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CELLULAIRE

par Stephen King (Albin Michel - 2006)

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Ha!

Le nouveau Stephen King!

On a beau dire, c'est toujours un petit événement dans la vie du fantasticophile moyen! Tout a été écrit sur le King, le pire et le meilleur... Pisse-copie ou maître de la littérature fantastique? Businessman avisé ou dingue d'écriture? Technicien habile ou auteur inspiré? N'importe! King est un écrivain populaire qui maîtrise son sujet à la perfection et, sous cet aspect-là, il remplit parfaitement son contrat: quand il vous tient, il ne vous lâche pas! Quant à moi, le bougre m'a encore chopé. On me reprochait récemment (dans les commentaires de ce blog) de n'avoir rien foutu cinq jours durant: eh bien non, justement, je ne foutais pas rien, je lisais le dernier King! Et quand je lis le dernier King, je suis aux abonnés absents: dès que j'ai cinq minutes, hop! j'attrape le pavé et je m'échappe dans un coin pour me téléporter quelque part dans les sombres forêts du Maine où quelque chose d'horrible s'est remis à ramper... J'en perdrais le boire et le manger si ce n'était ma douce moitié qui me rappelle à la soupe pour enrayer mon lent dépérissement, et je me surprends à lui en vouloir un peu d'interrompre ma lecture dans son souci de me faire ingérer quelque nourriture, ingrat que je suis! Oui, tel est le pouvoir du King!

"Cellulaire"... C'est de portable dont il est question. Vaste programme! Je ne sais pas s'il vous est arrivé de partager un repas avec quelqu'un qui passe son temps à converser avec cent autres personnes ou à envoyer des SMS par-dessous la table, mais je vous garantis que très rapidement monte en vous l'irrépressible envie de lui flanquer son assiette en travers du clapoir ou de le coiffer avec la blanquette! Ainsi, cette magnifique invention censée élargir la communication n'a pas sa pareille pour instaurer une incommunicabilité durable entre les êtres. Par la magie du portable, l'autre ne devient digne d'intérêt qu'à partir du moment où il est loin et, corollaire inévitable, tout ce qui a la malchance de se trouver à proximité cesse immédiatement d'exister. L'"ici et maintenant" s'en voit dès lors anéanti au profit d'un "ailleurs et demain" d'apparence plus engageante. Cette promesse d'un paradis indéfiniment différé, au détriment de la réalité d'un espace-temps immédiat, situe d'emblée la "manie du portable" dans le domaine du religieux, le phénomène d'addiction témoignant de l'extase qu'il procure. De fait, il n'y a pas plus de rationalité à attendre de la part d'un esclave du portable que de celle d'un Témoin de Jéhovah, puisque tous deux sont connectés sur l'ailleurs...

Le 1er Octobre 200? à 15h03, tous les heureux possesseurs de portables connectés - et ça fait du monde! - se voient subitement métamorphosés en zombies écumants et se jetant sur tout ce qui bouge, y compris leurs semblables, pour les déchiqueter bec et ongles. En quelques heures, la civilisation telle que nous la connaissons s'effondre dans l'Apocalypse... Que font ceux qui, miraculeusement, n'étaient pas en communication? Inquiets pour leurs proches, ils agrippent leur portable et... bienvenue au club! De fait, un mystérieux signal (l'"Impulsion") a été émis on ne sait par qui ni pourquoi, qui a effacé toutes les infos stockées dans les cerveaux des victimes comme on reformate un vulgaire disque dur. Telle est la parabole que nous propose un Stephen King visiblement angoissé par la prédominance du virtuel sur le réel engendrée par les technologies modernes de communication. Lui-même, nous précise une notule liminaire, "ne possède pas de portable" et, pourrait-on ajouter, paraît tenir en piètre estime les accros à cette drogue dure... "Deviens ce que tu es", semble-t-il leur dire avec une ironie toute socratique, juste avant de les changer en zombies au cerveau parfaitement lisse, mortellement dangereux de surcroît... La "machine à décerveler" du Père Ubu fait sa réapparition au XXIème siècle sous le doux euphémisme de "téléphone portable"!

La fameuse incommunicabilité entre les accros et les résistants au portable, entre ceux qui "restent là" et ceux définitivement déportés dans la virtualité de l'ailleurs, s'actualise alors par un schisme irrémédiable au sein même de l'espèce humaine. La communication a vécu: quel discours rationnel peut-on tenir à un zombie? Dans ce nouvel ordre mondial, King s'amuse à injecter quelques constatations sociologiques: alors que la grande majorité des rescapés s'avère constituée de seniors dépassés par les nouvelles technologies, les ados tombent comme des mouches dans la déchéance zombiesque. Faut-il y voir un conflit de générations? ou l'asservissement précoce de l'esprit encore malléable des futures forces vives de l'humanité? De même, la religiosité du phénomène que j'évoquais plus haut est clairement identifiée dans l'épisode de la fanatique religieuse que les héros croisent sur un pont: bien qu'ayant échappé à l'"Impulsion", elle demeure aussi rétive à la raison que ceux qui y ont succombé. À ce titre, elle incarne véritablement l'avant-garde de l'ordre nouveau: comment effacer un disque dur préalablement vierge? Ce n'est pas un hasard non plus si parmi nos héros on trouve Tom, rescapé à force de résistance d'une famille castratrice de fanatiques chrétiens: il n'en est que plus déterminé à combattre ce nouvel intégrisme post-apocalyptique.

