Vu à la télé

LA BOMBE (The War Game)

de Peter Watkins (1965)

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Peter Watkins est un cinéaste rare... Confiné durant les sixties-seventies dans quelques vagues ciné-clubs et autres salles d'art-et-essai, c'est tout juste si on se souvient de lui aujourd'hui...

Peter Watkins est un cinéaste anglais, ce qui fait de lui un documentariste né... sauf que la plupart de ses documentaires sont des faux! Mais entendons-nous bien: cela ne fait pas de lui un escroc, en ce que ses docs ne se donnent pas pour vrais! Vous êtes largués? C'est normal! Peter Watkins joue avec les codes du reportage télévisuel et du genre documentaire: à ce titre, ses oeuvres mériteraient plutôt d'être qualifiés de "simulacres", voire, assez ironiquement, du terme très contemporain de "télé-réalité"! Ainsi, si la forme employée est plus vraie que nature, les sujets traités sont, quant à eux, pure fiction. Quoique... pour être inventés, le décalage qui les démarque de la réalité est si ténu, et les événements relatés d'une telle plausibilité tant ils serrent de près l'actualité du moment, qu'un spectateur non averti débarquant en cours de projection tomberait à coup sûr dans le panneau. Car si Watkins joue au journaliste comme d'autres jouent à la guerre (voir le titre original du film), il ne s'en documente pas moins rigoureusement, et le sérieux qu'il met dans ses jeux, pour reprendre un paradoxe nietzschéen, débouche sur une sorte de fiction hyperréaliste et positivement glaçante en ce qu'elle conserve de très fortes probabilités d'abandonner dans un avenir proche son statut d'hypothèse pour accéder à une réalité peu souhaitable...

Pour "La Bombe", Watkins débarque avec une équipe réduite dans un petit village du Kent, dont il promeut acteurs les habitants. Paradoxalement, ce choix confère à l'oeuvre un réalisme auquel elle n'aurait pu prétendre si le cinéaste avait embauché des professionnels. Ce qui revient à dire que le "jeu de la guerre" est un jeu auquel on ne joue pas ou, si l'on préfère, auquel on joue sans jouer tant les règles en sont improvisées en catastrophe - terme on ne peut plus approprié, puisque le scénario imagine que la guerre nucléaire a fini par éclater et que les bombes A pleuvent sur la Grande-Bretagne. Aucun aspect n'est négligé: au jour le jour, Watkins filme sans concessions la débâcle économique et sociale du pays par le petit bout de la lorgnette, du point de vue des petites gens, les mesures d'urgence dérisoires prises par des autorités dépassées et dont le comportement se fait de plus en plus fascisant au fur et à mesure que l'ordre public se dissout dans le chaos, pour finir par nous décrire par le menu, preuves scientifiques à l'appui (gracieusement fournies par ces banques de données inépuisables que sont Hiroshima et Nagasaki!), les dégâts occasionnés par la radioactivité sur l'organisme et le psychisme des victimes. Micro-trottoirs, interviews étonnants de réalisme, pseudo-films éducatifs à propos des mesures (inefficaces!) à prendre en cas d'attaque nucléaire et singeant ironiquement la propagande de l'Oncle Sam, caméra portée pour ne pas dire bousculée, image noir et blanc à gros grain, recherche continuelle du point, on se surprend à y croire dur comme fer tant la forme est parfaite.

Bien sûr, entre temps nous avons eu droit à Tchernobyl, ainsi qu'aux dossiers noirs plus ou moins étouffés de divers dérapages nucléaires, et la télé a multiplié les documentaires sur le sujet, tous plus flippants les uns que les autres... À tel point que la question de l'atome a fini par se banaliser aux yeux du spectateur blasé du XXIème Siècle, dans cette course à la catastrophe juteuse que se livrent les JT... Il faut donc se remettre dans la peau des spectateurs de 1965, sous-informés (pour ne pas dire franchement désinformés) en matière de risques nucléaires, mais vivant tels les Gaulois dans la crainte que le ciel ne leur dégringole dessus en cette période de Guerre Froide, pour véritablement se faire une idée de l'impact du film sur le public. Le traumatisme fut tel que cette simulation, pourtant expressément commandée et produite par la BBC, fut interdite sur le sol britannique après sa première diffusion, et le demeura de nombreuses années durant. Toutefois, la réalisation impeccable de l’oeuvre lui permit, en dépit de sa réputation sulfureuse et de son discours résolument militant, de rafler aux States l’Oscar du meilleur documentaire, Watkins réussissant ce tour de force de faire oublier au jury que, stricto sensu, son film n’en était pas un!!!

Loin d’adhérer au discours officiel consensuel et hypocritement dédramatisant, Watkins excite au contraire la paranoïa ambiante en se livrant à un petit jeu de géopolitique-fiction, imaginant les prises de position et réactions plus ou moins bellicistes des divers états de la planète dans un tel contexte d’escalade nucléaire. Cette partie constitue d’ailleurs la principale faiblesse de son film. En effet, l’enchaînement de syllogismes géopolitiques conduisent le cinéaste à annoncer l’apocalypse qu’il décrit pour les années 80. De fait, «La Bombe» perd là une bonne partie de sa crédibilité pour le spectateur contemporain, et Watkins se retrouve aujourd’hui, pour s’être trop avancé, dans la position inconfortable d’une Elisabeth Tessier ou d’un Paco Rabane! Exception faite de ce chapitre malheureux, le reste du film n’en demeure pas moins d’une terrifiante plausibilité même quarante ans plus tard, et personne ne songera à lui reprocher son faible métrage (55mn) tant nous sommes soulagés lorsque enfin il s’achève!

Le silence qui suit est encore du Watkins...

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Faut-il avoir peur de la police?

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Parqués comme du bétail...

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Peloton d'exécution et coup de grâce

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Besoin d'un lifting? Appelez le bon Docteur Oppenheimer!

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De bien laides images comme on aimerait en voir moins souvent...