Vu à la télé

FRAGILE

(Frágiles)

de Jaume Balagueró (2005)

19628

Alors qu'Hollywood n'en finit pas de se mordre la queue et de s'autoparodier à force de remakes foireux et de suites mercantiles taillés sur mesure pour un public de geeks autistes et de nombrilistes cocardiers, certains pays du reste du monde sont en train de travailler tranquillement au renouveau du genre fantastique, et ce depuis le début des nineties. C'est notamment le cas du Japon, avec des cinéastes comme Hideo Nadaka ("Ring", "Dark Water"), Kyoshi Kurosawa (l'angoissant "Cure"), voire - quand il ne joue pas au con par plaisir - Takeshi Miike (l'insoutenable "Audition"), et de l'Espagne, magistralement représentée par Pedro Amenabar ("Les Autres" et surtout "Ouvre les Yeux", qui enterre "Matrix" à son propre jeu), Alex de la Iglesia (les frappadingues "Accion Mutante" et "Le Jour de la Bête"), la star mexicaine Guillermo del Toro (qui s'exile au pays de Cervantès pour tourner son magnifique "L'Échine du Diable") et, bien sûr, Jaume Balagueró dont il est question aujourd'hui.

Mais quel est le secret du succès, tant public que critique, de cette "nouvelle vague"? La recette ne semble pas très compliquée: tous les auteurs cités ont comme un seul homme abjuré la facilité et la culture de l'effet pour l'effet, au profit d'un retour à l'essence du cinéma fantastique - voire du cinéma tout court - laquelle réside davantage dans la capacité d'un réalisateur à créer un climat et à y impliquer le spectateur, qu'à attraper celui-ci pour le secouer comme un prunier à coups de SFX, de cascades et de montages hystériques. Considérez simplement ceci: les émotions que vous éprouverez à passer la nuit seul dans une maison abandonnée au fin fond d'une forêt lugubre n'auront strictement rien à voir avec celles que vous procurera un tour de grand huit: on est dans deux mondes radicalement différents, et le ratage des inutiles remakes hollywoodiens des films de Nadaka confirme que, malheureusement, la Mecque du blockbuster n'a toujours rien compris à confondre le fantastique avec Disneyland!

Ce n'est certes pas le cas de Balagueró qui, en deux films remarquables - "La Secte sans Nom" et "Darkness" - a su conquérir le coeur des fantasticophiles purs et durs et s'imposer comme l'un des jeunes maîtres du genre. Cette année, il nous revient en force avec "Fragile", qui ne rafle pas moins de quatre prix (Jury, Jury Jeune, 13ème Rue et Est Républicain) au festival Fantastic'arts de Gérardmer. Pour célébrer l'événement, Canal + nous a diffusé le film en avant-première le 14 Avril dernier, ce qui, espérons-le, assurera un semblant de promotion à une oeuvre qui, scandaleusement, ne sortira pas dans les salles françaises!

Car Balagueró nous offre ici son film le plus abouti. Paradoxalement, c'est par l'épure et non la surenchère systématique que "Fragile" parvient à une telle réussite. À cent lieues de ces montages clipesques où tout va tellement vite que rien n'accroche jamais l'oeil ni l'esprit, Balagueró raconte son histoire avec retenue, prenant le temps d'asseoir ses plans, de dessiner ses personnages, et de laisser au spectateur tout loisir de s'intriguer, s'émouvoir, s'interroger et se perdre dans les indices - et les leurres - qu'il délivre au compte-goutte. Cette langueur malsaine qui suinte des corridors déserts de sa clinique donne un relief d'une remarquable efficacité à ses coups de théâtre, amenés avec maestria et toujours à point nommé. La peur distillée par Balagueró est d'autant plus efficace qu'elle ne nous est jamais assénée directement ni de manière péremptoire. Préférant la subtilité suggestive à la démonstration tapageuse, le réalisateur sait parfaitement qu'une présence indistincte dissimulée sous un drap mouvant n'engendre l'angoisse que pour autant quelle y reste: le spectateur peut dès lors y investir ses terreurs les plus intimes, ô combien plus effrayantes que n'importe quelle concrétion aussi parfaite soit-elle. La peur véritable n'assure son emprise qu'à la condition d'échapper à toute tentative d'identification, elle relève de l'"indicible" - pour reprendre le titre d'une nouvelle de Lovecraft, maître incontesté de cette technique. L'héroïne peut bien arracher le drap du lit: la menace se dérobe, mais la peur demeure, lancinante, et elle reste seule avec ses doutes. Quant à nous, un délicieux frisson nous parcourt l'échine, bien plus glaçant que toute atrocité prématurément révélée...

