13 juin 2008
TRASH (Mai 2008)
Vu à la télé
TRASH (Mai 2008)
Il est grand temps que vous sachiez une chose: les films les plus branques que vous avez pu voir chroniqués ici même, depuis plus de deux ans que ce blog existe, ont pour la plupart été visionnés à l'occasion des séances "Trash" diffusées sur Arte, véritable anthologie du cinéma gonzo qui explore indifféremment des sous-genres aussi peu fréquentables que le classique horrifique, le nanar d'exploitation, l'érotisme déviant ou encore l'ésotérisme arty, mais qui se trouvent souvent réunifiés par une notable propension pour le kitsch le plus décomplexé. Pour bien vous signifier à quel point ces séances ont constitué une mine d'or pour ces pages, voici une liste exhaustives des OVNI ci-chroniqués: "L'Attaque de la Moussaka Géante", "Le Masque du Démon", "La Nuit des Morts-Vivants", "La Révolte des Morts-Vivants", "Le Retour des Morts-Vivants", "La Maison de l'Exorcisme", "La Fiancée de Dracula", "Le Carnaval des Âmes", "La Langue tueuse", "The Roost", "Le Jour des Morts-Vivants", et encore n'ai-je retenu que les films fantastiques afin de ne pas sortir du sujet de ce blog. Cela dit, vous comprendrez mieux pourquoi j'ai décidé d'inaugurer ce jour une nouvelle rubrique, en principe mensuelle, consacrée spécialement auxdites séances "Trash" - un peu à la manière dont j'ai traité des "Séances interdites" de l'ami Yannick Dahan programmées sur Canal +. Adonc, on attaque avec "La Maison ensorcelée", nanar gothico-psychédélique du Britannique Vernon Sewell, on enchaîne sur "Bubba Ho-Tep" qui consacre le retour sur grand écran de Don "Phantasm" Coscarelli, et on conclut par "Une Hache pour la Lune de Miel" d'un Mario Bava - eh oui, encore lui! - certes en petite forme dans un giallo très très bis, mais non dénué d'intérêt. Voila. Quand vous aurez digéré tout ça, on verra bien si vous viendrez en redemander - quoique quelque part, je l'espère bien! Que vous dire de plus? Que ça se passe le vendredi soir entre 23h et minuit sur Arte et que, pour les couche tard qui ont la TNT, les films sont régulièrement rediffusés tout au long du mois vers les trois heures du mat - c'est là qu'on voit les plus motivés! En espérant que vous serez nombreux à rejoindre cette grand'messe du kitsch...
LA MAISON ENSORCELÉE
(Curse Ot The Crimson Altar)
de Vernon Sewell (1968)
Comme chacun sait (je vous l'ai assez répété!), dans les sixties c'est la firme Hammer et son maître d'oeuvre Terence Fisher qui tiennent le haut du pavé de la production fantastique, à tel point que certains considèrent la décennie comme l'avènement d'un second Âge d'Or du genre. En conséquence, la mode est au gothisme à petit budget, et le cinéma populaire british fourmille de productions modestes - et souvent nanardesques - marchant sans vergogne sur les brisées de la célèbre firme. Si Vernon Sewell fait partie de ce mouvement parallèle, l'homme n'a toutefois pas attendu la sortie du "Frankenstein s'est échappé" de Fisher, qui a inauguré le style Hammer en 1957, pour se lancer dans le fantastique, et on lui doit notamment (entre autres polars et films de guerre) "Ghosts Of The Berkeley Square" (1947) et "The Ghost Ship" (1952) qui, aujourd'hui encore, demeurent inédits chez nous. De plus, l'homme n'est pas un inconnu des habitués de ce blog puisque j'ai déjà eu le plaisir de vous chroniquer "Le Vampire a soif", tourné l'année précédente, réjouissant nanar interprété par Peter Cushing, acteur estampillé "Hammer", et qui restera dans nos mémoires pour son inénarrable mite géante suceuse de sang (voir "Mollards" de Janvier 2007).
De même, "La Maison ensorcelée" mérite de figurer parmi les très riches heures du nanar kitschissime, et Arte ne s'est certes pas trompée en le programmant. Curieusement, cette oeuvrette que rien ne prédestinait à ce qu'on s'en souvienne finit par s'avérer, la patine du temps aidant, une pièce de choix pour tout cinéphile s'intéressant quelque peu au cinéma populaire - et là, je ne parle pas uniquement de la secte très restreinte des inconditionnels du navet. Car, nonobstant son incontestable zèderie, "La Maison ensorcelée" est une sorte de film historique, une façon de repère incontournable pour la fantasticophilie, et ce pour différentes raisons. Par exemple, si vous consultez une quelconque encyclopédie du cinéma fantastique, le film vous sautera immanquablement aux yeux par son casting, qui consacre la fusion de deux âges d'or à un moment charnière, au travers de Boris Karloff, légende de la fameuse période "Universal", et de Christopher Lee, véritable pilier de la Hammer. Cette confrontation hautement symbolique entre une époque révolue, personnifiée par un Karloff miné par la maladie et ne quittant pas son fauteuil roulant, et le sang neuf de ses héritiers britanniques incarné par un Chris Lee sémillant, prend les allures d'une transmission de flambeau qui ne manquera pas d'émouvoir les fantasticophiles en remuant un sentiment doux-amer de nostalgie. Ajoutez à cela, quoique dans un rôle très secondaire, la très culte Barbara Steele, autre superstar de l'horreur révélée par quelques chefs-d'oeuvre du gothisme italien (citons notamment "Le Masque du Démon" de Mario Bava - 1960 - ci-chroniqué, et "La Danse macabre" d'Antonio Margheriti - 1964), plus quelques autres habitués de la Hammer tels que Rupert Davies (vu la même année dans "Dracula et les Femmes" de Freddie Francis) ou encore l'omniprésent Michael Gough qui se fait une seconde jeunesse chez Tim Burton, non seulement en interprétant le rôle d'Alfred dans le dyptique Batman, mais surtout dans "Sleepy Hollow" (1999), magnifique hommage aux films de la Hammer. Autre nom prestigieux, quoiqu'employé ici quelque peu abusivement: celui de H.P. Lovecraft. En effet, "La Maison ensorcelée" se veut une adaptation de "La Maison de la Sorcière", bien qu'il ne subsiste dans le script que peu de choses de la célèbre nouvelle du Maître: seuls la dimension onirique des aventures du héros et le fameux "Livre noir" ont été préservés, pour déboucher sur une intrigue lourdement rationalisée dans un final décevant et en contresens total avec la cosmologie non euclidienne mise en place par HPL, à laquelle les scénaristes évitent soigneusement de se frotter.
Plus intéressante est l'esthétique du film qui, bien que là encore typiquement zédeuse dans son extravagance délicieusement tapageuse, est particulièrement représentative du millésime 1968, année de tous les dangers qui voit la sortie du film. Ainsi, le style gothique tel que défini par la Hammer se voit ici compliqué d'une pop-culture psychédélique en provenance directe du mythique "Swingin' London". En effet, si les forêts profondes et les antiques demeures aux décors tarabiscotés restent de mise, le psychédélisme entre en scène dès que l'on pénètre la dimension proprement fantastique, et notamment dans les séquences empruntées à Lovecraft. Le basculement du héros dans un monde onirique et cauchemardesque est ainsi annoncé par des images kaléidoscopiques dont Sewell abuse, et auxquelles il ne manque plus que la musique du Pink Floyd de Syd Barrett pour se retrouver dans l'ambiance du célèbre club "UFO". Cette atmosphère de boîte psyché se renforce encore dès que l'on entre dans la dimension de la sorcière, où une assemblée de créatures assez croquignolettes dans leur aspect torture le héros pour l'amener à signer le fameux "Livre noir", et se voit éclairée par tout un light show stroboscopique aux couleurs impossibles! Par le fait, ces séquences méritent amplement de figurer dans toute anthologie nanardesque digne de ce nom, que l'on évoque le sort peu enviable infligé à la malheureuse Barbara Steele qui, dans le rôle de la sorcière, se voit entièrement peinte en vert, le crâne surmonté de cornes de bouc du plus bel effet, ou ce bourreau au look SM en slip de cuir et casque de moto surmonté d'une paire d'andouillers de cerf, et je ne vous parle pas du reste de la congrégation!
Ajoutez à tout ça quelques timides scènes de nudité, signes avant-coureurs de la révolution sexuelle en marche, et une prédominance d'affriolantes mini-jupes dans la garde-robe de ces demoiselles, puis allumez un bédo par là-dessus: vous aurez alors fort dignement fêté le quarantième anniversaire de Mai 68!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces=10387.html
de Don Coscarelli (2003)
À l'instar de Jim Morrison, et au contraire de Paul McCartney qui, lui, a depuis longtemps précédé dans la tombe ses copains John et George comme nous le signifient les nombreux indices cabalistiques laissés sur la pochette de "Sgt Pepper", Elvis n'est pas mort. Suite à une histoire de substitution un peu compliquée que je vous laisse le soin de découvrir, il coule des jours sinistres dans une maison de retraite dont il arpente les couloirs, précédé de son déambulateur, en compagnie de son pote JFK qui, comme chacun sait, était black! Si Mike Shrieve a l'insigne privilège d'avoir seize ans pour l'éternité, Elvis, lui, a bien vieilli, n'arque plus, se trimballe au bout de la teub une protubérance qui résiste à toute prophylaxie et, comble de la déchéance, tout le monde le prend pour son propre sosie - sauf son pote JFK, ce qui est somme toute logique! Bref, Elvis déprime à mort et n'entrevoit d'autre avenir qu'une inéluctable décrépitude quand, sortie d'un lac voisin dans lequel elle a été précipitée suite à un concours de circonstances assez homérique, une momie dévoreuse d'âmes jette son dévolu sur le mouroir où croupit notre idole déchue. Menant l'enquête sur les morts suspectes qui déciment les pensionnaires, Elvis va redonner un sens à sa vie en livrant à la créature un ultime et flamboyant combat...
Ce concept foutraque "Elvis contre la Momie", propre à mettre en route chez moi le processus d'une fantasmatique zédeuse autant que débridée, ne va pas sans m'évoquer ces sommets du nanar que sont probablement "Billy The Kid Vs Dracula" et "Jesse James Meets Frankenstein's Daughter" que le trop méconnu William Beaudine, dont je désespère de voir un film avant de mourir, tourna en 1966. En effet, à première vue, un script aussi gonzo laissait augurer un grand moment de délire et de kitsch. Or, il n'en est rien: le traitement qu'en donne Don Coscarelli, dont ce "Bubba Ho-Tep" consacre le retour au long métrage après des années d'absence (depuis un "Survival Quest" passé inaperçu en 1989, pour être précis) s'avère bien trop sage et timoré, et échoue à restituer toute la démesure que méritait un sujet dont il est pourtant l'auteur. Là où l'on était en droit de s'attendre à un digne représentant de ce cinéma décalé que nous aimons tant, et dont les séances "Trash" nous ont déjà programmé quelques dignes représentants tels que les OVNI "L'Attaque de la Moussaka géante" ("Mollards" de Mars 2006) ou "La Langue tueuse" ("Mollards d'Août 2007), "Bubba Ho-Tep" se montre bien trop pusillanime, comme si Coscarelli craignait de pécher par excès de kitsch alors que, précisément, c'était le moment idéal pour en rajouter des louches. Au finish, on reste donc avec une série B assez bien réalisée et sympathique dans ses intentions, mais bien trop classique dans sa forme pour amener celles-ci à un total développement, d'où un arrière-goût fâcheux d'inachevé et de rendez-vous manqué.
