DVD

LE TERRITOIRE DES MORTS

(Land of the Dead)

de George A. Romero (2005)

aff

Aujourd'hui, ça rigole pas. Total respect, je vous prie. Avec Romero, nous sommes en présence d'une légende du cinéma fantastique. L'homme a révolutionné le genre en 1968 avec "La Nuit des Morts-Vivants", film charnière et historique, et radicalement enfoncé le clou en 1978 avec l'insurpassable "Zombie". En l'espace de deux chefs-d'oeuvre définitifs, Romero a littéralement réinventé le film de zombies et personne depuis, dans la longue file des suiveurs plus ou moins talentueux qui se sont engouffrés dans cette brèche, n'a rien fait qu'ânonner, parfois jusqu'à l'écoeurement et sans réellement en saisir toute la subtilité, la mythologie mise en place par le solitaire de Pittsburgh. C'est désormais inévitable: tout film de zombie sortant sur les écrans est impitoyablement toisé par les fans à l'aulne des deux monuments de Romero, et cette confrontation tourne invariablement à la déconfiture face à une perfection qui demeure inégalée. C'est dire combien un Zack Snyder, avec son incommensurable prétention à remaker le cultissime "Zombie", peut nous faire doucement ricaner: retourne jouer avec ceux de ton âge et n'emmerde pas les grands, a-t-on envie de lui dire au vu de "L'Armée des Morts", film ridicule s'il en est! À ce sujet, il n'est pas inintéressant de constater que Romero se trouve à son tour victime de son propre mythe et voit désormais chacun de ses films considéré avec la même condescendance. Ce fut le cas en 1986 avec "Le Jour des Morts-Vivants", troisième volet du cycle des zombies qui, bien que d'excellente tenue et de loin supérieur à tous points de vue à ce qui a pu se faire à l'époque sur le même sujet, se fit accueillir par la critique en termes souvent tiédasses, comme si celle-ci lui reprochait à demi-mot de n'avoir pas réitéré "Zombie".

En 2005, le refrain est le même, quoique plus nuancé, avec "Le Territoire des Morts". Bien que cette même critique ne cache pas son enthousiasme à voir Big George renouer, deux décades plus tard, avec ses chers zombies, et malgré une appréciation globalement positive de ce récent opus, elle ne peut s'empêcher de laisser transparaître une sorte de déception larvée qui ressemble à la nostalgie d'un Âge d'Or... C'est dans cet état d'esprit, certes quelque peu induit, que je suis allé voir "Le Territoire des Morts". En sortant de la salle, je n'étais qu'un noeud de sentiments contradictoires: bien évidemment, ce n'était pas "Zombie" mais ça, je m'y attendais dès le départ et j'étais entré dans la salle bien déterminé à affronter le film d'un oeil neutre et m'interdisant toute référence au chef-d'oeuvre susceptible d''altérer mon jugement. J'ai appris au fil du temps à me méfier de ces films référentiels qui s'intercalent entre votre oeil et ce qu'il regarde: ils sont souvent la cause de ce que l'on voit autre chose que ce qu'on était venu voir! Néanmoins, cette précaution élémentaire ne m'empêcha nullement d'être troublé au plus haut point en sortant du cinéma: d'une part, le film m'avait globalement enthousiasmé mais, comme je demeure un inconditionnel de Big George, je me demandai parallèlement si de ce fait je ne me rendais pas coupable d'un excès d'indulgence... D'un autre côté - et c'est ce qui induisait ce doute quant à une éventuelle partialité de mon jugement - quelque chose en moi réclamait davantage pour être totalement convaincu, car je venais de voir un film tout à fait curieux, d'un académisme et d'une linéarité pour le moins inhabituels. Jamais encore on n'avait vu un Romero aussi peu tapageur dans son approche du zombie-movie: j'avais traversé le film dans un étrange état de tranquille fascination, sans être à aucun moment ni attrapé ni agressé ni secoué, et cela me précipitait dans la dernière des perplexités... Incapable de transcender cette hébétude, mais toutefois conscient que "Le Territoire des Morts" faisait partie de ces films qui s'avancent masqués, je décidai de laisser décanter tout ça jusqu'à obtention du fin mot de l'affaire...