Le fait est que Balagueró maîtrise parfaitement l'art de la mise en condition. L'une de ses marques de fabrique est d'identifier le spectateur à des personnages... fragiles, précisément! Ainsi son héroïne, infirmière malade de culpabilité suite à la mort d'un de ses patients dont elle se rend responsable, renvoie à celle de "La Secte sans Nom", une mère émotionnellement ruinée par le rapt et l'horrible assassinat de son enfant. Au surhomme invincible et à son homologue féminin la "battante phallique", telle qu'on a pu la voir sous les traits de Sigourney Weaver ("Alien") ou Linda Hamilton ("Terminator"), Balagueró préfère la frêle silhouette de Calista Flockhart (plus connue sous l'identité d'Ally McBeal) qui nous offre ici une performance ahurissante de femme réintégrée dans son statut de sexe "faible" aggravé d'une fêlure irréductible, et qu'entourent les êtres les plus vulnérables qui soient: des enfants malades. Des doutes qu'entretient Amy quant à sa capacité à assumer les responsabilités qui pèsent sur ses grêles épaules, dans la solitude nocturne d'un hôpital désert que renforce encore sa situation insulaire, avec pour seule compagnie un gardien inconséquent réfugié sous les écouteurs de son i-pod, émane un indéracinable sentiment d'insécurité qui va croissant et nous accable de ce constat terrifiant: placés en pareille situation, nous non plus ne saurions pas QUOI FAIRE!!! Nous voilà redevenus semblables à ces petits enfants terrifiés, guettant dans les ténèbres de leur chambre le moindre indice de l'inéluctable apparition du croquemitaine... De fait, le film n'a pas été intitulé au hasard!

Jusqu'à la fin, Balagueró évite soigneusement de donner une apparence physique à la menace qui plane sur l'hôpital, et encore ne le fera-t-il que de façon très fragmentaire, brouillant les pistes et remettant radicalement en question ce que nous croyions savoir, mais chût... C'est que le bougre connaît sur le bout des doigts les mécanismes du genre, et sait fort bien que le spectateur pourra toujours, le premier choc passé, négocier avec une apparition par trop matérielle, quelque horrible qu'elle soit. Aussi choisit-il fort habilement d'intérioriser le mal: à ce titre, la traumatisante séquence d'introduction annonce clairement la couleur, montrant un des enfants victime de fractures spontanées et inexplicables... L'horreur ne provient pas tant des événements extérieurs, qui n'interviennent que pour relancer le rythme à des moments judicieusement choisis, que de l'intimité profonde des êtres, et de préférence de leurs organes: fractures soudaines, maladies incurables rongeant les enfants, fragilité psychologique de l'héroïne, sombres secrets refoulés par le corps médical, autant de signes qui renvoient à la nature même du supposé fantôme et aux souffrances de cette "Mechanic Girl" atteinte de la maladie "des os de verre" et qui, au-delà de la mort, continue à se délabrer de l'intérieur. La maladie, dans son inévitable rapport à la mort, devient alors vecteur de communication avec l'au-delà, de la même façon que la fragilité psychologique d'Amy la relie aux enfants souffreteux et la rend empathique à leurs angoisses: ne sont-ils pas les seuls, par l'intimité qu'ils entretiennent avec la mort, à VOIR cette âme errante?

Empathie qu'Amy partage avec Balagueró qui, depuis la scène d'ouverture insoutenable de "La Secte sans Nom" nous assénant sans concessions l'exhumation du corps ravagé d'une fillette, semble développer une certaine obsession pour le thème de l'enfant martyre - sujet naturellement horrifiant par la proximité qu'il entretient avec notre triste actualité... Toutefois, et pour lever toute équivoque, c'est bel et bien à la compassion du spectateur que fait appel Balagueró qui évite soigneusement tout voyeurisme malsain. Pour illustrer son propos, toujours le même, le réalisateur a considérablement allégé son trait en faisant l'impasse sur certains effets-choc auxquels il avait encore recours sur ses deux précédents métrages. À ce titre, "Fragile" consacre Balagueró dans sa maturité de cinéaste "atmosphérique". En effet, l'horreur éprouvée par le spectateur procède toujours de la tristesse qu'il ressent face à la souffrance des enfants. L'émotion est ici utilisée comme contrepoint de l'horreur dans un équilibre quasi miraculeux. À l'élimination brutale du personnage de Marcus, opérée bien évidemment pour fragiliser un peu plus la position déjà intenable d'Amy, répond - dans le dessin animé que le malheureux projette aux enfants - le baiser symbole de rédemption que le prince prodigue à la Belle au Bois dormant et qui prendra toute sa signification, après un twist des plus déstabilisants, dans une conclusion certes cruelle, mais tenant à distance tout excès mélodramatique de type spielbergien.

Je ne saurai donc trop inciter ceux qui n'auraient pas vu cette oeuvre magnifique sur Canal, à se précipiter sur le DVD, dont la sortie est annoncée dans les mois qui viennent, pour découvrir un Balagueró en état de grâce. L'avenir du cinéma fantastique passera forcément par lui, ça ne fait pas l'ombre d'un doute.

Cliquez pour voir la bande-annonce: http://www.cineuropa.org/trailer.aspx?lang=fr&documentID=61521&fmt=real

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Calista Flockhart: magnifique de fragilité.

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Une protection dérisoire contre l'indicible...

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L'horreur venue de l'intérieur...

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Une imagerie inquiétante...

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Angoisses nocturnes...