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PRISONNIERS DU TEMPS (Timeline)

de Michael Crichton (Pocket n°11368 - coll "Thriller" - 2000)

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Michael Crichton est un touche-à-tout. Diplômé d'archéologie et de médecine, essayiste et vulgarisateur scientifique à ses heures, il est surtout connu comme écrivain de best-sellers en tous genres (thrillers, SF, aventures...) donnant systématiquement matière à blockbuster ("Harcèlement", "Congo", "Le 13ème Guerrier", "Jurassic Park" et sa suite "Le Monde perdu"...), quand il ne met pas lui-même en scène ses propres écrits ("La grande Attaque du Train d'Or"). Car l'homme est également réalisateur et, parmi les cinq films qu'il a mis en scène, nous retiendrons "Mondwest" (1973 - avec un Yul Brynner parodiant son propre personnage des "Sept Mercenaires") et "Looker" (1981 - avec l'excellent Albert Finney) qui demeurent tout à fait recommandables. Enfin, l'homme connaît son succès le plus retentissant en tant que créateur de la fameuse série "Urgences".

Toutefois, force est de constater que comme romancier, il ne dépasse guère le statut de pisse-copie. En premier lieu, son style impersonnel ne le différencie en rien de n'importe quel romancier de gare: Crichton se contente de décrire l'action, avec précision mais platement, et on cherche en vain quelque relief dans sa prose totalement dénuée de poésie et visiblement hostile à toute échappée métaphorique, comme si la langue n'avait pour lui d'autre fonction qu'utilitaire. Ensuite parce que ses romans de SF nous resservent depuis des années le même plat réchauffé, et que ça commence à bien faire! Crichton est en effet obsédé par le thème du "parc d'attractions", qui renvoie aux jeux du cirque de la Rome antique et, si on pousse un peu, à notre actuelle télé-réalité toujours plus inventive en matière de sordide. Ça commence en 1973 avec le film "Mondwest", qui nous emmène dans un parc d'attractions futuriste reconstituant diverses époques de l'Histoire (Far West, arènes romaines, etc...) et où le touriste peut se défouler en massacrant des robots humanoïdes. Mais un jour, les robots se détraquent et c'est la cata, tout comme dans "Jurassic Park", où les dinosaures prennent la place des robots meurtriers, et enfin tout comme dans "Prisonniers du Temps", qui nous transporte cette fois à "Medieval-Park" avec tournoi, preux chevaliers, siège de châteaux forts et tout le tremblement. Sauf que cette fois, insultant notre intelligence en espérant qu'on n'y verra que du feu, Crichton inverse le procédé: au lieu d'amener le passé jusqu'à nous, il nous emmène dans le passé, belle trouvaille en vérité!

Autre récurrence, le thème du "parc d'attractions" débouche invariablement sur celui de "la science dévoyée par l'argent", qu'on retrouvera également dans les films "Morts suspectes" et "Looker". L'alliance contre nature de la science et du marché ne peut que précipiter l'apocalypse, tel est le message que nous martèle Crichton depuis "Mondwest", et au travers de personnages tels que le milliardaire Hammond de "Jurassic Park" qui se paye une armada de scientifiques à sa botte et s'oppose aux archéologues Grant et Slatter, ainsi qu'au mathématicien Malcolm, hérauts idéalistes d'une science pure et non dévoyée. Ce schéma sert visiblement de cadre immuable aux romans de Crichton, puisqu'on le retrouve transposé point par point dans "Prisonniers du Temps": la science dévoyée y est personnifiée par le personnage de Doniger, physicien génial en même temps que redoutable et impitoyable businessman, s'affrontant à une équipe d'historiens qui ne sont jamais que les archéologues de "Jurassic Park" ayant - si peu! - changé de costume. Ainsi donc Crichton nous rejoue toujours la même pièce, dont seuls varient les décors et les acteurs servant à donner l'illusion de la nouveauté.