La sortie fort opportune du DVD, moins d'un an après l'exploitation du film en salle, me donne l'occasion, faute de trancher dans le débat, d'avancer au moins quelques pistes de lecture. Le premier moment de surprise passé, cette seconde vision m'a permis de me détacher d'une intrigue désormais connue dans son déroulement, pour voir le film "en profondeur" et tenter d'appréhender sa dynamique interne. Tout d'abord - et là je vais me mettre à dos Télérama et toute une intelligentsia de cinéphiles cinéphilisants qui toise le cinéma de genre avec une condescendance qui n'a d'égale que la méconnaissance qu'elle en a: "Le Territoire des Morts" est à regarder comme un FILM D'AUTEUR!!! Comme le Canada Dry, le film de Romero a la couleur et l'aspect d'un film d'épouvante coupé à l'"actionner" pur et dur, mais voilà précisément le premier degré qu'il faut dépasser pour en savourer toute la richesse thématique.

Perdu au milieu d'une déferlante de films de zombies, "Le Territoire des Morts" n'avait a priori aucune de chance de sortir du lot. Il apparaît pourtant d'une extrême originalité par rapport à tous les produits sans âme à la "Resident Evil" dont Hollywood nous a gavé ces derniers temps. Ainsi, la linéarité de son script et le classicisme de sa mise en scène semble vouloir procéder d'un retour aux sources nous ramenant avant la mode de ces fameux "films de couloir", dans lesquels des héros aux cerveaux lisses se contentent de décaniller à la chaîne les zombies qu'un script indigent fait défiler devant leurs flingues. Ainsi, s'il s'agit de défouler votre agressivité devant un nième jeu vidéo, passez votre chemin car, chose suffisamment rare pour être signalée dans le petit monde des films de genre, Romero parle ici le langage du cinéma. C'est dans ce contre-pied pris par rapport aux stéréotypes chébrans imposés par les mercantiles hollywoodiens que le film prend tout son sens. Farouche indépendant depuis ses débuts, Romero oppose un scénario structuré quoique classique à un vague pitch fait de poursuites et de gun-fights, des personnages à la psychologie parfaitement définie à des bimbos et des bellâtres sautant dans tous les coins en prenant la pose, des dialogues rigoureusement écrits à une succession de vannes à deux balles, et enfin suscite la réflexion chez le spectateur plutôt que de le prendre pour un con(sommateur) décervelé.

Mais ce qui avant tout fait de Romero un auteur dans l'acception la plus classique du terme, c'est la continuité des idées qu'il développe depuis "Zombie" à travers sa tétralogie, à savoir une vision noire et désespérée de la société humaine qui se réduit de plus en plus à un réquisitoire sans appel. C'est cette injection de lucidité sociale dans le genre qui fait que les films de zombies de Romero ne ressemblent à nuls autres: on y est en présence d'un cinéaste MILITANT! D'où cette indépendance qu'il défend si opiniâtrement et, contreparties inévitables, la difficulté qu'il éprouve à trouver un financement pour ses films, ou les mises au placard dont il fait régulièrement l'objet de la part de la profession. À cet égard, un film de zombies débarquant après le 11 Septembre suscitait pas mal de d'interrogations chez les fans curieux de connaître les répercussions des derniers évènements sur l'oeuvre de Romero, d'autant plus que le film fut tourné en pleine réélection de George Bush! Ainsi, "Le Territoire des Morts" nous montre une classe dirigeante autocratique se développant en pleine apocalypse et qui, soucieuse du seul maintien de ses privilèges, en vient à oublier la menace zombie qui, dans un mouvement inverse, évolue, se structure, allant même jusqu'à ébaucher des valeurs de révolte, de solidarité et - dérision suprême! - d'humanité. Toute ressemblance avec une société américaine néo-conservatrice prête à sacrifier une planète déjà mal en point sur l'autel de ses profits immédiats, tout en se voilant la face devant ses ghettos qui la sapent à la base, ne saurait être que pure coïncidence! Mieux: Romero pousse la plaisanterie jusqu'à confier à Dennis Hopper, fervent bushiste, le rôle du leader de cette minorité exploitante!

Comme toujours chez Romero, la survie des personnages dépend de leur lucidité et de la pertinence de leurs choix. Si le scénario paraît d'une telle linéarité, c'est que les personnages sont si bien définis sur le papier qu'une fois le décor planté, il suffit de les abandonner à eux-mêmes pour que leurs trajectoires, comme posées sur des rails, se dirigent tout naturellement vers le dénouement logique, en gestation dans les options qu'ils ont prises. Ainsi, le film coule comme un long fleuve tranquille, avec une apparente facilité qui le situe aux antipodes du spectaculaire souvent creux à la mode dans le cinéma de genre. La scène où les zombies cessent de regarder les feux d'artifice qu'on leur envoie pour faire diversion et prennent enfin leur destin en main est à ce titre une métaphore intéressante! Se détournant une fois de plus des sunlights hollywoodiens, Romero accouche ainsi du seul film de zombies revendiquant un farouche individualisme dans une déferlante de productions interchangeables.

