29 juin 2008
PHENOMENES
Sortie en salles
PHÉNOMÈNES (The Happening)
de M. Night Shyamalan (2008)
Un coup de gueule pour commencer: le nouveau sport à la mode, en importation directe d'Hollywood, c'est la chasse au Shyamalan! Haro sur le baudet, tout le monde en veut un morceau! Et ça dure depuis "Le Village" (2003), un film qui, s'il était loin d'atteindre la perfection des chefs-d'oeuvre "Sixième Sens" (1999) et "Incassable" (2000), ne méritait pas tout le fiel qu'une critique ingrate a pu déverser sur lui, et avait tout de même l'avantage de faire l'effort, avec parfois quelque maladresse, de proposer un sujet original, assez bien écrit et ménageant son lot de surprises au spectateur, à mille lieues du tout venant des blockbusters merdiques se contentant d'ânonner éternellement les mêmes poncifs et traités, soit dit en passant, avec bien plus de complaisance. Avant que d'aller plus avant, je tiens à préciser que je n'ai pas encore vu "La jeune Fille de l'Eau" (2005), film maudit réputé indéfendable... Peut-être l'est-il effectivement, mais dans le contexte excessivement passionné qui est le quotidien actuel de Shyamalan, vous comprendrez aisément que je puisse n'avoir aucun avis, fût-il préfabriqué, sur le sujet, et nourrissant quelque doute quant à savoir si "La jeune Fille de l'Eau" est bien le navet prétentieux annoncé par sa mauvaise réputation, ou s'il ne s'agit que d'un épisode de plus de la fameuse "chasse au Shyamalan". Méfiance donc, et ce d'autant plus que j'ai pour ma part considérablement apprécié "Le Village", une oeuvre qui, lorsque je fais mon bilan personnel sur les cinq dernières d'années, m'a apporté beaucoup plus de plaisir que l'immense majorité des productions ricaines du genre. Ceci pour vous dire que, concernant "Phénomènes", film que toute la critique feignait d'attendre la bouche en coeur avec le prétendu espoir d'une "renaissance" shyamalanienne, tout en lui savonnant hypocritement la pente avant même que le premier tour de manivelle ait été donné, j'ai pris certaines mesures d'ordre déontologique, et j'ai fait l'impasse sur tout ce qui a pu se dire ou s'écrire dans le mois qui a précédé sa sortie, afin d'entrer absolument vierge de tout préjugé et de toute influence dans la salle de cinéma. Et, finalement, bien m'en a pris, car je suis ressorti absolument conquis, ayant vécu une expérience fantastique à la fois intense (je ne me suis pas ennuyé une seconde) et sortant indiscutablement des sentiers battus. Comme pour "Le Village", et quitte à me répéter, on n'est peut-être pas avec "Phénomènes" dans un très grand Shyamalan, mais on n'en reste pas moins interpellé par la détermination de l'auteur à s'inscrire résolument en marge des éternels recyclages scénaristiques du mainstream, non seulement par ses sujets atypiques et le traitement qu'il en donne, mais également par un refus de tous les artifices formels à la mode par lesquels les pop-corn-movies s'achètent une crédibilité à peu de frais. Car, en dépit de tous les mauvais procès dont il fait l'objet - et dont je ne disconviens pas que certains puissent apparaître plus ou moins justifiés - il se pourrait bien que Shyamalan soit un authentique résistant du cinéma fantastique grand public, une sorte de colosse aux pieds d'argile confronté au syndrome du "Crépuscule des Idoles", face à une collusion de producteurs auxquels il sait tenir la dragée haute et de critiques qui semblent lui en vouloir de les avoir bluffés avec "Sixième Sens" et "Incassable" et qui aujourd'hui lui reprochent de ne pas transcender l'intranscendable, mais surtout de ne pas aborder le jeu médiatique avec toute la complaisance requise. Donc, une fois le film vu, je me suis autorisé à me pencher sur les réactions de la critique afin de confronter ma modeste vision d'amateur à celle des spécialistes, et je dois vous avouer que je suis sorti assez chagriné de l'expérience. Une volée de bois