Mais les choses n'en restent pas là: une fois le formatage effectué, la reprogrammation commence... En d'autres termes, les zombies évoluent, quoique sur une trajectoire inédite. De l'esprit brumeux de ce troupeau sans âme émerge peu à peu une esquisse d'organisation, plus ou moins similaire à celle des insectes sociaux et sous-tendue par une pensée commune rudimentaire que King appelle "esprit de la ruche". Cette parodie de conscience, dont toute individualité est évidemment exclue, n'est pas sans évoquer certains fanatismes de masse et autres chasses aux sorcières historiques (on est en Nouvelle-Angleterre...). Plus grave, cette pensée unique se répand, aidée en cela par les nouveaux pouvoirs (suggestion, télépathie, etc...) que développe la meute. De grands pouvoirs entre les mains de débiles incapables de se débraguetter pour pisser, la métaphore est limpide: le nec plus ultra de la technologie en matière de communication pour quoi faire? Appeler la Star Ac'!!!

Comme dans tout totalitarisme, la pensée unique cherche à s'imposer à tous par l'annihilation du libre-arbitre. Ainsi, l'ordre nouveau des "phonistes", comme les nomme King, n'a de cesse que d'être parvenu à la zombification universelle de l'espèce. La scène où d'interminables files de gens mentalement contraints font la queue devant ce qui ressemble à s'y méprendre à ces chapiteaux de prédicateurs prosélytes qu'on rencontre un peu partout aux States, et à l'entrée desquels on leur tend un portable comme on donne l'Eucharistie, fait froid dans le dos. On ne s'étonnera pas non plus de voir les "phonistes" exprimer leurs décrets en Latin...

Et, comme dans tout totalitarisme, malheur aux résistants et autres libres-penseurs! Une fois planté son décor de fin du monde, King jette sur les routes des centaines de déracinés se dirigeant, mus par une force incontrôlable, vers un point de ralliement où l'on pressent que les attend un sort funeste. Parmi eux, un groupe de personnages héroïques va entrer en résistance contre l'ordre zombie, et c'est leur histoire que raconte le roman.

Malheureusement, malgré une idée de départ alléchante et un esprit frondeur des plus réjouissants dans la caricature qu'il donne de ses contemporains, "Cellulaire" comptera parmi les oeuvres mineures de King. Celui-ci s'y montre en effet quelque peu fainéant, et une pénible sensation de déjà-lu nous accompagne tout au long de l'histoire. On garde l'impression persistante que King est en train de réécrire "Le Fléau" tout en recyclant diverses situations déjà exploitées dans des oeuvres antérieures, ce qui débouche sur un roman fait un peu de bric et de broc et sans réelle nouveauté, faiblesse que le style toujours aussi efficace ne parvient pas à faire oublier. Ainsi, le personnage de Clay, dessinateur de BD, connaît un destin assez similaire à celui de la pop-star Larry Underwood dans "Le Fléau": tous deux voient le monde s'effondrer au moment même de leur consécration artistique, et entreprennent un long voyage initiatique au terme duquel il troqueront les paillettes d'une gloire éphémère contre une maturité durement acquise - sauf que dans "Cellulaire", ledit voyage traîne quelque peu en longueur au fil de situations souvent répétitives. Face à lui, on trouve un inquiétant "Dépenaillé", sorte de porte-parole de la nation zombie, qui n'est pas sans évoquer l'omniprésent et terrifiant Randall Flagg, ne serait-ce que par l'impérialisme qu'il exerce sur les rêves de ses adversaires, et que King semble regretter d'avoir tué dans le dernier volume de "La Tour sombre"... Et, puisqu'on en est à évoquer son Grand Oeuvre, on voit ici se reformer une manière de "Ka-Têt" avec la rencontre de plusieurs personnages dissemblables réunis par le destin en vue de la réalisation d'un objectif connu de lui seul (dans les deux cas: deux hommes + une femme + un enfant). Je laisse aux fans le soin de découvrir par eux-mêmes les autres recyclages auxquels s'est livré un King pas vraiment inspiré sur ce coup.

Ah ouais, un dernier truc: je n'ai pas de portable!

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