ALL-STAR BATMAN #1

par Frank Miller & Jim Lee (Panini - Février 2006)

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Encore Batman! Ouais, je sais que ça risque de râler dans les chaumières, mais avouez que je ne pouvais pas passer un tel évènement sous silence: la réunion de deux superstars du comics parmi les plus adulées des fans, ça mérite bien un petit papier!

Frank Miller, on ne présente plus. Nul n’a oublié le ravalement de façade qu’il opéra dans les eighties sur un Daredevil moribond, prologue à ce que certains considèrent encore aujourd’hui comme son chef-d’oeuvre: « Elektra ». Il fut également le premier à faire se télescoper le polar urbain et le comics de super-héros, dont la dominante était plutôt SF jusque là. En bout de parcours, cela donne le sublime « Sin City », où des personnages de série noire se prennent pour des super-héros - voir le personnage de Marv, sorte de Superman des bas-fonds, emblématique de cette fusion des genres. En cela, il est le père spirituel des Jeph Loeb et Ed Brubaker d’aujourd’hui, qui pratiquent le comics urbain avec le talent qu’on leur connaît. Nulle surprise donc à voir la route de Batman, super-héros urbain par excellence, croiser celle de Miller dans une déflagration dont on n’a pas fini de recevoir encore toutes les retombées.

Avec Batman, Miller s’est attelé à une déconstruction du mythe qui confine à de l’acharnement! Le Dark Knight ultra-violent et psychopathe tel qu’on le connaît aujourd’hui, dans son environnement de crasse et de corruption, c’est à lui qu’on le doit. La tuerie commence en 1986 avec « The Dark Knight Returns » où un Batman rhumatisant sort de sa retraite pour remettre de l’ordre dans un Gotham à peine futuriste. Trop iconoclaste, et réellement perturbante pour la cohérence de l'univers DC, la mini-série sera rapidement évacuée de la continuité officielle par l'éditeur, pour être rangée dans la catégorie « elseworlds » - c’est-à-dire comme mettant en scène un Batman alternatif vivant ses aventures dans un univers parallèle. Qu’à cela ne tienne: après son avenir, Miller s’en prend l’année suivante aux origines du Dark Knight en compagnie du dessinateur David Mazzucchelli, avec l'arc "Year One" paru dans les numéros 403 à 406 de « Batman ». On y découvre le tout jeune inspecteur Gordon, flic intègre débarquant dans une Gotham déjà pourrie jusqu'à la moelle, et essayant de survivre au sein d'un commissariat de ripoux. Ses seuls alliés: le procureur Harvey Dent (futur Double Face) et un certain milliardaire orphelin qui rêve de chauves-souris... Ajoutez une Selina Kyle (bientôt Catwoman) qui s'adonne à la prostitution pour survivre dans la zone de Gotham, et vous aurez une idée du traitement de choc que Miller fait subir au "Bat-Verse"! Parallèlement est mis en place le monde parfaitement structuré des familles mafieuses de Gotham, que Jeph Loeb et Tim Sale reprendront en main dans leurs superbes et très noires maxi-séries "The Long Halloween" et "Dark Victory". Après cette redéfinition au vitriol des origines, Miller reviendra à son Batman futuriste en 2001 avec la mini-série "The Dark Knight Strikes Again".

Avec ce tout nouveau "Batman and Robin", dont un Panini toujours à la pointe de l'actualité nous offre les deux premiers épisodes six mois à peine après leur sortie aux USA, ce sont cette fois les origines de Robin que l'incorrigible Miller se propose de dynamiter! Si d'une façon globale les événements conduisant à la rencontre de Batman et du "Boy Wonder" sont conformes à ce que l'on en connaît, le détail et la chronologie de ce pitch basique sont en revanche singulièrement mis à mal. En fait, au contraire d'un Alan Moore dont le travail d'orfèvre consiste à exploser le contenu d'une série sans en altérer la cohérence (laquelle constitue d'ailleurs l'outil même de cet irréversible travail de sape), Miller se fout comme d'une guigne de la continuité du mythe et des répercussions que ses innovations vont avoir sur l'ensemble de l'univers DC, à tel point que l'éditeur et les fans s'interrogent sérieusement quant à savoir si cette mini-série doit être intégrée ou non à la "continuité officielle"... Autant vous dire qu'aux States, le débat est quelque peu animé!