À l'actif du film, nous retiendrons la performance du toujours très cabotin Bruce "Ash" Campbell, qui s'amuse beaucoup sous la défroque d'un King rhumatisant et sait nous communiquer son enthousiasme, parvenant même à engendrer par moments une certaine compassion pour son personnage. Coscarelli lui-même n'est pas le dernier à s'éclater, s'autoparodiant avec grand plaisir comme dans cette séquence où Elvis affronte un scarabée de la taille d'un rat, dont les attaques en piqué sont un évident clin d'oeil aux mythiques "sphères tueuses" de la franchise "Phantasm", ou encore en témoignant au travers de son inénarrable momie d'une sincère affection pour les "Craignos Monsters"!
Certes, on passe avec "Bubba Ho-Tep" un moment agréable, mais on aurait souhaité un traitement un peu moins constipé de ce script qui réclamait une outrance assumée et revendiquée. Putain, pète un coup et lâche-toi, Don!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18408902&cfilm=35131.html
UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL
a.k.a. LA BAIE SANGLANTE 2
(Il rosso Segno della Follia)
de Mario Bava (1969)
Certes, la filmographie de Mario Bava est suffisamment riche en petites merveilles pour qu'on puisse s'interroger sur le choix d'Arte de sélectionner l'un de ses gialli les moins aboutis... S'il connut une fugitive distribution en Belgique en 1971 sous le titre "Une Hache pour la Lune de Miel" (traduction littérale de son titre espagnol "Un Hacha para la Luna de Miel" - l'oeuvre étant une coprod italo-ibérique), "Il rosso Segno della Follia" ne fit son apparition dans l'hexagone qu'avec l'avènement de la VHS sous l'appellation "La Baie sanglante 2", titre d'autant plus stupide que le classique du bis auquel il se réfère (et que d'aucuns, dont votre serviteur, considèrent comme le premier slasher de l'histoire du cinéma) lui est postérieur de deux ans! Ceci pour dire que, si l'on ne crache pas sur le fait d'avoir l'occasion de voir une oeuvre assez rare, on comprend assez bien en revanche que les distributeurs français aient pu à l'époque faire l'impasse sur une production bâclée par bien des aspects, probablement du fait d'un budget étriqué et d'un temps de tournage de l'ordre du subliminal. Ainsi, on pourra être agacé par la réalisation proprement dite, avec notamment une profusion de zooms et zooms-back incessants et souvent hasardeux au détriment de mouvements de caméras plus sophistiqués, délivrés au rythme d'une envahissante musique de supermarché qui alterne avec des dialogues creux, parfois hors de propos et souvent strictement utilitaires, débités par des acteurs sans aucun charisme - exception faite de l'excellente Laura Betti, qui nous offre une prestation savoureusement inquiétante.
Heureusement, il y a Bava derrière la caméra, et on peut compter sur cet artisan consciencieux et esthète incurable pour sauver ce qui peut l'être et nous livrer un film suscitant un intérêt certain en dépit de ses nombreux défauts. Confronté à des choix que l'on subodore drastiques, Bava concentre son énergie sur ce qu'il sait le mieux faire: composer et éclairer un plan. Dès lors, on oublie les longueurs d'une narration qui, il faut bien le dire, a tendance à se traîner, et on se laisse éblouir par les mille inventions visuelles de celui qui fut l'un des meilleurs chefs-op de son époque. Comme dans "Suspiria" et "Inferno" de l'élève Argento - quoique dans un style ici plus "apaisé", mais ô combien plus vénéneux! - le script plus ou moins improbable n'a d'autre valeur que celle de prétexte à un délire esthétique de tous les instants et, si l'on entre dans le film autrement que comme dans un musée, on risque fort d'être déçu et de passer à côté d'une expérience contemplative des plus enrichissantes. Car "Une Hache pour la Lune de Miel" est avant tout une oeuvre "for your eyes only", et qu'il convient de ne pas aborder avec des préoccupations trop "dramatiques", ce qui est une façon de dire qu'elle est peut-être réservée aux fans inconditionnels de Bava - mais rien ne vous empêche de le devenir! Dans ce contexte, on notera avant tout le choix du lieu de tournage, une de ces villas excessivement baroques comme on n'en trouve qu'en Italie, avec des intérieurs labyrinthiques aux décors tarabiscotés et surchargés de fresques, moulures, tentures, statues, etc, symptomatiques de la manière de Bava qui sait comme personne distribuer la lumière dans leurs mille recoins, engendrant un climat de menace séculaire. Le réalisateur occupe l'espace et étouffe le spectateur sous un foisonnement de bimbeloterie aux formes tourmentées et à la fonction esthétisante parfois gratuite, mais souvent hautement symbolique, qui contribue efficacement à l'élaboration de ses atmosphères. On a par moment le sentiment, devant tant de maniérisme, que chaque plan est l'oeuvre d'un peintre fou obsédé par la réalisation d'une toile "définitive". Cette succession de plans sublimes et suffocants trouve son dynamisme dans un montage habile, particulièrement dans les scènes où la tension se fait la plus intense: ainsi, la séquence dans laquelle le héros cède à la déprime dans son ancienne chambre d'enfant, face aux multiples jouets qui s'animent pour devenir une sorte d'auditoire accusateur, est un véritable morceau de bravoure dont sauront se souvenir Argento ainsi que moult réalisateurs ayant ultérieurement approché la thématique de l'automate maléfique.
On le voit, une fois de plus Bava s'empare à bras le corps d'un petit film d'exploitation pour lui imprimer sa marque indélébile d'auteur. L'indigence de la production, qu'il s'efforce de transcender de tout son talent d'esthète, est d'autant plus regrettable qu'elle foire un script (auquel Bava a activement participé) au potentiel certain, et qui aurait mérité un meilleur traitement. Ainsi, le parti pris de nous dévoiler dès les premiers plans l'identité de l'assassin décentre de façon inhabituelle et originale la cosmogonie classique du giallo, et permet d'en évacuer les conventions les plus sclérosantes, telle la composante "whodunit" avec déplacement des soupçons d'un personnage à l'autre. S'il y a bien une enquête dans "Une Hache pour la Lune de Miel", celle-ci n'est nullement policière (sans complexes, le flic de service avoue que sa technique consiste à attendre, c'est-à-dire à ne strictement rien foutre), mais bel et bien introspective, puisque le héros, psychopathe étonnament lucide, ne traque rien moins que les raisons de sa folie. Chaque meurtre commis lève ainsi un pan de son amnésie et fait reculer le refoulement pour approcher la scène originelle, qui se révèlera en consacrant sa perte. Dès lors, l'assassinat ritualisé dans un mode opératoire invariable, qui renvoie à certains fétiches récurrents vecteurs de réminiscence (ici: hachoir à viande et robe de mariée), répond moins à la satisfaction d'une pulsion morbide irrésistible qu'à la nécessité vitale d'une thérapie. Dans un de ces paradoxes pervers devenus quasiment sa marque de fabrique, Bava fait cohabiter Éros et Thanatos ou, à un autre niveau, le psychanalyste et son patient névrosé, dans un seul et même personnage. Les termes de la contradiction schizophrène qui déchire le héros peuvent être ainsi exprimés: pour cesser de tuer, il faut que je continue à tuer!
Cette double contrainte scénaristique confirme Bava, si besoin en était, en tant que maître de l'ambiguïté perverse. Ici, il ne se contente pas d'écarteler son héros par des pulsions contradictoires, mais traite le spectateur de manière similaire en introduisant à mi-film un élément fantastique qui va singulièrement compliquer l'affaire. En effet, suite à l'assassinat de sa propre épouse, le héros va se retrouver persécuté par le fantôme de celle-ci. Situation classique, certes, face à laquelle on est censé se demander si on a affaire à un revenant effectif ou à une hallucination engendrée par la culpabilité de l'époux meurtrier. Non seulement, on s'en doute, Bava prend bien soin de maintenir cette indécidabilité, faisant pencher la balance tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, mais il se paie en outre le luxe pervers d'introduire soudainement une troisième possibilité, lorsque le héros découvre QU'IL N'EST PAS LE SEUL à voir la revenante, son entourage continuant à réagir comme si celle-ci était toujours vivante! On se demande alors sérieusement si le meurtre de l'épouse n'a pas tout simplement été fantasmé par un cerveau encore plus malade que ce qu'on avait imaginé, hypothèse que le script s'empresse bien évidemment de relativiser, à peine est-elle posée! À ce stade-là, inutile de vous dire que l'on se retrouve assez délicieusement largué, au moins autant que le héros lui-même, et ce jusqu'à la conclusion où Bava persiste et signe avec une pirouette scénaristique assez remarquable, s'amusant visiblement beaucoup de la frustration sadique qu'il a su engendrer par ses incessantes manigances.
Tout cela concourt à nous conforter dans cette idée qu'avec "Une Hache pour la Lune de Miel", on est passé à côté, mais pas loin, d'un grand giallo, ce qui nous amène à déplorer une fois de plus que Bava ait été tout au long de sa carrière considéré par-dessus la jambe par des producteurs qui ne croyaient que du bout des lèvres au genre fantastique, pas assez en tout cas pour donner à celui qu'ils considéraient comme un simple faiseur les moyens et le temps d'exprimer tout son art. Considérant les chefs-d'oeuvre du bis qu'il a su par ailleurs réaliser avec quelques bouts de ficelle, on continue à fantasmer sur les merveilles que Bava aurait réalisées s'il avait pu disposer ne serait-ce que du dixième des moyens alloués de nos jours aux tâcherons sans âme qui polluent régulièrement le genre. Amer constat...
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.youtube.com/watch?v=RWRbDqz8zhQ
Boris Karloff, dans un de ses derniers rôles
Allumez les pétards, le show psychédélique commence!
Barbara Steele peinte en vert, que du bonheur!
La torture par le rire!
Elvis dans un sale état!
Une nouvelle version de JFK!
Le trio de momies enfin au complet!
Un superbe tour de valse avec Mario Bava
Dors, mon petit manequin-quin!
Encore une qui a lâché la rampe!
