaient eu la chance de le voir. Je puis vous en parler pour l'avoir vécu, alors adolescent: dans le Landerneau du fantastique, l'immense frustration des fans engendra un buzz croissant au fil du temps qui s'enfla au point de prendre des proportions délirantes. Personne n'avait vu le film, mais tout le monde en parlait comme s'il eût été urgent de le sauver de l'oubli auquel le vouaient les censeurs. Il se trouva même quelques mythos (j'en ai rencontré...) pour prétendre l'avoir vu à telle ou telle occasion exceptionnelle, et pour relater avec force détails quelques scènes plus ou moins imaginaires et de préférence outrancières, lesquelles se mettaient immédiatement à circuler comme autant de légendes urbaines, s'enrichissant à chaque transmission. Chacun mentait effrontément, et feignait de croire au mensonge de l'autre qui lui rendait la politesse mais, à travers ce délire affabulateur, le film, même réduit à l'état de fantasme, demeurait culturellement vivant: les censeurs avaient perdu la partie!

Puis Tonton arriva, et l'on fut enfin en mesure de le voir dès 1982 sans restrictions ni coupures, de même que son compagnon d'infortune "Zombie" (4). On aurait pu raisonnablement craindre une certaine déception, à confronter ainsi la réalité au mythe, mais il n'en fut rien. "Massacre à la Tronçonneuse", lors de sa sortie officielle en France et visionné sur grand écran, je me le suis pris dans la gueule dans toute son hystérie traumatisante, j'ai fermé les yeux comme une midinette, j'ai labouré les accoudoirs, j'ai demandé pardon et appelé ma maman, j'ai prié Dieu, moi, le mécréant, pour que ça s'arrête mais ça ne s'arrêtait pas, oh que non, le cauchemar s'étirait interminablement et empirait de minute en minute, bref je suis sorti de là chancelant avec l'impression d'avoir été passé à tabac... et absolument ravi!

Après cette sortie tardive, on était en droit de penser que le soufflet allait retomber, mais non... les geeks en parlaient toujours autant, et le film continuait à défrayer la chronique, plus culte que jamais... Pire, je me suis rendu compte que le délire continuait, et que certaines gens qui avaient à présent EFFECTIVEMENT vu l'oeuvre lui avaient superposé un autre film, fantasmatique celui-là, plein de sang, de tripes, de mutilations diverses, et que ces spectateurs-là ne mentaient pas, ou du moins pas délibérément: la puissance suggestive de "Massacre à la Tronçonneuse", sans doute aidée en cela par un mythe développé depuis des années, les avait tout bonnement fait halluciner!

Évidemment, une vision "objective" nous persuade qu'aucune de ces horreurs n'est ostensiblement montrée dans le film de Hooper: tout ce qui est mutilation se passe indéniablement hors champ, ou à l'abri de paravents qui viennent fort opportunément s'interposer entre le spectateur et une horreur par trop démonstrative, tel par exemple le dossier du fauteuil roulant qui nous épargne le découpage du paralytique. Le procédé du meurtre hors champ n'est pas nouveau dans le cinéma, il est même aussi vieux que l'autocensure. Mais là où Hooper se montre génial dans sa manipulation de nos émotions, c'est qu'il parvient à nous persuader qu'il ne s'autocensurera pas, qu'il nous montrera tout et nous demeurons convaincus qu'il va nous infliger jusqu'à la lie et in extenso le spectacle tant redouté. Lorsqu'il se décide à changer d'angle, il est trop tard: les spectateurs les moins endurcis ont déjà les yeux fermés pour échapper à ce qui s'annonce comme insoutenable. C'est ainsi, j'imagine, que certains d'entre eux ont pu en toute bonne foi substituer un fantasme des plus horribles à l'objectivité des images.

Cet effet magistral, réitéré tout au long du film, tient sa réussite d'une mise en condition préalable et sans faille du spectateur: d'un bout à l'autre, nous restons convaincus que Hooper est capable de tout et ne nous épargnera rien. Dès lors, il joue avec la durée et nous emmène à la limite de l'inconcevable, un peu comme dans un simulacre d'exécution. À chaque climax, nous nous retrouvons au bord du pire, mais celui-ci nous est épargné in extremis, avec en filigrane cette idée insupportable que ce n'est que partie remise. Hooper s'amuse de nos nerfs comme un "escroc du gouffre", pour reprendre une expression de Cioran, équilibriste flirtant avec la ligne rouge du gore sans jamais la franchir, quoi que certains aient cru voir...

