Vu à la télé

LE MASQUE DU DÉMON

(La Maschera del Demonio)

de Mario Bava (1960)

blacksunday21

En 1960, le fantastique, encore considéré comme un genre mineur et marginal voué aux petits budgets et à la série B, entame un second âge d'or. En deux films, "Frankenstein s'est échappé" (1957) et "Le Cauchemar de Dracula" (1958), une petite maison de production britannique du nom de "Hammer" a cassé la baraque et donné un second souffle au genre, tombé en désuétude depuis l'Âge d'Or Hollywoodien des années 30 et 40. Avec ses deux figures de proue Christopher Lee et Peter Cushing, relayant les Bela Lugosi et Boris Karloff d'antan, la Hammer va dominer le fantastique durant toutes les sixties au moyen de productions modestes mais toujours de qualité, avant de lentement décliner au cours des seventies. Entre temps, elle aura démontré à des majors timorées que le fantastique est un genre viable, et on aura vu apparaître les premières grosses productions.

En 1960, donc, le cinéma populaire italien, jamais en retard d'une mode et toujours sur la brèche, décide de se lancer à son tour dans le fantastique "à la Hammer". Le mot d'ordre est: gothisme à tout crin. Lourdes tentures, chandeliers tarabiscotés, mobilier millésimé, castels vénérables, cimetières tapis dans une brume rampante, jabots et dentelles, sang vermillon goûtant de canines démesurées, laboratoires aux cornues fumantes et effervescentes, telle est l'imagerie d'Épinal mise en place par le réalisateur Terence Fisher, qui incarne à lui seul toute la splendeur hammerienne, et dont les producteurs transalpins se mettent en demeure de purement et simplement plagier le style. Le premier film gothique italien tombe ainsi entre les mains de Mario Bava, chef-opérateur de talent dont c'est la première réalisation officielle. Surprise! Loin d'être la copie servile à laquelle on était censé s'attendre, "Le Masque du Démon" transfigure le gothique hammerien en laissant loin derrière tous ses modèles anglais, et impose dès sa sortie son statut de classique du cinéma fantastique, forçant même le respect de la cinéphilie "officielle" qui le programme régulièrement dans les ciné-clubs.

Si Bava parvient à un tel résultat, c'est que, contrairement à ses commanditaires, jamais il ne considère son film comme un produit de consommation courante. En cela, il se distingue de nombre de faiseurs italiens et s'affirme au contraire comme un auteur à part entière. On touche là au grand malentendu de la carrière de Bava: ayant toujours réalisé des films de commande avec des budgets de misère, il fut trop rapidement catalogué comme un tâcheron italien de plus. Mais si l'on prend le temps de considérer les résultats obtenus avec des moyens ridicules et en dépit de la faiblesses des scénarii qui lui furent proposés, alors on comprend mieux le respect indéfectible que lui portent des gens tels que Tim Burton ou Quentin Tarentino.

Toute la méthode Bava est en oeuvre dans "Le Masque du Démon". En premier lieu, il accepte la commande avec toute l'humilité d'un bon artisan, comme un menuisier auquel on aurait demandé de fabriquer une chaise. Ainsi, le cahier des charges du film gothique hammerien est respecté à la lettre: loin de prendre de front les stéréotypes d'un style hyper codifié - ce qui constituerait une sorte de péché d'orgueil impensable chez lui - Bava les adopte pour mieux se fondre en eux et y imprimer sa personnalité en une possession véritablement démoniaque. D'où le paradoxe d'un classicisme quasi académique hérissé de saillies formelles révolutionnaires pour l'époque. Le grand talent de Bava est de ne jamais perdre de vue les contraintes qu'on lui impose tout en se maintenant dans un état de perpétuel démarquage, soit: une authentique subversion du cinéma de consommation. Fort!

Je ne sais pas si le noir et blanc du "Masque du Démon" fut un choix délibéré de Bava ou une obligation d'ordre budgétaire, mais en tous cas c'est une vraie bénédiction! Alors que le Technicolor s'avère une marque de fabrique indissociable du style Hammer, Bava prouve brillamment que l'on peut très bien s'en passer sans que la démarche esthétique s'en trouve altérée. Mieux: c'est le noir et blanc qui, par un traitement qui confine au génie, donne au film toute sa puissance évocatrice. Autrement dit, Bava dame le pion aux Anglais sur leur propre terrain, et avec quel talent! L'éclairage est littéralement sculpté dans un contraste expressionniste où les zones d'ombre et de lumière semblent découpées au scalpel. Les figures blafardes du mal émergent des recoins ténébreux comme autant d'horreurs tapies dans les placards de notre enfance, les toiles d'araignées scintillent sous les arches des cryptes, les branches tourmentées se découpent dans le contre-jour lunaire comme autant de doigts squelettiques prêts à nous agripper...

