Comics

FANTASTIC FOUR - "1965"

par Stan Lee & Jack Kirby (Panini - coll. "L'Intégrale" - Mars 2006)

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Avant toute chose, la sortie récente de ce cinquième volume de l'intégrale des FF est l'occasion de vous parler de cette excellente et luxueuse collection publiée par Panini, et dédiée aux séries qui ont fait la gloire de Marvel. À tout seigneur tout honneur, c'est Spiderman, icône absolue de la "Maison des Idées", qui ouvre le feu dès Février 2002, avec un succès qui ne s'est pas démenti depuis puisque, les films de Sam Raimi aidant, l'intégrale du tisseur atteint aujourd'hui son neuvième volume avec l'année 1971 sortie en Décembre dernier. En Juin 2002, suite au succès mérité de l'adaptation de Bryan Singer, c'est au tour des X-Men de se voir gratifier d'une intégrale que je qualifierai de partielle, Panini ayant choisi de la démarrer avec l'année 1975, qui voit l'avènement des "nouveaux X-Men", et de laisser de côté la période 1963-1970 qui couvre les aventures des X-Men originels "jaunes et bleus" (la série US se limitant à des rééditions entre 1970 et 1975). Les raisons de ce choix sont bien évidemment commerciales, les nouveaux fans captés par l'adaptation cinéma risquant de ne pas suivre en l'absence de l'idole Wolverine et de ses comparses Tornade et Malicia, "nouveaux" X-Men qui ne firent leur apparition qu'en 1975. Espérons toutefois que Panini, conforté par le succès des sept volumes parus depuis, parachèvera quelque jour cette intégrale, ne serait-ce que pour les planches des maîtres Jack Kirby (1963-1966), Jim Steranko (1968) et Neal Adams (1969-1970). Un an plus tard, en Juin 2003, Hulk fait son apparition dans la collection à l'occasion de la sortie du film d'Ang Lee. Las, le ratage complet de cette adaptation, dû essentiellement à un abus indigeste d'images de synthèse mal foutues, empêchera Hulk de faire son grand come-back dans le monde du comics français, et cette "intégrale" se limitera à un seul volume couvrant la 1ère série US de Hulk - en fait une mini-série de 6 numéros en 1962-1963 - dessinée par le tandem Jack Kirby / Steve Ditko. Cet album aura été précédé en Janvier 2003 par la sortie du premier volume des Fantastic Four, première création historique de Stan Lee qui révolutionna le monde du comics en 1961 et relégua à la deuxième place une maison DC endormie sur ses lauriers. Le succès est au rendez-vous, attestant du caractère universel et intemporel de la série, que même le navet cinématographique de Tim Story ne parviendra pas à entacher. Les FF se suffisent semble-t-il à eux-mêmes, et n'ont besoin de nul support médiatique parallèle pour exister. Enfin, saluons l'audace de Panini qui vient de sortir en Janvier dernier - et sans qu'aucun film sur le sujet ne soit annoncé, du moins pour ce que j'en sais - le premier volume d'une intégrale des "Mighty Avengers". Outre 9 numéros dessinés par le grand Kirby, cet album indispensable fera découvrir aux plus jeunes fans la brève période où Hulk fit partie des Vengeurs, ou encore leur expliquera pourquoi Captain America débarqua dans les sixties sans avoir pris une ride depuis la Seconde Guerre Mondiale!

Après ce bref historique de la collection, entrons maintenant dans le vif du sujet. Pour les FF, 1965 est un millésime charnière qui voit la série véritablement décoller. Ceux qui ont lu les quatre volumes précédents noteront immédiatement la différence: jusque là, à quelques rares et timides exceptions près, les épisodes étaient tous conçus comme des "loners", c'est-à-dire des histoires complètes avec un début, un milieu et une fin. Tout au plus, Stan Lee travaillait à mettre en place une certaine continuité, avec la récurrence des vilains les plus emblématiques de la série, tels le Dr Fatalis ou le Prince des Mers. En 1965, changement de cap radical: Stan Lee s'est aguerri en tant que scénariste et on entre dans l'ère des grands "arcs" s'étalant sur plusieurs numéros. Et pour un coup d'essai, "The Man" n'y va pas avec le dos de la cuillère et nous balance un arc de six épisodes (#38-43), excusez du peu! En outre, la composition de cet arc, loin d'être linéaire, est particulièrement tortueuse. Le premier chapitre (#38) voit le retour des Terrifics, un quatuor de vilains introduit deux numéros plus tôt (#36) et conçu pour être la réplique malfaisante des FF. Les deux chapitres suivants (#39-40) laissent bizarrement les Terrifics de côté pour se concentrer sur le combat des FF, ayant perdu leurs pouvoirs dans une explosion qui concluait l'épisode précédent et aidés pour l'occasion par un Daredevil échappé de son propre comics, contre le Dr Fatalis, plus puissant que jamais et qui a pris possession du Baxter Building. Ben Grimm paiera la victoire au prix fort puisque, pour défaire Fatalis, il sera obligé de perdre à nouveau son humanité et de redevenir la Chose. Ce qui nous amène directement aux trois derniers chapitres de l'arc: plein de ressentiment, la Chose quitte les FF pour tomber, suite à une ficelle scénaristique un peu grosse (mais n'est-ce pas ce qui fait le charme des vieux comics?), dans les griffes des Terrifics qui en font leur allié. S'ensuit sur trois numéros (#41-43) un affrontement homérique riche en retournements de situations. Il est intéressant de s'attarder sur la bizarre composition de cet arc, où le combat avec Fatalis s'intercale entre le prologue et la conclusion de l'affrontement avec les Terrifics, tout en demeurant d'une fluidité impeccable dans ses enchaînements: cela atteste de l'absence de tout plan préalablement établi et de la technique de Stan Lee qui va là où son imagination délirante le pousse, la cohérence du tout étant assurée a posteriori par quelques sommaires justifications déposées aux endroits stratégiques. À y bien regarder, cet arc très complexe pour les lecteurs de l'époque est bel et bien l'ancêtre du crossover géant moderne et "prise de tête", tel qu'on le concevra à partir des années 80.