07 mai 2008
LA MAIN DU DIABLE
Vu à la télé
LA MAIN DU DIABLE
de Maurice Tourneur (1943)
Croyez-le si vous voulez, mais il fut un temps où le cinéma français eut une production fantastique de qualité, et qui comptait même quelques spécialistes parmi lesquels on peut citer René Clair ou le génial Georges Franju. Par ailleurs, il n'était pas rare que les plus éminents représentants de ce cinéma populaire que l'on désigne sous le concept de "Qualité française" ne viennent au genre à un moment où à un autre, définissant un style que l'on a qualifié de "réalisme fantastique", ce qui est le cas de Maurice Tourneur dont l'excellent Patrick Brion a eu la bonne idée de programmer "La Main du Diable" à l'occasion d'un cycle de son "Cinéma de Minuit" consacré à ce cinéaste patrimonial. Très spécifiquement, et alors qu'Hollywood, en plein "Âge d'Or Universal", se déporte vers une illustration du genre de nature essentiellement horrifique en exploitant le thème du monstre, le cinéma français pratique un fantastique beaucoup plus "pur", privilégiant l'étrange, la féerie et l'onirisme, et l'on sent que le mouvement surréaliste n'est pas loin. Adapté très librement d'une nouvelle de Nerval, auteur oniriste s'il en est, "La Main du Diable" bénéficie d'un scénario de Jean-Paul Le Chanois remarquablement ficelé, et qui propose une illustration inédite du thème de "la main maudite" - dérivé du mythe moyenâgeux de "la main de gloire" - très en vogue à l'époque comme en témoignent des oeuvres telles "La Bête aux cinq Doigts" de Robert Florey (1946) ou encore les multiples versions des célèbres "Mains d'Orlac".
De construction très dramaturgique, le script multiplie les coups de théâtre et divise ce faisant le film en plusieurs actes distincts, chacun d'entre eux projetant un éclairage différent sur une intrigue machiavélique qui sait nous surprendre à chaque instant. Véritable film à tiroirs, "La Main du Diable" ne souffre toutefois d'aucun hiatus ni chute de rythme et l'écriture, tant filmique que scénaristique, nous laisse baba par la limpidité avec laquelle elle noue et dénoue l'écheveau complexe qu'elle a su élaborer. Le film s'ouvre ainsi par l'arrivée d'un manchot inquiétant et terrifié, portant un mystérieux colis et que l'on devine traqué par quelque abominable menace, dans une auberge sinistre bâtie sur un cimetière et dans laquelle les clients s'amusent à se raconter des histoires macabres. On est ici dans le registre du film d'épouvante classique, et Tourneur parvient à nous accrocher et à nous ferrer avec une efficacité imparable, jouant de l'ombre et de la lumière comme un maître expressionniste (rappelons que le cinéaste citait souvent Fritz Lang comme son principal inspirateur). Dans cette atmosphère lourde où les événements singuliers se multiplient avec l'arrivée de l'étranger, celui-ci peut alors raconter sa propre histoire, que l'on sait d'ores et déjà bien plus terrifiante que tout ce qu'on pu évoquer les amateurs de frissons qui l'entourent. Débute alors un flash-back où l'homme évoque son passé de peintre calamiteux qui, par l'acquisition d'un coffret contenant une main coupée et vivante auprès d'un inquiétant cuisinier (excellent Noël Roquevert), acquiert du jour au lendemain le talent, ainsi que la gloire qui va avec. On passe dès lors dans le registre du drame populaire, qui est la véritable spécialité de Tourneur. Mais ce rêve lumineux et mondain se fissure soudain avec l'arrivée d'un petit personnage replet et sarcastique en costume d'huissier, qui n'est autre que le Diable venu réclamer son dû. Le film bifurque dès lors dans une thématique faustienne qui n'est pas sans rappeler "La Beauté du Diable" de René Clair (1949) dont il constitue une sorte de précurseur. Saluons au passage la performance "diabolique" de l'acteur Pierre Palau, qui sait faire passer dans son oeil narquois bien plus de menaces angoissantes que ne parviendront jamais à en susciter tous les artifices visuels que le cinéma a pu ou pourra inventer. On entre alors dans une structure de film noir, genre dans lequel excellait le cinéma français de l'époque, qui nous montre le héros piégé dans une machination infernale, et où chaque effort qu'il fait pour s'en sortir l'enfonce un peu plus, le Malin veillant à ruiner ses efforts avec une tenace pugnacité. Au moment où l'homme touche le fond au terme d'une dégringolade proprement luciférienne, nouveau coup de théâtre avec l'apparition d'une étrange secte de manchots masqués, spectres des précédents possesseurs de la main maudite et victimes de la même malédiction. Chacun dès lors se démasque et raconte sa propre histoire dans une séquence proprement hallucinante de surréalisme, où Tourneur nous assène les visions les plus folles avec une rare poésie. Cette communauté fantomatique donnera à notre héros les moyens de faire échec au Diable et de se libérer de la malédiction, au terme d'une ultime aventure qui nous ramène dans le présent et dans l'auberge pour un dénouement que je me garderai bien de vous révéler.
On ne saura jamais assez remercier Patrick Brion de nous avoir déterré cette pure merveille, hélas bien oubliée (et parfois abusivement controversée en tant que production de la sulfureuse firme "Continental"), qui constitue un véritable feu d'artifice de virtuosité filmique, scénaristique et interprétative. D'une originalité quasi impensable de nos jours, le scénar peaufiné par Le Chanois avec une précision d'orfèvre (au point que l'on se demande s'il n'aurait pas acquis lui-même la fameuse main!) et émaillé de dialogues tout à fait savoureux, nous emmène et nous perd dans un voyage fantastique tout en rebondissements, et dont chaque étape fait l'objet d'un nouvel émerveillement. Tourneur, quant à lui, offre ici une sorte de résumé de sa brillante carrière, et montre qu'il peut passer d'un style à l'autre avec une aisance insolente, qui dénote d'une parfaite maîtrise de tous les genres. Enfin, Pierre Fresnay est proprement époustouflant, qui nous gratifie pareillement d'une prestation de caméléon, passant graduellement de l'insouciance goguenarde à la terreur panique, balayant toute la gamme des possibilités d'un immense acteur.
Bref, un spectacle total et, pour tout dire, un chef-d'oeuvre!
Jeux de mains, jeux de vilains!
Les toiles diaboliques d'un peintre possédé
Le mec, il y croit pas!
25 décembre 2007
SEANCE INTERDITE (Décembre 2007)
Vu à la télé
SÉANCE INTERDITE (Décembre 2007)
Bon, puisque c'est Noël - que je souhaite joyeux à tous mes fidèles ainsi qu'à mes occasionnels, sans oublier les éventuels qui demain viendront rejoindre notre petite communauté de sympathiques fadas - je vais me fendre d'un post à l'occasion de la saison d'hiver de la "Séance interdite" de notre ami Yannick Dahan, qui se déchaîne positivement dans une sélection de petites pépites de séries B gorissimes, sans lesquelles la vie du cinéphile serait somme toute assez triste. Car les grands auteurs, c'est bien admirable, mais il faut de temps en temps et conformément à un célèbre aphorisme gainsbarrien savoir se décontracter l'intelligence par une (sous) culture ponctuelle de la connerie. Justement, le jeune James Gunn milite en faveur d'une imbécillité non seulement revendiquée mais en outre soigneusement entretenue! Eli Roth, lui, met en scène cette connerie graveleuse si répandue chez les gens les plus décontractés, pour dans un second temps les soumettre aux pires sévices, non sans pratiquer une certaine dérision dans l'outrance. Quant à M.C. Dahan, qui n'est pas le dernier à jouer au con à l'occasion de ses présentations délirantes et hautement appréciées, s'il pouvait néanmoins éviter de nous raconter les films quasi in extenso avant leur projection, ainsi que de nous déflorer prématurément les scènes les plus décoiffantes, ça ne serait... pas plus con! Allez, Yannick, joyeux Noël à toi aussi, et continue à nous éclabousser encore longtemps: on aime! HORRIBILIS (Slither) de James Gunn (2005) Oublions le James Gunn responsable des scénarii du navrant "Scooby-Doo" (2002) et du révoltant "L'Armée des Morts" (2004) - chroniqué en ces pages - afin de nous pencher sur son passé douteux chez la célèbre firme Troma, bien connue de l'Internationale Nanardeuse rigolarde et pour laquelle il écrivit et réalisa en 1996 le très réjouissant "Tromeo and Juliet". En effet, on ne peut que se féliciter de voir ce jeune cinéaste laisser tomber le blockbuster tout pourri pour revenir à ses sources horrifico-déconnantes avec cette seconde réalisation. Car, disons le tout net, si "Horribilis" n'existait pas, Troma l'aurait certainement inventé! Gunn, lui, n'invente rien et, de son propre aveu, compile avec malice tous les poncifs des séries B des années 80 qui ont horrifié son adolescence pour nous livrer un hommage vibrant et d'une générosité inouïe. Tout y est, je vous dis: météorite tombant sur une bourgade de rednecks bas du front, personnages tous plus crétins les uns que les autres, zombies cannibales se régalant de chair humaine et expectorant des mollards corrosifs, limaces parasites dégueulasses s'insinuant dans tous les orifices naturels, débauche de gore, mutations épouvantables, etc, etc... Ne vous attendez surtout pas à une quelconque subtilité: Gunn n'y va pas avec le dos de la cuillère et en rajoute par louches entières dans la provoc, l'outrance délibérée, les allusions lourdasses, le mauvais goût assumé et fier de l'être, le gore craspec, les gags de comiques troupiers, et j'en passe... Outres les origines "tromatiques" de l'auteur, on sent planer sur "Horribilis" l'esprit trash de certains auteurs fameux de l'underground des eighties, tels Jim Muro ("Street Trash") ou encore l'excellentissime Frank Henenlotter ("Basket Case", "Elmer le Remue-Méninges", "Frankenhooker"). Les SFX sont de très bonne tenue - mention spéciale pour le keum coupé en deux dans le sens de la longueur qui se "partage" en déversant un tombereau de viscères! - et font défiler un catalogue fort divertissant de "craignos monsters", dont le moindre n'est pas celui interprété par cette vieille ganache de Michael Rooker - nul n'aura oublié sa géniale et inquiétante prestation dans "Henry, Portrait Of A Serial Killer" - dans le rôle d'un vieux barbeau mutant amoureux fou de sa sémillante épouse, union improbable qui permet à Gunn d'improviser une variation savoureuse de "La Belle et la Bête", version tentaculaire! Bref, c'est très con, ça le revendique sans complexes, et putain que c'est bon! Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce: http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18410129&cfilm=61611.html HOSTEL d' Eli Roth (2005) Après le peu original et très surestimé "Cabin Fever" (2002), Eli Roth passe aux choses sérieuses avec cette seconde réalisation produite par l'ineffable Quentin Tarentino. Essai transformé: "Hostel" s'avère une série B horrifique de grande qualité, réalisée et produite avec soin, et d'une efficacité redoutable. Yannick Dahan a beau nous présenter le film comme une hénaurme pochade grand-guignolesque, je dois vous avouer que, très subjectivement, je ne l'ai pas reçu à cent pour cent comme tel. Certes, "Hostel" n'est pas dénué d'un certain humour de carabin, notamment lorsque Roth dédramatise des scènes de torture menaçant à tout moment de verser dans une complaisance problématique en les poussant dans l'outrance et la caricature. Ainsi, on rit pas mal à voir le héros chercher obsessionnellement à récupérer ses doigts coupés, et énormément dans cette scène d'anthologie où, découvrant une victime dont l'oeil pend lamentablement sur la joue, il ne trouve rien de mieux pour lui venir en aide que de s'emparer d'une paire de ciseaux pour lui trancher le nerf optique! Toutefois, nonobstant ces moments de pur délire politiquement incorrects, Roth joue le premier degré la plupart du temps et c'est tant mieux, car "Hostel" aurait considérablement perdu de son impact en versant dans la parodie de façon trop ostensible. Il en résulte un perpétuel numéro d'équilibriste, parfaitement maîtrisé par ailleurs, entre la parodie et une horreur nettement plus viscérale, qui fait de "Hostel" une oeuvre à l'originalité étrange et dérangeante. Par exemple, toute la première partie sacrifie à la grande tradition du slasher en nous présentant un trio de jeunes crétins queutards sans lésiner sur les scènes de cul, tout en nous interdisant toute sympathie à leur endroit: on est en effet rapidement gonflé par leurs plaisanteries de corps de garde, et on se dit que finalement, ils sont vraiment trop cons et n'auront pas volé sur qui est sur le point de leur tomber sur la gueule - peut-être même éprouvera-t-on, qui sait, un certain plaisir à les voir morfler... Dès l'abord donc et avec une belle perversité, Roth retourne le spectateur comme un gant en l'identifiant non pas aux victimes, mais aux bourreaux: on va donc suivre cette oeuvre terrible sans pouvoir jamais se départir d'une certaine culpabilité, d'où un sentiment de malaise permanent, entretenu avec une remarquable habileté. Il en va de même des scènes de fesse: le sexe qui nous est montré est traité sous un angle quasi pornographique, et les coucheries de nos trois imbéciles sont à tel point sordides et dénuées d'érotisme qu'on ne saurait en retirer un quelconque plaisir des yeux. Dans la deuxième partie du film, qui nous relate les disparitions successives de deux des membres du trio, la sensation de dégoût savamment mise en place dans l'acte d'introduction se meut en une sourde inquiétude et le climat s'alourdit encore alors qu'on erre à la recherche des disparus dans un dédale de venelles lépreuses et de bouis-bouis craspecs, où l'on croise les trognes d'une populace semblant porter les traces d'une profonde dégénérescence, adressant à la caméra des sourires édentés et entendus qui semblent suggérer que la ville entière est impliquée dans un gigantesque complot. Roth travaille donc ses climats avec brio, et le spectateur est parfaitement mis en condition, passablement terrifié, lorsque déboule enfin le troisième acte, celui de l'horreur pure et dure. Là encore, on notera la maestria avec laquelle les scènes de torture sont traitées: Roth montre certes, mais ne s'attarde pas: les plans gore sont brefs et d'autant plus percutants, le montage se fait plus cut et le rythme du film s'accélère pour ne plus nous laisser souffler jusqu'à la fin. Sadique, le réalisateur nous en montre suffisamment pour nous faire fantasmer, mais évite soigneusement d'insister lourdement, de peur que l'horreur ne finisse par se banaliser et que la tension ne tombe. Deux séquences sont assez représentatives de cette manière de procéder: celle où notre héros est traîné par deux nervis le long d'un couloir interminable, passant devant une multitude de portes ouvertes qui laissent entrevoir, le temps d'un instant fugitif et sans nous donner plus de détails, les horreurs se déroulant à l'intérieur des cellules, et celle dans laquelle le tortionnaire allemand se livre sur l'infortuné à un sadique simulacre de torture, agitant ciseaux et scalpels à proximité de son visage pour s'en détourner soudainement avant de revenir à la charge, et ainsi de suite durant de longues minutes... Dans ces deux cas, l'imaginaire fonctionne à plein et Roth obtient un effet nettement plus traumatisant que s'il avait purement et simplement montré les instruments trancher à vif dans la chair - chose dont il ne se prive pas à d'autres moments, mais toujours brièvement et souvent avec humour, juste histoire de relancer la tension. Au bout du compte, on a donc affaire à un film très noir et très éprouvant pour les spectateurs que nous sommes, comme en témoigne le final très "cravenien" nous montrant la victime prenant avec non moins de sadisme sa revanche sur son bourreau: le relais est transmis, semble nous dire Roth dans cette conclusion d'un pessimisme qui n'est pas sans rappeler celui d'oeuvres telles que "La dernière Maison sur la Gauche" ou "La Colline a des Yeux" (voir "Mollards" de Mars 2007). Je ne serais d'ailleurs pas surpris que les deux premiers films de Wes Craven fassent partie des influences majeures de Roth, tant la communauté de propos qu'elles entretiennent avec "Hostel" - de même d'ailleurs que la controverse qu'elle ont pu engendrer - est flagrante. Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce: http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18410133&cfilm=108925.html "Horribilis": poulpe fiction! Michael Rooker: Portrait of a mutant serial killer! Des symboles qui ne font pas dans la dentelle! Le festin de la bête! La conception de Gunn d'une femelle engrossée! "Hostel": prenez donc un siège! Ça, c'est juste une mise en bouche! Quelques morceaux choisis! Damned, le Minotaure est en travers! Un film éprouvant pour les nerfs (optiques!)
26 novembre 2007
LE JOUR DES MORTS-VIVANTS
Vu à la télé
LE JOUR DES MORTS-VIVANTS
(Day Of The Dead)
de George A. Romero (1986)
Il est urgent de réhabiliter ce grand zombie-movie dont la sortie fut en son temps accueillie avec une certaine tiédeur, tant par une majorité de fans ingrats que par une critique spécialisée affichant au pire une sévérité excessive et au mieux un enthousiasme mitigé. Mais que reprochait-on à Romero au juste? De n'avoir pas opéré une fois de plus une révolution dans le genre horrifique comme il le fit avec les deux précédents opus de sa franchise? Quoique cela reste encore à prouver - et je compte bien y travailler! - il semblerait avec le recul que les raisons d'une telle frigidité , au sein même de cette frange du public qui lui paraissait inconditionnellement acquise, soient finalement des plus triviales... Tout se passe en effet comme si Romero avait été soudain victime de son propre succès, et ce d'un double point de vue.
Premièrement, il convient de rappeler que "Zombie" (1978) fit partie, avec "Massacre à la Tronçonneuse" et quelques autres, des chefs d'oeuvres du genre qui tombèrent sous le coup de la censure giscardienne. Le fait même de cette interdiction atteste du potentiel transgressif de l'oeuvre, dont les outrances en matière de violence et de gore pulvérisèrent les limites du décemment montrable dans lesquelles le genre se maintenait prudemment, ce qui eut pour effet d'horripiler les amateurs d'un cinéma moins démonstratif et d'amener à l'orgasme les fans d'horreur pure et dure qui n'osaient même pas rêver d'une telle apothéose dans le démembrement. En ces matières, "Zombie" a fixé une sorte de plafond définitif quasiment indépassable grâce - à tout seigneur tout honneur - aux effets spéciaux ultra-réalistes du magicien Tom Savini. Par le fait, "Zombie" fut et demeure une sorte d'absolu de l'horreur graphique, explorant des zones limites que peu de films ont depuis oser approcher, et en tous cas jamais avec une efficacité comparable: même les cinéastes modernes les plus décomplexés et jouissant d'une certaine réputation d'extrémisme, tels Eli Roth ou James Wan, restent malgré tous leurs efforts bien en deçà des outrances romeriennes. Ceci pour dire que Romero, lorsqu'il sort "Le Jour des Morts-Vivants", est implicitement attendu au tournant: censé dépasser l'indépassable, il ne peut que décevoir et c'est effectivement ce qui se produit - de façon totalement injustifiée, je m'empresse de le clamer bien haut. Idolâtré pour "Zombie", Romero ne pouvait être par la suite que sacrifié sur l'autel de son propre succès, un peu comme le Roi Carnaval que l'on brûle à la fin des agapes. C'est là le sort ingrat de tout artiste qui commet quelque jour un chef d'oeuvre que d'être condamné à l'impossible, c'est-à-dire à exploser continuellement les limites du sublime.
Deuxièmement, "Le Jour des Morts-Vivants" sort en 1986, soit huit ans après "Zombie": entre temps, il est passé de l'eau sous les ponts, et ce que les critiques nomment l'"état de l'art" a considérablement évolué. Ce qui a littéralement scotché les spectateurs de 1978 s'est banalisé en 1986, d'autant que la concurrence a été rude et qu'on ne compte plus le nombre de sous-produits inspirés de "Zombie" réalisés dans l'intervalle. On peut donc raisonnablement conclure que, pour "Le Jour des Morts-Vivants", Romero se retrouve victime du génie visionnaire qu'il a déployé dans "Zombie", seconde oeuvre charnière dans sa carrière et dans l'histoire du cinéma fantastique, et se voit désormais jugé à l'aune d'un "état de l'art" dont il a lui-même considérablement élevé le niveau, tant du point de vue de la liberté d'expression artistique - revendiquée au travers de la double provocation que constituent la transgression des tabous horrifiques les plus extrêmes et le discours socio-politique militant qui organise les rapports entre les personnages - que de la pure écriture cinématographique qui laisse loin derrière, encore aujourd'hui, la plupart des films de genre.
On ne peut donc que déplorer que le public, voire la critique de l'époque, sans doute blasés par la profusion de films, aussi opportunistes que souvent peu inspirés, qui se ruèrent dans cette nouvelle voie ouverte par "Zombie", n'aient pas su distinguer à quel point "Le Jour des Morts-Vivants" tranchait, une fois de plus, sur le tout-venant de la production horrifique et zombiesque contemporaine. En effet, contrairement à celle-ci qui privilégie volontiers dans sa grande majorité l'aspect sensationnaliste du gore, "Le Jour des Morts-Vivants" ne pèche jamais par pure complaisance en ce domaine, et force est de reconnaître que la violence, aussi outrancière soit-elle, ne se déchaîne jamais chez Romero indépendamment d'une idéologie politique et d'une parodie sociale dans lesquelles elle tient la place d'un symptôme. C'est pourquoi je me refuserai toujours à résumer Romero à un simple réalisateur d'horror-movies un peu plus doué que les autres, ainsi que le fait par exemple Yannick Dahan qui considère au mieux comme anecdotique le discours socio-po qui sous-tend en permanence l'horreur romerienne. S'il reste vrai que Romero demeure l'un des "Masters of Horror" les plus représentatifs, il n'en est pas moins réducteur de passer sous silence la composante "auteurisante" qui fait toute sa si séduisante spécificité, et qui confère à sa tétralogie des zombies une puissance évocatrice hors du commun, la plaçant d'emblée dans le cercle très fermé des classiques déterminants du genre. À titre d'exemple, il est à noter qu'une telle réduction a été opérée en actes au travers de "L'Armée des Morts", remake on ne peut plus simpliste de "Zombie" réalisé par Zack Snyder en 2004, que j'ai chroniqué par ailleurs et dans lequel on évitait soigneusement, sans doute pour des raisons essentiellement commerciales, de donner le moindre écho aux préoccupations philosophiques de Romero. Ce faisant, ou plutôt ce ne faisant pas, on a abouti à un actionner sans âme, aussi esbroufeur que vide, où il n'est question que de dégommer du zombie au riot-gun afin de séduire à bon compte un public friand de "shoot 'em up" et peu enclin à se fatiguer les synapses.