Si le réalisateur réussit ce sublime coup de bluff qui ne parvient à rien moins qu'à faire douter le spectateur de ses sens et de sa mémoire, c'est qu'il a su préalablement le mettre au bord de la crise de nerfs avec une atmosphère telle qu'on n'en avait jamais vue auparavant. De fait, nous sommes littéralement et perpétuellement agressés: ambiance hystérique, personnages hurlants, plans approximatifs, image crade et poisseuse, caméra hyper mobile et chaotique, acteurs poussés dans leurs derniers retranchements par un réalisateur sadique, d'où une atmosphère psychotique palpable sur le plateau, tout est fait pour déstabiliser le spectateur et l'immerger dans la plus extrême confusion: de là vient qu'il n'est plus certain de ce qu'il a pu voir, des lambeaux d'hallucinations collés aux paupières et se souvenant du film comme d'un mauvais trip d'acide, ce à quoi "Massacre à la Tronçonneuse" ressemble indubitablement.

On s'émerveillera toujours du résultat obtenu par Hooper eu égard aux moyens ridicules dont il disposait. Plutôt que de mettre les petits plats dans les grands et de chercher à louvoyer avec les apparences, il assume totalement le caractère cheap de son métrage et va même jusqu'à en rajouter plusieurs louches dans le style "film d'amateur". Aidé en cela par le génialissime chef-op Daniel C. Pearl, Hooper se vautre dans l'interdit stylistique en simulant une technique défaillante: contre-jours intempestifs, cadrages foireux, surexposition, caméra portée mais plus volontiers secouée, acteurs non professionnels, gros grain dû au 16 mm gonflé, autant de "défauts" qui font ressembler l'objet à un film de vacances tourné par un profane sans technique. Or, quoi de plus réaliste qu'un film d'amateur? En singeant le cinéma familial par la reproduction des faiblesses qui en font le style, Hooper confère à son film une charge naturaliste sans pareille. Loin des artifices des studios, en plein décor naturel et avec une équipe de tournage réduite à sa plus simple expression, Hooper actualise le manifeste édicté par les Truffaut, Rohmer, Rivette, Godard et filme une oeuvre que l'on peut qualifier sans hésiter de "Nouvelle Vague horrifique", sur les traces de Romero qui revendiquait une approche similaire du genre avec "La Nuit des Morts-Vivants". Ce style très particulier, parfois désigné sous l'appellation nauséeuse de "sick-movies", sera notamment illustré par les deux premiers opus de Wes Craven "La dernière Maison sur la Gauche" (1972) et "La Colline a des Yeux" (1977), ou encore, plus près de nous, par le fameux "Projet Blair Witch", qui radicalise l'amateurisme assumé en donnant la caméra aux acteurs.

Mais sous ce faux semblant d'approximation, "Massacre à la Tronçonneuse" est un film d'une maîtrise rare et d'autant plus surprenante qu'il s'agit d'une première oeuvre. Cela explique qu'il continue à fonctionner au quart de poil plus de trente ans après sa réalisation, même si le temps, les disciples zélés et les multiples pompages ont quelque peu émoussé (mais si peu!) son impact originel. On s'étonnera toujours, là où certains claquent des millions dans des effets aussi foireux que prétentieux, de voir le parti que tire Hooper de trois fois rien: le décor hallucinant construit avec un ossuaire provenant de débris animaux par Robert A. Burns, chef décorateur en état de grâce dont l'oeuvre mériterait d'être exposée en permanence, parvient presque à nous faire sentir l'odeur de décomposition des cadavres. Filmée en plans tordus et rapprochés par une caméra au bord de la panique, agrémentés d'inserts décalés jusqu'au surréalisme (la poule dans sa cage), la pièce-ossuaire dans laquelle débarque l'infortunée Pam crée un malaise autrement efficace que tout le gothisme de pacotille d'un "Van Helsing". Il faut dire que la maison de l'infernale famille, ses diverses exactions nécrophiliques, l'art macabre élaboré à partir de restes humains ou animaux - à commencer par le fameux masque de Leatherface - s'inspirèrent des abominations bien réelles commises par l'une des plus fameuses figures de serial killers, j'ai nommé Ed Gein, alias le "Boucher de Plainfield" (5). Là encore, on le voit, Hooper joue la carte du naturalisme en s'inspirant de l'actualité la plus sinistre...