Ce n'est pas un hasard si Bava commença sa carrière comme chef-opérateur du grand Rossellini. Sa mise en scène est simple: elle suit le mouvement naturel de la lumière. Il est toujours spectaculaire de voir comment il fait naître l'inquiétude (ou tout autre sentiment) chez le spectateur simplement en allumant ou éteignant un spot, ou encore en projetant ses ombres. Tout est lumière chez Bava, y compris les effets spéciaux: pour faire rajeunir la sorcière Asa après son repas de sang, il utilise un effet de son invention créé sur "Les Vampires" de Ricardo Freda (1956) et qui consiste à souligner au maquillage les rides qu'il désire voir apparaître sur le visage de l'actrice. Sous un certain éclairage, le maquillage disparait et l'actrice rajeunit À VUE, sans aucun plan de coupe, et il suffit d'inverser le processus pour la voir pareillement vieillir. Presque aussi saisissant qu'un effet de morphing, ce subterfuge simplissime demeure bluffant même pour le spectateur moderne, alors imaginez la réaction du public de 1960!

Au gothisme anglo-saxon de la Hammer, tout en rigidité protestante, Bava substitue un baroque qui s'illustre par une décontraction toute méditerranéenne à l'égard des tabous. De fait, "Le Masque du Démon" sortira dans le Royaume-Uni sous une version censurée. Là où la Hammer se repose sur la couleur en répandant sans retenue une hémoglobine du plus reluisant vermillon, Bava suscite l'horreur en exerçant sur le spectateur une constante pression phobique. Le remplacement du traditionnel pieu dans le coeur par une aiguille plantée dans l'oeil gauche du vampire en est une illustration convaincante. Là encore, l'effet est simple mais efficace: profil droit visage du vampire filmé en gros plan, et violent enfoncement de l'aiguille à côté du visage, près du profil gauche. Le reste n'est qu'un question de profondeur de champ et d'effet sonore - un "splosh" très évocateur! Toujours sur le même thème, les scorpions qui s'extraient des orbites vides d'Asa pour venir ramper sur son visage constituent un spectacle assez croquignolet, surtout pour les arachnophobes! Et que dire de l'instrument qui donne son titre au film, un masque métallique à l'intérieur hérissé de pointes que Bava fait avancer vers le visage du spectateur dans un plan subjectif angoissant, avant que le bourreau ne l'applique d'un violent coup de masse sur le minois de la sorcière! Les plans jouant ainsi sur une identification phobique du spectateur se succèdent tout au long du film: insert d'un crapaud pataugeant dans la boue, Asa s'extirpant de son tombeau en faisant désagréablement crisser ses ongles sur le marbre froid, etc, y'en a pour tous les dégoûts!

Typiquement transalpin s'avère également le traitement de cet autre tabou qu'est le sexe. Le thème du double, omniprésent dans le fantastique, prend ici la forme de la célèbre dialectique de la madone et de la putain, à travers les deux rôles interprétés par la seule Barbara Steele, à la fois vampire sensuelle et vierge persécutée. La séquence finale, qui nous montre un John Richardson, abusé par cette duplicité, hésiter douloureusement pour savoir laquelle des deux Barbara Steele il va éliminer est à cet égard d'une ironie particulièrement savoureuse, pratiquée aux dépens de cet archétype qu'est le mâle italien! De plus, l'étrange beauté anguleuse du visage de Barbara Steele, qui passe de l'ange au démon selon les savants éclairages de Bava, en fait l'actrice idéale pour un tel rôle reposant sur l'ambiguïté. C'est ainsi que Bava lance en un seul film la troisième superstar du cinéma fantastique des sixties, après Christopher Lee et Peter Cushing, et que Barbara Steele devient la première et la plus célèbre des "scream-queens".

Authentique chef-d'oeuvre d'une rare maîtrise esthétique, ce premier film de Mario Bava nous fera toujours déplorer qu'aucun producteur ne lui ait jamais confié un projet digne de son talent, abandonnant ce grand cinéaste entre les mains de marchands de tapis qui allèrent jusqu'à mutiler sans vergogne ses films les plus personnels - voir "Lisa e il Diavolo", devenu ce sinistre caviardage qu'est "La Maison de l'Exorcisme". Malgré tout et faisant contre mauvaise fortune bon coeur, Bava donnera toujours le meilleur de lui-même dans un contexte des plus ingrats, et inspirera de nombreux réalisateurs, dont le plus célèbre demeure le Dario Argento de la grande époque que l'on peut considérer comme son fils spirituel, ou encore Ridley Scott, qui ne se gêna pas pour pomper éhontément « La Planète des Vampires » lorsqu’il réalisa son fameux « Alien » - un film qui aurait bien eu besoin d’un chef-op de l’envergure de Bava, tant ses éclairages sont navrants!

Remercions donc Arte de s’être souvenu de ce chef-d’oeuvre, et de nous l’avoir rediffusé quoique furtivement et tardivement. De telles entreprises, qui perpétuent la mémoire des Grands Anciens auprès des jeunes générations, ne sauraient qu'être encouragées.

chien

Dès son apparition, la vierge affiche toute son ambiguïté...

supplice

Le masque: je veux le même pour Halloween!

scorpions

Renaissance en trois temps:

1. Les scorpions désertent les orbites...

renaissance

2. Les yeux repoussent...

trous_2

3. Coucou, c'est moi!

oeil

De l'art et de la manière d'énucléer un vampire en gros plan!

steele

Barbara Steele: la gueule de l'emploi!