Des films comme "L'Armée des Morts", il y en a eu des centaines depuis "Zombie", tous vivant sur les acquis de Big George qui ont fini par constituer une véritable "Bible" du zombie-movie. Quelle que soit leur qualité, l'ensemble de ces produits ne va pas chercher midi à quatorze heures et martèle de manière redondante et schématique le thème survivaliste, soit sur le mode du siège "à la Carpenter", soit sur celui de la ratonnade organisée façon "Resident Evil". J'ai beau me retourner la tronche dans tous les sens, je ne vois guère que trois films post-"Zombie" véritablement innovants et - luxe inhabituel - possédant un "fond": il s'agit premièrement du très éprouvant "Moi Zombie, Chronique de la Douleur" (Andrew Parkinson - 1998) qui marche sur les traces de l'excellent et oublié "Le Mort-Vivant" de Bob Clark (1972) en proposant une approche "pathologiste" de la condition zombie; deuxièmement du récent "Shaun Of The Dead" (Edgar Wright - 2005) dont le titre même (ainsi que le premier plan montrant un zombie poussant un caddie!) paye un tribut respectueux à Big George, et où la parodie cède peu à peu le pas à un humanisme émouvant plaidant la cause des éternels loosers; et enfin, troisièmement du fameux "Jour des Morts-Vivants", film injustement boudé et sous-estimé à sa sortie, dont je vais enfin vous parler après ce long mais nécessaire état des lieux.
Nonobstant le contexte défavorable que j'ai décrit, "Le Jour des Morts-Vivants" a souffert de la continuité qu'il entretient avec "Zombie", et qui fut à tort interprétée comme une redondance. Or, loin de se paraphraser, Romero surenchérit sur sa propre thématique en déplaçant vers d'autres pôles de pouvoir sa critique d'une Amérique s'autodétruisant par la culture systématique de la violence. Ainsi, si "Zombie" s'attaquait à la violence économique et consumériste avec ses personnages pris au piège d'un temple de la consommation, "Le Jour des Morts-Vivants" mène quant à lui une charge antimilitariste et antiscientiste sans concession. L'affrontement que Romero construit dans son bunker (et dont les zombies, comble d'ironie, ne sont pas partie prenante!) se résume à une opposition entre ceux qui pensent sans agir et ceux qui agissent sans penser. Au-delà du simple militantisme, le message philosophique est limpide: le "logos" (discours scientifique) autant que le "praxis" (l'action) demeurent stériles dès lors que la nécessaire relation qu'ils doivent entretenir pour déboucher sur la sagesse se trouve interrompue. Cette communication, aussi nécessaire qu'absente, s'incarne dans les rares personnages positifs de l'histoire. L'héroïne Sarah, qui peine à maintenir un soupçon d'humanisme et de rationalité au travers d'un rôle qu'on pourrait qualifier de diplomatique, se trouve ainsi soutenue par deux alliés dont la fonction dans la communauté est très précisément la mise en relation des êtres et la communication: l'un, McDermott, est radio et cherche vainement à rétablir un lien social problématique (le regroupement des éventuels îlots de survivants, s'il en reste...) et l'autre, le pilote d'hélicoptère John, garantit la possibilité d'une mobilité de la communauté, c'est-à-dire une mise en relation des espaces géographiques. Indispensable, ce dernier est d'ailleurs le seul en capacité de mettre en échec la violence déployée par les militaires pour faire entendre, bon gré mal gré, les arguments de la rationalité - autrement dit: passer outre la censure et garantir une liberté d'expression dont il abuse, véritable provocation lancée inlassablement à la face du fascisme. Personnage anarchisant et transgressif, c'est dans sa bouche que Romero choisit de placer un monologue en forme de manifeste prônant l'abandon des valeurs bellicistes, fascisantes, inhumaines, destructrices, racistes, sexistes, irrationnelles et enfin obsolètes de la vieille Amérique. Il convient en effet, à en croire John, de laisser pourrir dans son bunker jusqu'au souvenir de ce monde corrompu (au sens cadavérique du terme) et de repartir sur des valeurs érotiques - soit: génératrices d'élan vital. C'est par là même que l'invasion zombiesque, telle que la conçoit Romero, a valeur d'allégorie: elle incarne l'agent de cette remise à zéro des compteurs évoquée par John, condition nécessaire à la rédemption de l'espèce humaine en ce qu'elle fait table rase du vieux monde et de ses valeurs morbides. Le corps pourrissant du zombie n'est jamais que l'actualisation des pulsions de mort que l'Amérique cultive au travers d'une violence érigée en culture (on se souvient de la phrase prophétique énoncée dans "Zombie": "Quand les morts se mettent à marcher, il est temps d'arrêter de tuer"). On se situe donc dans une dialectique Eros / Thanatos, dans laquelle des gens de communication prônent le rapprochement des êtres - la fonction érotique évoquant indifféremment la promotion de valeurs vitalistes et l'acte sexuel procréateur qui en est le vecteur. John a conscience d'être à la croisée des chemins, de se situer à un nexus où, une fois la destruction consommée, la renaissance reste possible: encore faut-il prendre garde, un peu comme la tribu de "La Guerre du Feu", ne pas laisser éteindre cette fragile étincelle que le capitaine Rhodes, dinosaure pathétique du vieux monde, s'évertue d'étouffer. Car Rhodes appartient à la mort: dès sa première apparition, on le sait voué à cette destruction qu'il cultive avec tant de zèle. Si, comme il est dit dans "Zombie", le mort-vivant c'est la pulsion de mort EN MARCHE, alors Rhodes, de son vivant, est déjà un zombie!
On le voit, la grande originalité du "Jour des Morts-Vivants", d'un point de vue thématique, consiste donc à déplacer le lieu de la confrontation en passant du sempiternel affrontement manichéen "humain contre zombie" (le bien contre le mal) à un antagonisme réflexif, intrinsèque à l'espèce humaine dont il est constitutif. Au bout du compte, les zombies ne sont jamais là que pour compter les points en tant que mauvaise conscience d'une Amérique pourvoyeuse de mort (les militaires) et qui n'en finit pas de retourner les tripes de son propre cadavre avec une fascination morbide (le docteur Logan, dont le sobriquet "Frankenstein" évoque l'archétype d'une science dévoyée). Qu'on ne s'y trompe pas: dans la franchise des Morts-Vivants de Romero, il est moins question de cannibalisme que d'ONTOPHAGIE!!! Autrement dit, il serait temps que l'Amérique cesse de voir le mal en tant qu'intrusif et émanant de l'extérieur, et commence à pratiquer une certaine autocritique... En soi, et à l'échelle du cinéma de genre, ce décentrage constitue déjà une petite révolution copernicienne qui place Romero bien au-delà du statut de simple fabriquant de films d'horreur auquel voudrait le réduire Yannick Dahan. Certes, et c'est là ce qui constitue le génie si particulier de Big George, ses films fonctionnent impeccablement au premier degré et ravissent régulièrement les fans purs et durs d'horreur et de hard-gore. Mais, au-delà de cet emballage traditionaliste auquel le réalisateur sacrifie avec grand plaisir et sans fausse pudeur, c'est être aveugle que de dénier à son oeuvre l'infrastructure philosophique et idéologique qui en assure l'impact incomparable et le place très, très haut au-dessus de la mêlée.
Ainsi, si Tom Savini se surpasse littéralement en matière d'effets gore dans "Le Jour des Morts-Vivants", inventant toutes sortes de mutilations inédites à grand renfort de tripaille, il serait simpliste de ne voir dans cette ostentation proprement grand-guignolesque qu'une façon complaisante de caresser le geek dans le sens du poil. Si les films de Romero sont certes commerciaux (en ce qu'ils ne se réclament pas d'un quelconque élitisme), cet aspect n'émousse jamais une constante ambition d'amener le spectateur à un certain niveau de réflexion. Pour prendre un élément de comparaison à l'intérieur même du genre, nous pouvons être complices et nous éclater de façon décomplexée aux débordements d'un Jason ou d'un Freddy, mais en aucun cas à ceux du docteur "Frankenstein" dans "Le Jour des Morts-Vivants". En dépit de l'aspect grand-guignolesque de ses interventions, le personnage demeure trop proche d'un docteur Mengele, et par là évocateur des pages les plus noires de l'histoire humaine, pour que le spectateur puisse impunément se laisser aller à de la complaisance. Le background idéologique planté sans ambiguïté par Romero suscite plus de compassion et de révolte que de voyeurisme morbide face au martyr enduré par ses zombies pathétiques, pour lesquels nous finissons d'ailleurs par prendre parti: on est loin de la jouissance suspecte dans le massacre qu'on cherche à nous faire partager dans les "Resident Evil". Au contraire, nous nous retrouvons un peu dans la position d'Alex dans "Orange mécanique", contraint de visionner des images "ultraviolentes" sans qu'on lui laisse la possibilité de les cautionner. En d'autres termes, Romero soigne le mal par le mal, et il semblerait que la "guérison" soit proportionnelle à l'outrance, la violence étant filmée de façon on ne peut plus frontale et le plus souvent en pleine lumière, avec une sécheresse de ton proprement hallucinante. Ainsi, nous ne sommes pas tant révoltés par ce que ces images sont que par ce qu'elles représentent, ce qui suffit à témoigner de la profondeur de l'oeuvre romerienne, dans laquelle l'horreur n'est jamais gratuite ni innocente: au contraire, elle ne se déchaîne que pour interroger le spectateur sur ses propres pulsions de mort.
Bien que cette thématique relativiste d'inversion des valeurs par intériorisation du mal ne soit pas nouvelle chez Romero, jamais encore elle n'avait été aussi radicale que dans "Le Jour des Morts-Vivants". En effet, si les battues organisées par de gros beaufs rednecks dans "La Nuit des Morts-Vivants" commençaient à nous faire douter de l'humain, si nous étions plus enclins à relativiser les choses dans "Zombie" qui opposait l'innocence du pur instinct du mort-vivant à la perversion de la cruauté humaine, nous prenons parti sans équivoque avec "Le Jour des Morts-Vivants", dans lequel s'actualise enfin et sans ambiguïté un absolu retournement des valeurs, et ce au travers du personnage de Bub (Bobo en VF), véritable star du film aux yeux de bien des fans. Car Bub, en dépit de sa condition peu enviable de carcasse pourrissante, parcourt très exactement le chemin inverse de l'évolution humaine: plus les vivants pulvérisent les liens sociaux pour s'enfoncer dans une abjection bestiale à grand renfort de meurtres et de tortures gratuits, plus Bub s'humanise et gagne notre compassion, acquérant même en fin de parcours le sens de l'humour lorsqu'il adresse un salut militaire ironique à Rhodes, en train de se faire mettre en pièces! Très habilement, Romero oppose le pourrissement physique de Bub à la décomposition métaphysique de l'âme humaine: encore une manière de réaffirmer l'intériorisation du mal face à un zombie qui, lui, rayonne littéralement de beauté intérieure.
