Série Télé

LOST (Saison 1)

série créée par J.J. Abrams & Damon Lindelof (2004)

photo_groupe_2

Haaa! Première surprise télévisuelle de l'été, je découvre en rentrant de vacances ce samedi 15 que TF1 débute la deuxième saison de la série qui a emballé la France entière et bousillé l'audimat. Auparavant, la chaîne aura eu l'excellente idée de nous rafraîchir la mémoire en rediffusant durant tout le mois de Juin la première saison de "Lost" tous les soirs vers 17h15, ce qui me permet aujourd'hui de vous convier à une petite rétrospective.

En général, quand je vois un attroupement, je change illico de trottoir, c'est quasi-maladif: Brassens ne chantait-il pas: "Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on / Est plus de quatre on n'est qu'une bande de cons"? Ben avec "Lost", j'ai exceptionnellement dérogé à la règle en rejoignant la grande communauté de Français moyens addicts à la série, et je dois humblement avouer que je ne l'ai pas regretté une seconde, n'ayant pas loupé un seul épisode de cette première saison que j'aurai donc visionné deux fois. Force est donc de reconnaître qu'avec "Lost", les créateurs J.J. Abrams (auteur de la pénible série "Alias" avec une Jennifer Gardner tout en collagène et en silicone) et Damon Lindelof (dont la cinquième saison de l'excellente "Preuves à l'Appui", principale concurrente des "Experts", a débuté ce même samedi 15 sur cette même TF1 juste derrière "Lost" - le monde est petit!) ont réussi à redonner au feuilleton populaire ses lettres de noblesse.

Je dis bien "feuilleton" et j'insiste, car "Lost" est bien plus proche de ce genre éminemment français qui fit les beaux jours de l'ORTF et de la littérature populaire du XIXème siècle, que de la série proprement dite, concept typiquement américain. En effet, la série se caractérise, dans l'acception originelle du terme, par des épisodes indépendants entre eux mettant en scène des tranches de vie de personnages récurrents: à chaque épisode, les compteurs sont remis à zéro et les événements de tel épisode n'auront aucune conséquence notable sur le déroulement de l'épisode suivant. On pourra donc se payer le luxe de louper un voire plusieurs épisodes sans que notre compréhension des événements n'en souffre, contrairement au feuilleton, qui n'existe que par le "cliffhanger" (suspense de fin d'épisode), lequel maintient le spectateur dans l'addiction et garantit de ce fait une fidélité à toute épreuve. Cette dichotomie demeurera viable jusqu'à l'apparition de Steven Bochco, unanimement reconnu comme l'homme qui a révolutionné la série TV en mélangeant les genres. Historiquement, c'est en 1981 avec "Hill Street Blues" (diffusée chez nous sous le titre de "Capitaine Furillo") que Bochco a l'idée simple mais géniale d'injecter du feuilleton dans la série, principe qu'il radicalisera dans toutes ses productions ultérieures. Autre caractéristique des créations de Bochco: la multiplicité des personnages récurrents qui vient appuyer l'aspect feuilletonesque, chaque héros développant sa personnalité sur une longue distance, les scénaristes se permettant même le luxe de faire réapparaître de loin en loin des protagonistes secondaires. Le succès est immédiat, à tel point que la quasi totalité des séries américaines vont épouser le style Bochco tout en le radicalisant à leur tour: au départ, la continuité des épisodes n'était assurée que par le développement de sub-plots concernant la vie privée, sociale et affective des personnages (idylles, divorces, problèmes du quotidien), relatés en parallèle d'un ou plusieurs événements centraux qui connaissaient leur dénouement au cours de l'épisode. Ce quotidien développé sur plusieurs épisodes inscrit le héros dans une temporalité qui est le principe même du feuilleton, et le rapproche en même temps du spectateur en l'humanisant: non seulement il connaît les mêmes problèmes triviaux que nous, tombe malade, peine à régler ses factures, s'engueule avec sa femme, divorce, entretient des relations plus ou moins faciles avec ses collègues sur les lieux de travail, mais il arrive qu'il aille jusqu'à mourir, démissionner ou être muté, toutes choses qui arrivent fréquemment dans la vie réelle et qui permettent aisément de remplacer les acteurs abandonnant la série d'une saison à l'autre. Puis, au fil du temps, le principe s'est radicalisé et il n'est pas rare de nos jours de voir des séries développant une intrigue sur plusieurs épisodes, voire même sur toute une saison, voire encore sur plusieurs, comme avec les complots à tiroirs de "X-Files". Bref, et c'est là toute la révolution opérée par Bochco, on est à des années-lumière du héros intemporel des séries d'autrefois, figé dans une quasi-immortalité et sur lequel les vicissitudes de la vie glissaient comme l'eau sur le plumage d'un canard: difficile de s'identifier à ce genre de demi-dieu imputrescible! Le personnage de série moderne est irrémédiablement entré dans le devenir - ce qui inclut la perspective inquiétante de la mort - et même nos franchouillards polars du Vendredi soir se sont mis au style américain: il n'est que de voir à quel point "P.J." est pompé sur "NYPD Blues" ou "Avocats et Associés" sur "La Loi de Los Angeles", pour ne citer que deux séries de Bochco! Ainsi la boucle est bouclée, puisque la série française, après avoir singé les Américains, revient à travers eux au feuilleton dont elle est issue!