Ce besoin impérieux d'ébranler les fondations d'une série sans se soucier des conséquences sur l'image du personnage témoigne à mon avis, contrairement à ce qu'on pourrait penser, non pas d'un mépris de la part de Miller pour tous ceux qui ont un jour travaillé sur Batman, mais bel et bien d'une passion immodérée pour le Dark Knight. Quelque part, Miller demeure inconsolable de n'avoir pas, comme Bob Kane, créé le personnage: d'où sa détermination et son acharnement à se l'approprier, en faire sa chose, à en pétrir et repétrir l'argile jusqu'à le rendre méconnaissable.

Et c'est effectivement ce qui se produit: le Dark Knight que vous trouverez dans "All-Star Batman", vous ne l'avez jamais vu. Plus givré que jamais, quasi facho dans son obsession de lutter contre le crime, mal rasé, certainement puant sous son collant, pied au plancher d'une Batmobile qui transperce Gotham sans aucune considération pour ce qui aurait le malheur de traverser la rue, grommelant dans sa barbe comme un débile, c'est à croire qu'une entité infernale possède littéralement le propret Bruce Wayne dès qu'il abandonne son smoking! Loin du Batman compatissant que l'on connaissait jusque là, recueillant sous son aile protectrice le pauvre petit Robin orphelin, il rudoie le malheureux Dick Grayson avec la dernière des brutalités, lui intimant de cesser de pleurer et de s'endurcir, et lui distribuant des baffes au besoin! Bref, de la maltraitance à enfant pure et simple!

Entre autres personnages pas piqué des vers, on découvrira un Alfred musculeux et baroudeur bien éloigné du majordome obséquieux habituel, et une Vicky Vale hypersex se livrant sous nos yeux ébahis à un torride déballage de lingerie coquine - ce qui ne l'empêchera pas quelques pages plus loin de se faire copieusement défoncer la tronche par des flics ripoux! On a affaire, on le voit, à un Frank Miller politiquement incorrect, résolument provocateur et bien déterminé à exploser tous les tabous!

On pourrait être étonné du choix de Jim Lee, dont on n'a pas oublié le superbe "Hush", pour tenir les crayons. En effet, le style de Miller dessinateur, dont toute l'efficacité réside dans l'épure, est aux antipodes des cases foisonnantes de Lee et de son trait hyperréaliste. Pour "Year One" où il se cantonnait également au script, Miller avait  pris soin de s'adjoindre avec Mazzucchelli un dessinateur au style proche du sien. Néanmoins, et même s'il ne s'agit probablement là que d'une réunion de stars orchestrée par DC, force est de reconnaître que Lee se montre une fois de plus étonnant (malgré une mise en couleurs tapageuse qui ne lui rend pas toujours justice), son trait précis et ses dessins fourmillants de détails servant admirablement cette histoire pleine de bruit, de fureur et de confusion.

Un seul bémol: le prix. Pourquoi paie-t-on 4,15 € pour un fascicule regroupant seulement deux comics alors qu'habituellement, la revue de quatre comics coûte chez Panini sensiblement le même prix (4,20 €). Ça ressemblerait pas un peu à du foutage de gueule?

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Le Batman nouveau: plus ça va, pire il est!

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Robin: un mauvain départ dans la vie...

alfred

Attention, les filles: Alfred tombe la chemise!

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Vicky Vale: champagne et lingerie fine!

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Un radar? Où ça? Non, j'ai pas vu de radar!

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