En conclusion, est-il besoin que je m'étende plus avant pour vous dire à quel point, un fois de plus et en dépit des jugements hâtifs portés par une coalition de malvoyants, Romero va avec "Le Jour des Morts-Vivants" là où personne n'est allé avant lui, et affirme sa suprématie de chef de file et seul authentique pionnier du zombie-movie, continuant à fixer les règles tandis que des cohortes de suiveurs plus ou moins inspirés se contentent de régler leur pas sur le sien, sans toujours bien comprendre où ils mettent les pieds? Oui, il était grand temps de réhabiliter ce très grand film d'horreur qui, vingt ans après, illumine encore le genre de tout son éclat de chef-d'oeuvre maudit!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.youtube.com/watch?v=CN172gD12Bg
Big George: un réalisateur qui a fini par percer!
Un trio d'irréductibles qui garde la tête sur les épaules
(ce n'est pas une métaphore!)
Rhodes: la pulsion de mort incarnée
Logan, ou "Le Retour de Frankenstein"!
Bub: sûr qu'il y pense en se rasant!
Un Tom Savini particulièrement créatif!
Vingt bras valent mieux que deux!
Rhodes se met en quatre pour nous divertir!
C'est très vilain, de tirer la langue!
31 août 2007
L'HOMME DES HAUTES PLAINES
Vu à la télé
L'HOMME DES HAUTES PLAINES
(High Plains Drifter)
de Clint Eastwood (1973)
Je vous ai déjà entretenus de ce pur chef-d'oeuvre, à classer parmi les dix meilleurs westerns de tous les temps, à l'occasion de ma chronique sur "Pale Rider" (voir "Mollards" de Mai 2007) qui en constituait le remake biblique. Si, en effet, le fantomatique pasteur de cette relecture était devenu un ange exterminateur mandé par la justice divine pour châtier les méchants, son ancêtre de 1973, plus brut de décoffrage, pourrait bien en constituer le versant satanique, comme en témoigne cette vision hallucinante d'une ville entière repeinte en rouge et rebaptisée "Hell".
Réinvestissant dans ce second film (en tant que réalisateur) tout ce qu'il a appris auprès de son mentor Sergio Leone, dont l'influence est ici évidente, Clint reprend son personnage amoral de "l'Homme sans Nom", inventé à l'occasion de la fameuse "Trilogie des Dollars" et archétype de l'anti-héros post-fordien, pour en pousser le concept jusqu'à ses limites les plus extrêmes. Combattant le feu terrestre par le feu de l'enfer, ce vengeur impitoyable oppose au libéralisme fondateur américain à visage inhumain son propre potentiel fascisant, autrement plus redoutable. Le mythe du fameux "esprit pionnier" cher à John Ford est ici joyeusement foulé aux pieds, et la ville de braves citoyens honnêtes et travailleurs tombe le masque pour dévoiler sa corruption fondamentale et la veulerie répugnante de ses membres. Dans son "Léviathan", Hobbes a montré comment l'assomption (ou l'inassomption) de la violence physique a déterminé la structure de la société féodale, se distribuant entre une caste guerrière et une classe de fermiers lui ayant délégué contre tribut l'exercice exclusif d'une violence en théorie protectrice. Le problème, c'est que la délégation de violence équivaut à une délégation de pouvoir: il n'est pas en ces matières de "gentlemen's agreement" possible, comme les serfs médiévaux ont pu en faire la cruelle expérience. Déléguer le pouvoir contre protection revient à signer un pacte avec le Diable, et c'est précisément ce que font les habitants de Lago, que Clint prend sous son aile: demandez à une prostituée quel est le sens du mot "protecteur", et vous serez vite fixés!
Adonc, cette bourgeoisie naissante et fondatrice de la soi-disant "civilisation" américaine, vecteur de violence sociale et économique, se refuse par veulerie à assumer une violence physique dont elle est pourtant directement responsable, et qui menace de se retourner contre elle incessamment... Elle conclut donc un pacte avec ce diable apparu dans le flou des tremblements d'un air surchauffé, pour ainsi dire venu d'un mirage... Conférant les pleins pouvoirs à ce cavalier fantomatique et s'engageant à lui donner "tout ce qu'il désire", elle se place par rapport à lui en état de servage consenti dans une configuration éminemment hobbesienne. Devenu "seigneur" au sens féodal du terme, le personnage aristocratique campé par Eastwood ne tarde pas à leur renvoyer en pleine face le manque de noblesse (à tous les sens du terme) qui est l'apanage de leur classe roturière, et la vanité de leurs prétendues valeurs morales qui se limitent à un profit aveugle et immédiat. De fait, leur désormais "seigneur et maître" va leur infliger une cuisante leçon sur la signification du mot "pouvoir". Dès lors, ces notables imbus d'eux-mêmes et si fier de cette toute-puissance en vertu de laquelle ils s'estimaient au-dessus des lois et de la morale - toutes choses dont, par ailleurs, ils se gargarisent avec une belle hypocrisie - se trouvent ravalés à l'état de sales gosses pleurnichards que notre (anti) héros fesse à tour de bras, les humiliant et les dépouillant méthodiquement avec un cynisme provocateur les poussant jusqu'aux derniers retranchements de leur veulerie qui, hélas, s'avèrera sans limite.
Dans ce jeu de massacre, nul ne sera épargné, et surtout pas les femmes: loin d'incarner "l'avenir de l'homme", elle se révèlent les dignes égales du mâle en matière d'ignominie - voilà qui devrait satisfaire les défenseurs de la parité! Car, en bon "seigneur de la guerre", notre homme compte bien exercer son droit de cuissage, et celles-là mêmes qui tenteront de le soudoyer en usant de leurs appas devront en payer le prix cash sans rien obtenir en retour: c'est bien connu, le Diable est menteur et arnaqueur, et tout contrat passé avec lui ne saurait être qu'un marché de dupes. Ainsi, telle qui cherche machiavéliquement à se placer du côté du manche par des faveurs qu'elle croit accorder s'apercevra, mais un peu tard, qu'elle n'est rien d'autre que l'instrument de l'humiliation de son mari (que par ailleurs elle méprise), lequel mettra pour les mêmes raisons ses cornes dans sa poche. Telle autre, fausse élégante mais vraie putain qui joue les vierges effarouchées en cherchant à exploiter le désir qu'elle croit fort orgueilleusement inspirer, finira violée sur un tas de foin sans autre forme de procès! En fait, il semblerait que cette misogynie, certes provocatrice de la part d'un Clint Eastwood qui s'en donne à coeur joie dans l'abjection, soit surtout la parabole savoureuse d'un moraliste sur les alcôves du pouvoir... Au temps pour les "first ladies" et autres "putains de la République"!
Passons au suivant: dans cette tuerie organisée, il eût été impardonnable d'oublier la curetaille! Caution divine indispensable de toutes les vilenies commises par ses ouailles, le pasteur se verra fort ironiquement renvoyé dans ses dix-huit mètres dès qu'il s'aventurera à entretenir notre héros de charité chrétienne. La réponse est cinglante: le seigneur ayant besoin d'un château, il exproprie tous les clients de l'hôtel et propose au tartuffe de faire acte de charité en les relogeant chez lui! Lorsque le Diable se mêle de donner des leçons de morale dans la cité, c'est que celle-ci est abandonnée de Dieu et promise au destin de Sodome et Gomorrhe: un état de fait que souligne notre héros en la faisant repeindre aux couleurs de l'Enfer. Comme attesté dans "Pale Rider", dont le titre même fait référence à l'Apocalypse, le Dieu d'Eastwood est un "Dieu de colère".
Mais l'homme ne se contente pas de prêcher la charité avec une ironie socratique, il la met également en pratique en appliquant non moins sarcastiquement le principe des vases communicants cher à Robin des Bois. Ainsi, les laissés-pour-compte et autres minorités opprimées trouvent en lui un ami inconditionnel quoique peu communicatif, tel ce vieil Indien méprisé de tous et au bénéfice duquel il dépouille le magasinier qui lui interdisait l'entrée du drugstore, ou encore ce nain préposé aux basses besognes qu'il nomme maire et shérif de la ville, dans une superbe parodie de l'empereur Caligula. Cet humanisme aussi soudain qu'inattendu vient à point nommé tempérer la dureté du personnage, et inviter à la réflexion ceux qui seraient tentés de le qualifier un peu hâtivement de fasciste. Prolongement du mythe grec de Prométhée, Lucifer n'est-il pas étymologiquement le "porteur de lumière" qui se révolte contre l'obscurantisme divin, relayé ici par le pasteur hypocrite? La parodie iconoclaste atteint encore un sommet lorsque, usurpant une fois de plus les prérogatives d'un Dieu bergmanien, il offre aux damnés sur lesquels il règne une chance de rédemption en leur collant un fusil entre les mains. La boucle est dès lors bouclée à travers cette critique intransigeante de la délégation de pouvoir: ce n'est qu'en assumant la violence - dont ils sont par ailleurs vecteurs - qu'ils s'affranchiront de leur condition d'esclaves en l'absence d'un Dieu qui a remis la justice entre les mains du Diable, tandis qu'eux lui remettaient les clefs de la ville, la corde au cou tels les Bourgeois de Calais.
Cette carence du divin, qui débouche sur le principe d'autodétermination des peuples ("ni Dieu, ni maître"), pose le héros en tant qu'anarchiste en dépit de ses méthodes fascisantes, lesquelles ne constituent en fait qu'un retournement ironique de la violence autoritaire contre ceux qui en sont les chantres et les instigateurs. On est ici au point dialectique - et parfois névralgique - où l'absence de pouvoir - soit: l'anarchie - rend possible toutes les modalités imaginables de ce même pouvoir, y compris les plus totalitaires, ce que traduit parfaitement les agissements paradoxaux du héros: à tel moment, il viole une femme comme le dernier des porcs fachos, et l'instant d'après il restitue symboliquement aux Indiens ce dont l'Amérique les a spoliés. Eastwood se garde bien de prendre position, préférant se délecter à soumettre le spectateur à une perpétuelle douche écossaise et le laissant se dépatouiller avec ses propres jugements éthiques face à ce personnage qui porte haut la bannière de l'ambiguïté politique et morale.
Sous couvert d'un western relatant une classique histoire de vengeance, et qui d'ailleurs fonctionne parfaitement au premier degré, le grand Clint nous gratifie d'un film-valise dont on n'a pas fini d'analyser toutes les ramifications, tant il finit par acquérir la valeur d'un traité de philosophie politique sans jamais se montrer lourdement théorique. À cet égard, j'estime qu'on devrait le projeter à tous les étudiants de sciences-po et autres énarques qui entrent dans la carrière, juste histoire de leur éviter quelques illusions dangereuses pour nous autres leurs futurs administrés! Quant à l'électeur de base, "L'Homme des hautes Plaines" pourrait bien l'inviter à plus de discernement avant que de déterminer dans quelles mains il va déposer le kärscher!