Mais revenons à nos moutons, après cet historique digressif mais néanmoins nécessaire, en ce que "Lost" constitue l'aboutissement ultime du style Bochco et de ses avatars ultérieurs. En effet, "Lost" est entré de plain pied dans le domaine du feuilleton pur et dur, et n'a de série plus que le nom. Non seulement la bible sérielle initiée et développée par Bochco est respectée à la lettre, mais les principes en sont poussés jusqu'à leurs ultimes possibilités. Ainsi, s'il est une série proposant une multiplicité record de protagonistes, c'est bien "Lost", qui met en scène pas moins d'une quarantaine de survivants d'un crash aérien sur une île déserte, sans compter les mystérieux habitants des lieux et tous les personnages appartenant au passé des héros et apparaissant à l'occasion de flash-back réguliers. Un tel casting ouvre des horizons illimités et garantit la qualité de l'entreprise: les personnages sont on ne peut plus solidement campés puisque les auteurs disposent de tout le temps nécessaire pour les caractériser et les faire évoluer. Car "Lost" est parti pour durer, et a d'ailleurs été conçue dans ce but dès le départ, à en juger par son budget qui en fait l'une des séries les plus chères de l'histoire de la télé, et en est à sa troisième saison aux States. Cette longévité annoncée permet également une chronique du quotidien de ces Robinson décrite par le menu, ce qui facilite l'identification conformément aux principes définis par Bochco. Enfin, les scénaristes ont toute latitude d'éliminer tel ou tel protagoniste et de le remplacer en puisant parmi un vivier quasi-inépuisable de personnages secondaires qu'il n'appartient qu'à eux de mettre sur le devant de la scène.

Lorsque Bochco, comme nous l'avons vu, injecte du feuilleton dans la série américaine, il fait en fait un emprunt à la culture populaire littéraire et télévisuelle du Vieux Monde, et redynamise ainsi un genre qui avait tendance à se scléroser. Ceux qui ont connu l'âge d'or du feuilleton à la française tel que diffusé par l'archétypale ORTF vous confirmeront que la grande majorité des feuilletons télévisuels étaient issus de la littérature populaire avec des adaptations de Dumas, Féval, Leroux, Leblanc, Le Rouge, Ponson du Terrail, Sue, Souvestre et Allain, tous pratiquant dans divers périodiques une forme littéraire de feuilleton, au point qu'ils furent désignés sous l'appellation générique de feuilletonistes. Fidèle aux sources de la série moderne, c'est à l'un des plus prestigieux d'entre eux que "Lost" fait référence, car il n'aura échappé à personne tant cela est évident qu'il s'agit en fait d'un magnifique hommage à "L'Île mystérieuse" de Jules Verne. On y retrouve en effet, remis au goût du jour et passés à l'amplificateur de la surenchère et de la démesure, les principaux épisodes du célèbre roman de Verne. Dans les deux cas, les naufragés arrivent par les airs: en ballon dans "L'Île mystérieuse" et en Boeing dans "Lost". Pareillement, les deux îles abritent un secret qui ne cesse de se dérober à la compréhension des héros, et qui se caractérise par l'injection incongrue d'éléments mécaniques dans une nature des plus sauvages, témoignant d'une présence invisible dont les agissements interfèrent avec la vie des naufragés. L'on sait pour avoir lu Verne que "L'Île mystérieuse" dissimule en fait le Capitaine Nemo et son célèbre Nautilus, que l'on avait cru morts et engloutis dans un gigantesque maelström à la fin de "Vingt mille Lieues sous les Mers". Pour "Lost", on ne sait pas encore, et on n'est pas près de savoir...