Mais au nom de quoi Crichton se compliquerait-il la vie puisque, quoi qu'il imprime, ça se vend? Contrairement à ses héros, il ne craint manifestement pas de se compromettre avec le marché, vue la cote dont il jouit à Hollywood. Aucun problème pour lui à ce qu'un Spielberg plus mercantile que jamais adapte son "Jurassic Park" en créant un logo qui apparaît à l'écran tous les deux plans, dans le but évident de promouvoir la vente massive de T-shirts, casquettes et autres dinosaures miniatures, non plus que de reproduire ledit logo sur chaque réédition de ses romans. La marque "Crichton" est plus que porteuse, puisque "Prisonniers du Temps" a donné lieu dès 2002 au sempiternel blockbuster aussi spectaculaire qu'insipide, sans oublier une adaptation en jeu vidéo. Woody Allen écrivait: "Les méchants doivent savoir quelque chose que les bons ignorent." Laissons parler Doniger, méchant en titre de "Prisonniers du Temps" que Crichton fustige à tours de pages pour bien en dénoncer la vilénie: "Aujourd'hui [...] tout le monde attend qu'on le divertisse et que divertissement soit permanent. [...] Jusqu'où ira cette manie de la distraction? Que fera-t-on lorsqu'on sera lassé de la télévision et lassé du cinéma? [...] Et que fera-t-on lorsque nous nous serons lassés des parcs d'attractions? Tôt ou tard ces plaisirs paraîtront artificiels, on comprendra qu'un parc de loisir est une sorte de prison où l'on paie pour être un détenu." Et maintenant, confrontons l'auteur de ces lignes aux dizaines de parcs forains américains proposant une attraction labellisée "Jurassic Park": à l'instar de son méchant, Crichton a indubitablement compris ce que ses "bons" héros persistent à ignorer. Tellement bien même que, bien que déplorant au fil des ses romans le dévoiement de la science et sa dilution dans ce gigantesque parc d'attractions qu'est la société du spectacle, il n'hésite pas une minute à dévoyer son art - si art il y a - dans le Luna Park hollywoodien, tout aussi affairiste. En résumé, Michael Crichton est un authentique cynique se foutant royalement de la gueule de ses lecteurs, qu'il réduit à la fonction mercantile de clients décervelés. En cela, il est un mot d'Oscar Wilde qui lui va comme un gant: "Le cynique connaît le prix de tout et la valeur de rien." Comment s'étonner dès lors que ses romans n'aient aucune valeur littéraire? À travers ses livres, Crichton n'est jamais qu'une pute qui joue à l'oie blanche, et même, n'en doutons pas, une pute de luxe!

Toutefois, s'il y a dans ce concentré d'hypocrisie une once de sincérité, elle réside vraisemblablement dans la passion que Crichton nourrit pour les sciences, et qui recoupe sa carrière underground de vulgarisateur - c'est-à-dire la moins lucrative de ses activités! En effet, aussi triviaux et convenus que soient ses romans, ils ne sont jamais aussi convaincants que lorsque l'auteur se fait didactique et nous expose, comme dans "Jurassic Park" et "Le Monde perdu", la théorie du chaos, ou celle des quanta dans "Prisonniers du Temps". À cet égard, et toutes proportions gardées concernant notamment le style et l'écriture, Crichton est un peu le Jules Verne des temps modernes: de fait, tous deux partagent cette technique qui consiste, à partir d'un état des lieux extrêmement documenté de la science de leur temps, à anticiper de la manière la plus plausible possible sur ce que l'avenir est susceptible de nous réserver en matière de technologies. Dédaignant, au contraire de la majorité des auteurs de SF, toute projection dans un de ces lointains futurs exotiques, Verne et Crichton restent quant à eux solidement ancrés dans leurs présents respectifs, ce qui confère à leurs romans un réalisme scientifique le plus souvent absent d'une SF plus traditionnelle - en quoi les oeuvres de Crichton se situeraient plutôt dans ce sous-genre nommé "hard science" par les spécialistes. Ainsi, dans "Prisonniers du Temps", lorsque Crichton expose les derniers développements de la physique quantique pour déboucher sur une théorie fictionnelle du voyage temporel, on a du mal, à moins d'être soi-même physicien, à discerner où s'arrête l'exposé scientifique et où commence l'art du visionnaire. Pareillement, et nonobstant l'aspect romanesque des aventures de ses héros au XIVème Siècle, Crichton nous dépeint un Moyen-Âge d'un réalisme saisissant, ce qui nous change radicalement de toutes les imageries d'Épinal véhiculées par le cinéma de genre, ou encore de tous les passés de pacotille qui nous sont décrits dans la plupart des oeuvres de SF traitant du thème, ô combien éculé, du voyage temporel. En effet, le Moyen-Âge de Crichton regroupe la somme des connaissances historiques actuelles sur le sujet, comme en témoigne l'imposante bibliographie en fin de volume. Si "Prisonniers du Temps" sort du lot, c'est bien grâce à ce souci intransigeant de réalisme historique. En matière de documentation, Crichton ne rigole pas et, pour reprendre notre dialectique science / affairisme, c'est sans aucun doute dans son authentique passion pour les sciences que le businessman cynique trouve une forme de rédemption.