À ce savant mélange des genres, dans lequel Eastwood s'amuse comme un petit fou à brouiller les cartes, vient encore se superposer la dimension fantastique que le réalisateur, toujours ambigu, se contente de suggérer sans jamais l'affirmer de façon claire et nette... D'un bout à l'autre du film, le statut de spectre de l'impitoyable justicier ne dépasse jamais le stade de la simple hypothèse, mais ce postulat ne peut à aucun moment être définitivement écarté, transparaissant en permanence et de façon lancinante dans la surhumanité / inhumanité du personnage. L'énigmatique conclusion, au cours de laquelle le nain Mordecai met enfin un nom sur la tombe (1) du shérif martyr que Clint est venu venger, constitue un retour en force de ce fantastique diffus et rebondit sur un questionnement qui restera définitif. S'enquérant du nom de l'énigmatique vengeur, le nain s'entend répondre: "Tu es en train de l'écrire" avant que notre héros ne retourne se perdre dans le mirage dont il était issu. Ce twist, qui produit tout de même son petit effet dans la VO, effarouchera visiblement des distributeurs français aussi imbéciles que conformistes puisque la VF croit bon de rajouter "Prends-en soin: c'est celui de mon frère!" Cette simple phrase suffit à ruiner en grande partie l'un des intérêts majeurs du film, qui de western fantastique devient par la magie d'une cuistrerie interprétative - à moins qu'il ne s'agisse tout connement d'une basse considération commerciale! - une histoire de vengeance des plus triviales (2). J'aimerais bien savoir, histoire de rigoler, comment les auteurs de ce coup bas rendent compte dès lors de cette scène où le personnage ressort indemne d'une baignoire dans laquelle on vient de vider un chargeur! À croire que l'originalité leur fait peur - à moins que ça ne soient les fantômes!
Notes
(1): ...dans un cimetière où trônent également des stèles aux noms de Sergio Leone et Don Siegel!
(2): La formulation exacte de la VO est: "You know it. Take care." ("Tu le connais. Fais gaffe."). On notera la traduction plus qu'approximative du "take care": si les paroles prononcées par l'inconnu avaient réellement été "Prends-en soin", cela aurait donné en anglais: "Take care of it." Les ultimes paroles de Clint en VO, non contentes d'entretenir le flou dans lequel il va finir par se fondre physiquement, ont de surcroit une résonance sinistre qui pourrait très bien être interprétée comme suggérant une origine diabolique du personnage...
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://technorati.com/videos/youtube.com%2Fwatch%3Fv%3DQJpoWH14z7Y
Le retour définitif de l'"Homme sans Nom".
Clint entre en ville dans l'un des plus beaux travellings de l'histoire du western.
Lago repeinte aux couleurs de l'Enfer.
Les braves citoyens du mythe américain.
Clint nomme un nouveau shérif.
19 juillet 2007
SOIREE INTERDITE
Vu à la télé
SOIRÉE INTERDITE (Janvier 2007)
Mine de rien (ou "gisement épuisé" comme dit Blair, un mien ami facétieux bien avantagé en nez!), je rattrape insensiblement mon retard et remonte la pente à la force d'un poignet musculeux - effet d'un chroniquage intensif, qu'est-ce que vous alliez encore vous imaginer? Adonc, nous voici déjà au mois de Janvier du millésime en cours, période que je n'aurais passée à l'as pour rien au monde puisque l'ami Dahan s'y fendit non pas d'une Séance, mais bel et bien d'une "Soirée interdite" à l'occasion de laquelle je me confectionnai un énorme saladier de pop-corn salé, agrémenté d'un soupçon de paprika, que je fis glisser de quelques verres d'un avenant rosé de Cassis. Les agapes se prolongèrent jusqu'à fort tard dans la nuit, puisque pas moins de trois films furent diffusés coup sur coup sans débander, à tel point qu'il fallut profiter des génériques de fin pour aller pisser. Eh oui, ce sont tous ces détails qui rendent la vie d'un blogueur passionnante, et que je regretterai amèrement lorsque je serai devenu cacochyme et prostatique... En attendant ne désespérez pas: d'ici 2008, je pense être en mesure de vous chroniquer quelque chose qui ressemble à une actualité...
CURSED
de Wes Craven (2003)
Aïe! Ça commence plutôt mal avec ce qui fait désormais partie des plus notables "development hells" de l'histoire du cinéma. Après une éternité de cafouillages, remontages, démontages, retournages et retours d'âge, le père Craven a fini par nous sortir ce qu'il aurait mieux fait d'oublier dans un tiroir - il y a de ces manuscrits maudits qu'il vaut mieux ne pas exhumer, ce n'est pas Abdul Alazred qui vous dira le contraire! Renouant avec ses mauvaises fréquentations, le papa de Freddy est à nouveau flanqué du scénariste-boulet Kevin Williamson, lequel nous réchauffe le thème du loup-garou à la sauce campus en folie. Rien de nouveau donc sous la pleine lune depuis la très surfaite trilogie des "Scream" dont Williamson, qui utilise un stylo de la marque Rank-Xerox, nous balance ici une copie carbone avec le culot du mec qui vient vous réclamer un décapsuleur après vous avoir chouravé votre Kro! Toujours les mêmes ados attardés qui surjouent et brassent de l'air en piaillant, s'interrogeant en plissant le front qu'ils ont bas pour deviner à grand renfort de fausses pistes téléphonées lequel d'entre eux dissimule le lycanthrope qui remplace fort opportunément la tronche molle du tableau de Munch, le tout dans une ambiance de sitcom débile (1) propre à torpiller la moindre ébauche de climat horrifique - à supposer qu'il y en ait l'ombre d'une dans ce pur produit Weight Watchers allégé en tout que la CSA ne saurait déconseiller qu'aux moins de trois ans, et c'est ainsi que s'achève cette phrase proustienne! Toutefois, il n'est pas exclu que l'on prenne un certain plaisir à voir ces insupportables boutonneux se faire dégommer l'un après l'autre, tant il est vrai que chaque décès allège notre fardeau et nous rapproche de la fin!
Note:
(1): La sitcom a inventé le rire enregistré pour nous signaler les gags. De même, on devrait projeter "Cursed" et les "Scream" avec des cris enregistrés, pour nous expliquer là où il faut avoir peur... Ça, au moins, ce serait drôle!
Cliquez sur le lien pour voir la bande annonce:
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18391812&cfilm=48640.html
THE DESCENT
de Neil Marshall (2005)
Après avoir vu le pitoyable "Dog Soldiers" (2001), je n'aurais pas parié un vieux chewing-gum mâché sur un film de Neil Marshall. Énorme surprise donc avec "The Descent" qui, sur un argument simplissime (six meufs perdues dans un dédale de boyaux souterrains hantés par des créatures mutantes agressives), s'avère une petite merveille de série B tout à fait représentative de la récente renaissance du cinéma fantastique british. Pourtant, à comparer "Dog Soldiers" et "The Descent", les deux films présentent une structure scénaristique quasi identique de survival fantastique mettant en scène un groupe de personnages largués dans un milieu hostile et décimé par des monstruosités impitoyables. Tout réside donc dans la différence de traitement: autant celui de "Dog Soldiers" s'avérait mal dégrossi dans son affrontement bourrin entre troufions et simili-loups-garous, hésitant continuellement entre horreur et action défouraillante pour parvenir au bout du compte à une sorte de démarquage foireux du somptueux "Predator" de McTiernan, autant "The Descent" bénéficie d'une approche tout en finesse de la même grille scénaristique, somme toute très classique. Car avant toute chose, "The Descent" est un film "de personnages". Au-delà du simple remplacement du groupe de troufions caricaturaux de "Dog Soldiers" par un collectif de femmes baroudeuses ayant une revanche à prendre sur la vie - subtil paradoxe entre la condition de femme qui tend à fragiliser les héroïnes, et leur caractère de battantes qui rééquilibre cette conception quelque peu simpliste en contournant le cliché de la pintade piaillante si prisée par le genre horrifique - chaque protagoniste est soigneusement et individuellement caractérisée par le script, ce qui assure une dynamique de groupe qui est peut-être l'élément le plus déterminant dans la réussite du film. L'autre excellente idée réside dans le choix du milieu: en effet, transférer la trame survivaliste classique dans le contexte de la spéléologie tient lieu d'originalité et ouvre le champ des possibilités. Car les films d'horreur exploitant un tel environnement à la fois sombre et exigu, limitant les mouvements de caméra et multipliant les difficultés d'éclairage, se comptent à y bien regarder sur les doigts d'une main. En revanche, accepter le défi permet, compensation non négligeable, de jouer sur tout un panel de phobies parmi les plus universelles et qui sont ici poussées à l'extrême: perte des repères, peur du noir et claustrophobie sont d'autant plus exacerbées que l'éclairage et l'espace sont réduits à la portion congrue. Force est de reconnaître que pour le coup, Neil Marshall s'en tire avec les honneurs, compensant des moyens modestes par une inspiration qui ne faiblit jamais. Aussi chiche que soit la lumière dispensée, se réduisant la plupart du temps aux torches électriques et lampes à acétylène des héroïnes, le réalisateur sait exploiter à fond ces quelques photons, maintenant en permanence dans son cadre une masse d'obscurité écrasante qui fait littéralement suffoquer le spectateur, et de laquelle la menace peut émerger à n'importe quel moment à l'occasion d'un flash quasiment subliminal. Pareillement, Marshall parvient à doser ses effets à la perfection et l'horreur phobique se stratifie progressivement par couches successives au fur et à mesure que la situation s'aggrave. Il sait ainsi différer jusqu'au moment propice l'apparition de ses mutants blafards avec une technique tout à fait lovecraftienne, qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler "La Bête dans la Caverne", une nouvelle du Solitaire de Providence exploitant la même thématique. Parvenu à ce stade où la menace est révélée, Marshall se paie en outre le luxe de contourner un final classique se limitant au simple affrontement des deux partis en présence en introduisant dans son script un événement traumatisant que je passerai sous silence et qui fait littéralement voler en éclat ce qui restait de cohésion dans le groupe. La dernière demi-heure de métrage se déroule donc dans une anarchie hystérique et désespérée, chaos magnifiquement mis en images par le réalisateur, et dont nous ressortons bien secoués. Si j'ai un conseil à vous donner, voyez ce film de jour car, de retour à l'extérieur, vous n'aurez jamais autant apprécié la lumière du soleil!