La deuxième pièce d'anthologie de ce volume, c'est bien sûr l'épisode "Bedlam at the Baxter Building", tiré du "Fantastic Four Annual" #3, et qui relate le mariage de Red et Jane Richards. Évidemment, un Fatalis bien décidé à foutre le bronx mobilise tout ce que le Marvelverse de l'époque compte de vilains pour les lancer à l'attaque du Baxter Building afin de gâcher la fête. Ça tombe bien, tous les super-héros venus de tous les comics Marvel ont été invités à la noce, qui ne tarde pas à dégénérer en baston générale! Lee et Kirby s'en donnent à coeur joie, se mettant même en scène: à la fin de l'épisode, ils se font refouler par les gardes du corps de Nick Fury et, furieux, promettent de se venger dans le prochain épisode! Bref, on a là l'un des comics les plus délirants jamais édités par Marvel.

Enfin, troisième gros morceau de ce volume, le début d'un nouvel arc introduisant les "Inhumains", équipe de super-héros défenseurs d'un peuple de mutants vivant cachés sur une île mystérieuse, et qui connaîtra un succès grandissant puisqu'elle aura droit à son propre comics en 1975. Là encore, la technique de Lee est curieuse, puisqu'il s'avère que Médusa, l'élément féminin des Terrifics, est en fait un membre des Inhumains. L'arc mettant en scène les Terrifics est donc repositionné dans la continuité comme un prologue à celui des Inhumains. Quant à ces derniers, ils sont introduits au compte-gouttes dans la série: le premier chapitre (#44) met en scène Gorgone, qui poursuit Médusa pour des raisons mystérieuses, Karnak ne faisant son apparition que dans l'épisode suivant (#45) en compagnie d'un Triton dont on ne nous dit pas grand chose... Et il nous faudra attendre le volume "1966" de cette intégrale pour rencontrer enfin Flèche Noire, chef et souverain de la nation "inhumaine" qui n'apparaît que dans le #46 de la série. On se consolera de ce cliffhanger insupportable avec le bonus "The Fabulous Fantastic Four Meet Spiderman", extrait du "Fantastic Four Annual" #1 de 1963, qui proposait une version enrichie de plusieurs planches de la rencontre des FF avec le tisseur publiée dans "Amazing Spider-Man" #1 (voir Intégrale Spiderman "1962-1963" dans la même collection).

Pour toucher deux mots de ce fantastique dessinateur qu'est Jack Kirby, rappelons qu'il n'est ici qu'au début de sa carrière. Ses dessins, d'une délicieuse naïveté, pourront sembler sommaires au lecteur moderne habitué à des comics plus élaborés. Qu'il se dise simplement qu'un tel style de comics était non seulement impensable à l'époque (c'est ce qu'on appelle communément l'"état de l'art"), mais qu'il est le fruit d'une longue évolution du genre, à laquelle ont participé nombre de vieux maîtres souvent inconnus du plus jeune public. Ainsi, sans les Jack Kirby, Steve Ditko et John Buscema d'antan, vous pouvez être sûr que Jim Lee n'existerait pas, car on ne construit rien sur rien. En ce qui concerne Kirby, il n'est que de jeter un oeil aux séries qu'il a dessinées pour DC au faîte de sa maturité artistique ("Eternals", "Demon", "Kamandi", "Omac", pour n'en citer que quelques-unes) pour se rendre compte qu'il est vraiment un très grand monsieur du comics. De plus, Kirby a tout au long de sa carrière abattu une quantité de travail phénoménale. Au début des sixties, quand Stan Lee lance Marvel, il dessine régulièrement une quantité astronomique de séries ("Fantastic Four", "Mighty Avengers", "X-Men", "Captain America", "Hulk", et j'en passe...) et, pris par cette production quasi industrielle, n'a certainement pas le loisir de peaufiner ses dessins comme il le souhaiterait. Il n'en reste pas moins, pour en revenir à notre intégrale "1965", que l'oeil attentif détectera les bases de tout ce qui plus tard définira le grand Kirby: un style massif et "terrestre" sans pareil, rendant palpable la pesanteur, qui en fera l'artiste idéal pour les séries mettant en scène des colosses tels que Hulk ou la Chose, ou encore un art inégalé dans le rendu des mécaniques compliquées. Tout cela est déjà présent dans cet album, sans parler de certaines innovations où il utilise pour ses splash-pages des techniques de collage photographique assez psychédéliques. De plus, à partir du #44, on notera une mise en valeur nettement supérieure de son trait, due à l'adjonction d'un encreur enfin digne de ce nom en la personne de Joe Sinnott.

En conclusion: si vous aimez le kitsch, la nostalgie et les vieux "Fantask", cette collection est faite pour vous.

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FF Annual #3: tout le Marvelverse débarque au mariage. 100% top délire!

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