Néanmoins si la série, en bon feuilleton qu'elle est, reprend l'argument et cite abondamment le roman de Verne, il ne faudrait pas croire qu'elle en est la transposition conforme. Tout en respectant les codes classiques du survival en milieu insulaire, Abrams et Lindelof ont en effet su se démarquer du schéma initial en apportant de nombreuses innovations. La moindre d'entre elle n'est pas la construction du récit, lequel est constamment interrompu par des flash-back décrivant la vie des protagonistes avant le crash et fonctionne dans une continuelle alternance du présent et du passé, c'est-à-dire selon une dialectique civilisation / vie sauvage qui devient le véritable moteur dramatique de l'histoire. De ce fait, les personnages de "Lost" acquièrent une dimension double que ne possédaient pas les naufragés francs et massifs de Jules Verne. Ainsi, chacun d'entre eux dissimule un mystère, pour ne pas dire un cadavre dans le placard, qui renvoie comme en écho au mystère de l'île. Le rôle des flash-back est dès lors de mettre le ver dans le fruit en dévoilant très progressivement ce qui se dissimule derrière le masque social des personnages, et ce n'est pas triste: chirurgien malade de culpabilité, braqueuse de banques, meurtrier, frère et soeur incestueux, père indigne, tortionnaire de Saddam Hussein, junkee, nervi exécuteur de basses oeuvres, et j'en passe... À tel point d'ailleurs qu'un buzz s'est créé, de nombreux spectateurs ayant émis l'hypothèse selon laquelle tous les protagonistes étaient en fait morts dans le crash, et que l'île constituait le Purgatoire dans lequel ils expiaient les péchés révélés par les flash-back. Mais entre temps, les auteurs ont invalidé cette hypothèse et confié qu'il s'agissait de tout à fait autre chose, sans pour autant nous en dire plus... Nous voulons bien les croire, car au fur et à mesure que lesdits flash-back nous livrent d'autres pièces des puzzles, nous découvrons peu à peu que les mauvaises actions qui nous ont été décrites crûment dans un premier temps ont en fait été commises pour de bonnes raisons qui en tempèrent la noirceur: par amour dans la plupart des cas, mais aussi par conscience professionnelle, honnêteté intellectuelle ou tout simplement par errement suite à un excès de souffrance...

Mais ce constant va-et-vient du présent au passé a aussi son importance du point de vue de la forme, car tout le métrage est découpé en fonction de cette alternance. Si notre feuilleton reste fidèle à la tradition en nous infligeant à la fin de chaque épisode des cliffhangers à casser la télé de frustration, les scénaristes sadiques en rajoutent une louche en traitant chaque séquence comme un épisode dans l'épisode. Dans chacune d'entre elle, la tension monte progressivement jusqu'au moment du climax où s'annonce un dénouement ou une révélation imminente, mais clac! cette belle continuité est coupée net, et nous voilà précipité dans un flash-back qui va à son tour exciter notre curiosité pour être pareillement interrompu à l'instant précis où quelque chose de crucial va nous être révélé... Ainsi est montée "Lost": nous progressons de twist en twist, de frustration en frustration, nous attendons chaque révélation comme un junkee attend sa dose, et chaque shoot relève d'une satisfaction illusoire, car nous voici déjà en quête du prochain. Comme dit Ewan McGregor dans "Trainspotting": "Être junkee, c'est un travail à plein temps!" Cette télé-addiction marche bien évidemment sur les traces des célébrissimes séries de Chris Carter ("X-Files", "Millenium") où chaque réponse apportée soulève dix fois plus de questionnements. Cette construction en forme de fonction exponentielle, véritable marque de fabrique de Carter, est également employée dans "Lost", et on peut dès lors s'attendre à voir la série croître en complexité au fil des saisons, peut-être même jusqu'au point où nous nous retrouverons délicieusement largués! Déjà, à la fin de la première saison, les différents flash-back, jusque là radicalement distincts les uns des autres, s'interpénètrent soudain (Sawyer n'a-t-il pas rencontré le père de Jack dans un boui-boui de Sydney?), quand ils n'interfèrent pas tout simplement avec le présent (Hurley retrouvant sur une trappe la séquence numérique qui a changé et ruiné sa vie, le personnage de Desmond issu en droite ligne du passé de Jack...). Bref, tout se passe comme si les protagonistes étaient voués à se rencontrer dans une sorte de "Cercle rouge" melvillien, ce qui présuppose l'existence d'un "deus ex machina" entrecroisant les fils de ces destins de moins en moins parallèles, et dirige la série vers une conclusion d'ordre mystique, à laquelle certains événements miraculeux - telle la guérison de Locke - semblent nous préparer...

Au bout du compte, tout se passe comme si Abrams et Lindelof avaient pour but de produire la série ultime, gigantesque somme de tout ce qui s'est fait auparavant en matière de fiction télévisuelle, puisque "Lost" applique et radicalise les principes mêmes des grands visionnaires du genre (Bochco, Carter), sans oublier nos bon vieux feuilletonistes français qui en sont les pionniers. Entreprise démesurément ambitieuse, certes, mais jusqu'ici indéniablement et légitimement couronnée de succès. À se demander si après "Lost", toutes les séries à venir ne vont pas nous paraître fades...

Cliquez sur ce lien pour voir un reportage sur la série:

http://www.allocine.fr/series/video_gen_cserie=223.html

crash

On peut le dire: ça commence en catastrophe!

jack

Du taf pour Jack, le médecin de la bande...

sawyer

Sawyer: son cynisme ne serait-il qu'une façade?

Sayid

Sayid: tortionnaire repenti...

black_family

Michael, Vince et Walt: tentative de recomposition d'une famille...

locke

Locke: un miraculé des plus énigmatiques...

kate

Kate: un Dillinger en jupons!

radeau

Que sont-ils allés faire sur cette galère?