Plus regrettable, c'est probablement là que nous devons également chercher la raison de ses carences de style: l'écriture de Crichton, toute de froide et précise description, ne s'autorisant aucune coquetterie de plume, présente la sécheresse de ton et la rigueur quasi monastique d'un exposé scientifique. Quant à la composition du roman, elle est tout simplement lamentable: Crichton a beau essayer de nous intriguer et de faire planer un certain mystère dans la première partie du bouquin, les énigmes qu'il propose sont du niveau des jeux de "Pif-Gadget" et s'en trouvent éventées pas plus tôt qu'il les pose! Il en résulte que le lecteur garde en permanence vingt pages d'avance sur le récit, tant le pitch est convenu et les coups de théâtres téléphonés! J'en veux pour exemple le personnage de Marek, médiévaliste passionné au point de pratiquer toutes les techniques de combat de l'époque (lance, tir à l'arc, escrime...) et d'en maîtriser toutes les langues aujourd'hui caduques: dès que Crichton nous introduit le personnage, on sait d'emblée qu'il va être projeté dans le temps et y trouver l'occasion de mettre à l'épreuve ses connaissances, donc qu'on aura forcément droit à une scène de tournoi et à moult croisements de fer! Mieux, son destin nous est connu dans les deux pages suivant son apparition, et le dénouement de son aventure en fin de roman ne surprendra absolument personne! De même que l'on sait que Kate, l'architecte adepte de varappe, va se retrouver en situation d'escalader tours et murailles, ce qui lui permettra de s'échapper de l'inévitable donjon où elle se trouvera inévitablement enfermée! De même qu'on reconnaît immédiatement dans le professeur Johnston ce mage soi-disant mystérieux dont parlent les antiques manuscrits! Et n'oublions pas le timide étudiant immature qui entre dans l'aventure comme un enfant pleurnichard et ressort aguerri de cette épreuve initiatique, tu seras un homme mon fils, poilu et "sévèrement burné", on n'est plus à un cliché près! Tout cela se termine avec un procédé que même les élèves du CM2 n'osent plus employer dans leurs rédactions: le traditionnel compte à rebours durant lequel le rythme s'accélère, les événements se précipitent, et où surgissent les inévitables impondérables (ça, c'est du paradoxe!) de dernière minute, tout cela dans le but d'entretenir laborieusement un pseudo-suspense duquel nul n'est dupe, tant il est vrai qu'on a deviné la fin deux cents pages en amont - ce qui, soit dit en passant, n'est nullement une performance! C'est consensuel à s'en décrocher la mâchoire, donc taillé sur mesure pour engendrer un énième blockbuster sans surprise!

Au final, ça peut à la rigueur passer pour lire à la plage sans se prendre la tête. Ce qui est sûr, c'est que ça ne vous encombrera pas la mémoire, non plus que la bibliothèque: une fois terminé, vous pourrez sans remords le refiler à votre voisin de transat! C'est précisément ce qui s'est passé pour moi - ben ouais, vous ne pensiez tout de même pas que j'avais mis des thunes là-dedans!

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Michael Crichton: j'en vois qui ne suivent pas!

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L'inévitable blockbuster...