De la même manière, s'il sacrifie une fois de plus et par respect pour ses fans à l'imagerie d'Épinal qui l'a rendu célèbre en son temps, Romero n'en établit pas moins une solide distance avec celle-ci et n'en fait pas plus qu'il ne faut. Ainsi les scènes gore qui, pour incontournables qu'elles soient, n'en sont pas moins traitées de façon indirecte à chaque fois que cela est possible: les mutilations sont le plus souvent différées hors champ, quand ce n'est pas en ombre sur les murs et, lorsqu'elles sont montrées directement, les plans en sont brefs, quasi subliminaux. Romero, conscient que tout a été fait en cette matière et que le spectateur blasé d'aujourd'hui n'a rien à voir avec celui de 1968 qui s'évanouissait devant "La Nuit des Morts-Vivants", refuse donc d'emblée toute surenchère et se repositionne ici sur un terrain tout autre que celui d'une compétition somme toute assez vaine. Précisons, avant de clore le sujet, que le gore chez Romero, même dans sa période culminante, ne fut jamais une fin en soi comme dans les étalages complaisants qu'on a pu voir par ailleurs (et notamment dans le Z italien), mais le moyen qu'il adopte pour affirmer sa misanthropie en dénonçant la sauvagerie meurtrière d'une espèce humaine qu'il tient en piètre estime.

On est ici au centre de la pensée en oeuvre dans la tétralogie des zombies: un réquisitoire sans appel contre une humanité de laquelle il n'y a, selon Romero, plus rien à attendre, et qui oeuvre infatigablement à sa propre perte par le déchaînement des ses instincts les plus primitifs. Dès le célèbre final, révoltant et traumatisant, de "La Nuit des Morts-Vivants", Romero n'a cessé d'utiliser le zombie comme contrepoint de l'humain, dans une comparaison dont ce dernier ne sort pas grandi, à tel point qu'au fil du temps, le spectateur a définitivement pris fait et cause pour ces malheureux mort-vivants exécutés comme au ball-trap. Entre le pur instinct du zombie à la recherche de nourriture, et la perversion de l'humain qui jouit véritablement des massacres qu'il perpétue, d'autant plus impunément qu'il prétexte une mission, le choix moral est vite fait! Ainsi, les crânes des zombies explosant dans des gerbes sanguinolentes ne sont jamais montrées autrement que comme effet de la sauvagerie humaine, et ne cherchent jamais à obtenir la caution morbide du spectateur, comme c'est le cas dans le film de Snyder où nous sommes au contraire invités à participer à un jeu vidéo qui ressemble à s'y méprendre à une ratonnade!

Rien de fondamentalement changé chez Romero, donc: la race humaine continue à s'exterminer avec opiniâtreté tandis que les zombies poursuivent leur évolution, amorcée avec l'émouvant Bub du "Jour des Morts-Vivants" que relaie ici Big Daddy, leader charismatique qui euthanasie avec beaucoup d'humanité ses camarades par trop mutilés. Contre vents et marées, Big George poursuit son portrait au vitriol d'une Amérique belliqueuse et fascisante, dansant sur un baril de poudre dont la mèche se consume lentement mais sûrement.... Rien de changé sauf peut-être la manière: on a affaire ici à un Romero beaucoup plus calme que par le passé et dont le trait, pour n'être pas moins virulent, s'est fait plus discret. Moins de bruit et de fureur, moins de spectaculaire aussi, mais ne vous y trompez pas: "Le Territoire des Morts" est un grand film, parfaitement maîtrisé d'un bout à l'autre.

18430398

Big Daddy: symbole du choc pétrolier qui nous guette?

e03565101b4f73b3fb388f4304f48746

Asia Argento: bon sang ne saurait mentir!

cce0d6ef64d4866abf78f0064e45868d

Big George en action

4758659882d89aefb2c576cb2834e767

Ah, je vois: c'est la molaire du fond!

aa5a6051da41214570e191922f6876f5

Noël au balcon, Pâques aux bizoms (proverbe haïtien)

3ba6180c368ac80aeb7d193427612efb

Bel outil! Faudra que je machette la même!