À souligner aussi, et plutôt deux fois qu'une, l'incroyable bande-son: dans les moments "calmes", quand tout n'est pas que hurlements hystériques, ricanements maniaques ou vrombissements de tronçonneuse, la tension est maintenue au plus haut niveau par les improvisations déstructurées, essentiellement à base de cymbales, cloches et autres percussions au timbre agressif, exécutées par Wayne Bell (ça ne s'invente pas!) et Tobe Hooper himself. Dans la fameuse scène de l'"ossuaire", cette cacophonie savamment orchestrée fait écho à un visuel déjà éprouvant et évoque assez bien les craquements et fractures de ces squelettes martyrisés. Ajoutant encore à la confusion de l'ensemble, cette BO élaborée comme tout le reste avec des moyens dérisoires s'avère bien plus efficace que tous les philharmoniques du monde. Quant au country omniprésent qui déverse en sourdine ses plaintes saccharinées au travers de toutes les radios de l'état, ses résonances ringardes ne tardent pas à devenir un facteur d'inquiétude durable, en tant que symbole d'un Texas que Hooper décrit comme une terre peuplée de ploucs ivrognes, violents, dégénérés, et qui n'est pas sans renvoyer à l'Amérique de tarés dépeinte dans les oeuvres de Romero. Car c'est bien dans une furieuse charge sociale et politique que les auteurs des deux plus grands classiques du cinéma d'horreur se rejoignent. Hooper paye d'ailleurs son tribut à Big George dans cette scène où Jerry taquine son ami paralytique de la sorte: "Ils vont venir te chercher, Franklin!" - un clin d'oeil que les fans n'auront pas laissé passer!

Bien que la chose ne soit pas évidente de prime abord, la charge sociale est menée par le biais d'un humour féroce, et qui s'illustre de préférence dans un comique de situation faisant la part belle au sarcasme. Ainsi, la communauté de tarés, nonobstant ses abominables agissements, se présente comme une famille américaine type animée d'un sens intransigeant des valeurs morales. Tout juste s'ils ne récitent pas le benedicite avant que de se livrer au cannibalisme! Évidemment, tout le décalage humoristique provient de la cohabitation de ces valeurs familiales traditionnelles avec l'horreur des pratiques exercées par ailleurs. Il n'est que de voir les deux fils, tueurs redoutables entre tous, se trouver ravalés au rang de petits garçons turbulents par un père prenant très au sérieux leur éducation! Entre autres moments savoureux, citons Leatherface se faisant engueuler pour avoir bousillé une porte d'un malencontreux moulinet de tronçonneuse ("Tu n'as aucun respect pour ta propre maison!") , ou son frère dûment calotté pour ses exactions dans le cimetière local: en effet, on ne lui reproche nullement d'avoir violé des tombes et profané des cadavres (ce qui est somme toute normal!), mais d'avoir risqué de se faire repérer! La pauvre Sally, capturée par le gang, est pareillement infantilisée dans l'anthologique séquence du repas familial, où on la voit bouder son assiette de chair humaine comme une gamine capricieuse refusant de manger ses légumes! Notons en outre qu'elle est ficelée sur une chaise agrémentée de bras humains en guise d'accoudoirs - soit une "arm-chair": Hooper invente le premier jeu de mot visuel de l'histoire du cinéma! (6)

Pour toutes ces raisons, et bien d'autres encore, ce chef-d'oeuvre absolu et définitif se doit de figurer dans toute vidéothèque digne de ce nom. Ça tombe bien: vous le trouverez en ce moment à 9,90 € chez Géant Casino, dans sa réédition "Studio Canal". Que demande le peuple?

NOTES

(1): Dès son apparition à Cannes, "Massacre à la Tronçonneuse" défrayait la chronique, certains culs serrés bien pensants ayant organisé une alerte à la bombe pour empêcher sa projection!

(2): Il s'agissait de la première édition du célèbre festival. Le Grand Prix fut remporté par "Carrie" de Brian DePalma, ce qui fut vécu comme un scandale par un public plébiscitant le film de Hooper.

(3): Voir rubriques "Le Chat noir" et "Zombi 3".

(4): Notons qu'une sortie VHS des deux films précéda de peu leur sortie officielle en salle, chez René Chateau dans sa fameuse collection "Les Films que vous ne verrez jamais à la Télé".

(5): Parmi les nombreux auteurs inspirés par Ed Gein, citons Robert Bloch et Alfred Hitchcock pour le Norman Bates de "Psychose", ainsi que Thomas Harris et Jonathan Demme pour le Buffalo Bill du "Silence des Agneaux" - la technique de kidnapping de ce dernier, en revanche, est empruntée à Ted Bundy!

(6): Quant au second jeu de mot visuel de l'histoire du cinéma, on le trouve dans "Re-Animator" de Stuart Gordon, lorsque le Docteur Hill décapité place sa tête entre les jambes de la malheureuse Barbara Crampton: en argot américain, le cunnilingus est en effet désigné par l'expression "to give head"! Si vous en avez repéré d'autres comme ça, communiquez-les moi, je suis friand de ce genre de trucs!

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://us.imdb.com/title/tt0072271/trailers-screenplay-E12978-6-3

Et un petit extrait, ça vous dit?

http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces-1937.html

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