Cliquez sur le lien pour voir la bande annonce:
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18398936&cfilm=47101&hd=1.html
Voir également la chronique de l'ami Nio:
http://dvdtator.canalblog.com/archives/froid_dans_le_dos/index.html
SESSION 9
de Brad Anderson (2001)
Je vous l'avais promis, qu'on en reparlerait, de cet homme-là... Dans la filmo d'Anderson, "Session 9" précède immédiatement le fameux "The Machinist" (2003) dont je vous avais dit tant de bien (voir chronique "Séance interdite" de Décembre 2006). Bien que moins abouti et surtout moins dynamique que ce dernier, "Session 9" reste toutefois emblématique de la démarche de son auteur. Loin de tout sensationnalisme et prisant volontiers un fantastique diffus "à la lisière du réel", Brad Anderson préfère miser sur ses éclairages, ses cadrages, ses mouvements de caméra et sa direction d'acteurs plutôt que sur toute une batterie de SFX sophistiqués pour faire naître l'inquiétude et le sentiment d'étrangeté. Mieux: tout le premier tiers du film, dans lequel nous est décrit par le menu et de la façon la plus triviale le quotidien d'une entreprise de désamiantage, participe d'un réalisme social et psychologique pointilleux qui n'a pas manqué de rebuter les amateurs d'un fantastique plus graphique ou plus dynamique dans sa dramaturgie, comme le montrent les critiques parfois sévères que "Session 9" a pu essuyer. En effet, tout ce premier acte nous expose les problèmes très terre à terre des héros, équipe de prolos confrontée au désamiantage d'un hôpital psychiatrique désaffecté, dont le patron se voit contraint d'accepter des délais intenables afin de décrocher le marché et sauver ainsi son entreprise au bord du dépôt de bilan. D'aucuns jugeront qu'Anderson abuse de notre patience lors de cette longue introduction au cours de laquelle on suit les personnages dans le dédale de l'asile et où on les écoute disserter sur les techniques de déflocage avec une rigueur quasi documentaire. Néanmoins, et c'est précisément là que le réalisateur se montre extrêmement original, cette interminable visite guidée ayant en fait pour but de planter le décor et d'imprégner imperceptiblement le spectateur de l'atmosphère sinistre et empoisonnée qui suinte littéralement des murs de ce lieu maudit, sans que l'on puisse toutefois l'attribuer à tel ou tel détail précis car ce sentiment est principalement induit par les éclairages remarquables et le rythme lancinant de la mise en scène. De plus, le réalisme au ras des pâquerettes des préoccupations des personnages n'est pas la simple coquetterie scénaristique d'un réalisateur qui pèterait plus haut que son cul, mais a bel et bien pour fonction d'identifier le spectateur aux héros par la mise en place d'une problématique désespérément banale, sans doute, mais d'autant plus efficace pour ce qui est de la fameuse "suspension d'incrédulité". Je veux dire par là que cette prétendue faiblesse est en fait une manière diablement habile de contourner les poncifs et les improbabilités scénaristiques et psychologiques d'un genre trop codifié au goût d'Anderson, et qui se résume la plupart du temps à un gothisme de pacotille plus ou moins bien exploité. Bref, et contrairement au tout-venant du genre, Anderson ne quémande à aucun moment la complicité du spectateur pour faire passer d'éventuelles invraisemblances de scénario ou un comportement irrationnel de la part des personnages, ce qui le dispense de jouer la caricature. À l’inverse, son script est un modèle de rigueur et de véracité et, si l’on ne goûte que moyennement la forme quelque peu provocatrice adoptée par le réalisateur, qui milite visiblement pour un fantastique en totale rupture avec son exploitation "mainstream", force est de reconnaître que tout est magnifiquement en place et que le spectateur est parfaitement mis en condition dès qu'apparaissent les premiers signes de hantise des lieux et que commence à se fissurer cette rassurante normalité si bien assise dans sa trivialité, toujours par petites touches successives. Mais là encore, les choses ne sont jamais définies de façon univoque, et il subsiste suffisamment de flou pour que, comme dans "The Machinist", l'hypothèse d'un fantastique en tant qu'actualisation des névroses des personnages demeure viable, sans toutefois être clairement avancée. En conclusion, on a un film qui rendra très certainement fous de rage les amateurs de "fun" et de plaisirs plus immédiats, mais dont les demi-teintes et la langueur vénéneuse fascineront ceux qui accepteront de faire l'effort d'accompagner Anderson dans sa démarche atypique.
Cliquez sur le lien pour voir la bande annonce:
http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces=11718.html
Avec "Cursed", Wes Craven se ramasse une pelle!
Le coup des miroirs: n'est pas Orson Welles qui veut!
Un film bas de plafond!
Les meufs baroudeuses de "The Descent"
Caillassage de mutants!
À force de descendre, elles ont fini par trouver du pétrole!
"Session 9": visite guidée d'un HP hanté
Des personnages attachants...
...qui ne tardent pas à se faire défloquer!
14 juillet 2007
LE CANAVAL DES ÂMES
Vu à la télé
LE CARNAVAL DES ÂMES
(Carnival Of Souls)
de Herk Harvey (1962)
Il faut de tout pour faire un monde, et notamment des amateurs de nanars: car cette communauté incomprise, traitée avec condescendance par la cinéphilie officielle et regardée par le commun des mortels au pire comme un public d'attardés mentaux, au mieux comme un secte d'inquiétants pervers au sens esthétique corrompu et qui n'en finit pas de pleurer la disparition des cinémas de quartier, a indéniablement sa fonction et son utilité dans la biosphère cinéphilique, un peu comme la mouche à merde bien mal considérée en regard du travail d'assainissement méritoire dont elle gratifie son écosystème. Fouille-merde, le zédophile l'est incontestablement et, nonobstant sa déviance constitutive (à mon avis signe de profondeur) qui le conduit à se délecter des exactions d'un Bruno Mattei avec la béatitude d'un goret se roulant dans la fange, il se pourrait bien que cet individu peu recommandable soit en fait une sorte d'orpailleur fouissant hors des sentiers battus, hier hantant les séances de minuit des "grindhouses" à la population interlope chers à Tarentino, aujourd'hui partant en expédition spéléo dans les bacs à DVD de Gifi ou Babali... Hypothèse séduisante, et qui pourrait bien rendre compte de tant de masochisme cinéphilique: et si le zédophile était, en vérité, en quête du chef-d'oeuvre définitif - une sorte de "Fin absolue du Monde" ? (1) À titre indicatif, et pour en venir au fait du "laborieux morceau de littérature que je suis à composer" (2), je tiens à rappeler ici que des oeuvres aussi déterminantes que "La Nuit des Morts-Vivants" et "Massacre à la Tronçonneuse" débutèrent leur carrière sur la 42ème Rue et dans les drive-in de l'Amérique profonde... Afin de les amener au Panthéon des classiques du genre (et même extra-genre), il aura bien fallu que quelques-uns parmi nos sectateurs les plus zélés aillent les déterrer là où elles se trouvaient, soit dans les poubelles du cinéma, pour en faire à force de bouches-à-oreilles enthousiastes et au sens strict du terme (3) des oeuvres-culte propres à interpeller l'intelligentsia. Et c'est là très précisément que nous autres aventuriers de l'art perdu relevons fièrement la tête: une clameur s'est élevée des bas-fonds vers les sphères éthérées de la Kulture! Ça! ce n'est pas Henri Chapier qui serait aller froisser son alpaga sur les sièges douteux du Brady!!!
Ce qui nous amène directement à ce "Carnaval des Âmes" dont je suis tout de même censé un peu vous parler. Car, bien évidemment, le film de Herk Harvey est un pur chef-d'oeuvre à classer sans hésitation entre "La Nuit des Morts-Vivants" et "Massacre à la Tronçonneuse", éclos comme eux sur le terreau ingrat du cinéma d'exploitation et du nanar impécunieux. Au début des sixties, un réalisateur obscur et appelé à le rester, spécialisé dans le documentaire éducatif, tombe en arrêt devant un parc d'attraction désaffecté. Fasciné par le lieu et doté du dérisoire budget de 30 000 $, il se lance dans le tournage en 16mm de sa première et unique oeuvre de fiction et accouche d'un des plus magnifiques OVNI cinématographique de l'histoire du 7ème Art. Film fantastique horrifique shooté dans un superbe noir et blanc et développant un envoûtant climat onirique qui oscille entre surréalisme et expressionnisme allemand, cette oeuvre inclassable embarrasse par son avant-gardisme visionnaire un producteur dubitatif qui l'expédie illico dans l'oubliette des drive-in. "Le Carnaval des Âmes" navigue ainsi durant des années devant les publics les plus improbables et dans les salles les plus miteuses où, lentement mais sûrement, comme par un long travail de sape, il peaufine son statut de film-culte. Au fil des ans, une secte d'adorateurs dithyrambiques se constitue dans l'underground du bis, et la rumeur va s'enflant jusqu'à attirer l'attention de la cinéphilie propre sur elle qui découvre alors un putain de kick-ass flick de la mort! Si le joyau d'Harvey, bien trop cérébral, n'atteint pas le grand public, le voilà en revanche intronisé ès ciné-clubs et suscitant l'admiration des plus grands professionnels, tel par exemple un certain David Lynch sur lequel son influence est particulièrement évidente, de "Eraserhead" à "Twin Peaks" - mais on pourrait tout aussi bien nommer Tim Burton qui le cite volontiers, le Polanski du "Locataire", M. Night Shyamalan dont "Le sixième Sens" développe un argument très similaire, sans oublier cette vieille ganache de Wes Craven qui en produit un remake mis en scène par Alan Grossman en 1998 et qui se traîne une sacrée réputation de daubasse avariée. En France, c'est Arte qui nous fera connaître cette perle en la diffusant dans les années 90, pour la reprogrammer récemment à l'occasion de son fameux cycle "Trash" dévoué aux merveilles de l'underground, entre deux Masumura quasiment invisibles et au milieu d'une papardelle de Russ Meyer (4).
"Le Carnaval des Âmes" nous compte l'histoire de Mary, rescapée de la noyade après que la voiture dont elle était passagère soit tombée dans le fleuve. Durablement traumatisée par cette expérience qui a coûté la vie à ses amies, elle déménage dans une petite bourgade perdue au milieu de nulle part, où elle occupe la fonction d'organiste d'église - à cet égard, on accordera une attention particulière à l'incroyable BO signée par un certain Gene Moore, entièrement et exclusivement interprétée à l'orgue Hammond, et qui constitue l'une des partitions les plus flippantes qui m'ait été donné d'entendre, participant pour une grande part à l'atmosphère très dérangeante du film. Alors que Mary fuit les lieux du drame comme en état de panique et qu'elle traverse de nuit la campagne américaine sur une route solitaire, le reflet d'un visage ricanant apparaît soudain sur les vitres de sa voiture. Cette apparition macabre est la première d'une longue série, et Mary va se trouver littéralement persécutée par ce fantôme d'autant plus effrayant qu'il demeure muet et que ses intentions ne sont jamais clairement énoncées, car Harvey sait pertinemment que la plus grande épouvante repose par définition sur le non-dit. Au fur et à mesure que le métrage progresse, les apparitions amplifient leur fréquence et se font de plus en plus horrifiantes, tandis que Mary s'enferme progressivement dans une solitude d'autiste et perd peu à peu le contact avec les gens qui l'entourent. Selon une gradation magistralement dosée, le spectre gagne en concrétion dans un mouvement inverse de celui de la réalité qui, elle, se vide inexorablement de toute sa substance tangible pour entraîner le spectateur dans un univers onirique tournant rapidement au cauchemar obsessionnel, comme s'il était happé par la descente de Mary dans les hallucinations de la folie. Ce délire de visionnaire psychopathe est réalisé dans un style expressionniste qui rend des points à des oeuvres telles que le "Nosferatu" de Murnau, le "Cabinet du Docteur Caligari" de Wiene, ou encore les Mabuse de Lang: spectres blafards, acteurs portant la folie dans leur mimiques, réalité déformée par le choix des angles de vue les plus déstabilisants, zones d'ombre et de lumières distribuées de manière optimalement signifiante, caméra imperceptiblement bancale induisant en permanence un décal
























