vert, rien moins! Visiblement, la "chasse au Shyamalan" bat toujours son plein et n'est pas prête de s'éteindre - à tel point qu'on est en droit de se demander si, même en sortant aujourd'hui un nouveau "Sixième Sens", le réalisateur ne se verrait pas purement et simplement descendu... La moindre de mes déceptions n'est pas de lire l'exécution en règle que lui a réservé Marc Toullec, que par ailleurs je respecte énormément en tant que l'un des plus anciens collaborateurs de "Mad Movies", et avec lequel je me trouve en totale contradiction - ben ouais, ce sont des choses qui arrivent! Une fois de plus, on utilise le brûlot écrit par Michael Bomberger, qui présente Shyamalan comme un tyran mégalo ayant chopé le melon et semble avoir considérablement contribué à faire du réalisateur le tricard qu'il est devenu, pour poser les bases de la critique - sous-entendu: une telle mégalomanie ne pouvait engendrer qu'un film plein de prétention. Or, l'un des aspects du cinéma de Shyamalan que je trouve le plus intéressant, tant dans ses chefs-d'oeuvre que dans ses réalisations moins abouties, c'est précisément cette ambition démesurée - certes pas toujours suivie des effets escomptés, en quoi elle peut paraître prétentieuse - de renouveler la thématique du genre et d'essayer de raconter au spectateur des histoires qu'il n'a jamais entendues, se démarquant du tout venant des remakes redondants et foireux et des poncifs inlassablement ressassés par un cinéma hollywoodien exsangue. À cet égard, il me semble qu’à défaut d’autre chose, on pourrait au moins reconnaître le courage de Shyamalan, ainsi que sa profonde inactualité, à s‘entêter, persister et signer (comme on le lui reproche régulièrement) à produire des scripts qu‘on pourrait qualifier d‘expérimentaux. Pour ce qui est du reste, il est également mis en avant les perpétuels désaccords entre le réalisateur et ses producteurs (comme si cela était soudain devenu un argument!) en tant que justification d’une mise à l’écart précipitant une déchéance dont Shyamalan devrait être tenu pour seul responsable, ainsi qu’un certain décalage entre les propos promotionnels qu’il peut livrer aux media et le résultat final sur l’écran. Deux argumentations que j’estime, être le fruit d’esprits singulièrement amnésiques et partiaux, sinon hypocrites. D’abord, il suffit de considérer les profits que "Sixième Sens" continue à engranger en DVD et à les articuler avec la confortable promotion / distribution dont "Phénomènes" a été gratifié (on aurait certes aimé que des films tels "The Mist", "[Rec]", "L'Orphelinat", et j'en passe, eussent été chez nous aussi bien défendus face à la déferlante "Ch'tis"!) pour réaliser qu'à l'évidence Shyamalan est loin d'être aux yeux du public et des businessmen de la profession le has been pour lequel on cherche à le faire passer. Ensuite, pour ce qui est de mettre ses propos médiatiques en rapport avec ses réalisations pour conclure à un décalage, je vous renverrai tout simplement aux bonus du dernier DVD tout pourri (quel qu'il soit) que vous avez pu visionner: entre les propos grandiloquents que tiennent les protagonistes de la moindre bouse made in Hollywood pour promouvoir leurs exactions et le résultat effectif à l'écran, ce n'est plus un décalage qu'on constate, mais quelque chose de l'ordre du Grand Canyon du Colorado! Dès qu'il décide de jouer le jeu artificiel de la promotion médiatique, n'importe quel réalisateur accepte les risques d'une telle comparaison et, à cet égard, il me semble que si Shyamalan a commis une erreur, c'est bien celle de s'y prêter. Compte tenu des ambitions artistiques qu'il manifeste (et le terme n'a rien pour moi de péjoratif), il aurait sans doute mieux valu qu'il continue à réaliser ses films dans son coin sans chercher à les justifier, un peu à la manière de notre Léos Carax national qui lance en silence ses oeuvres sublimes dans la nature et ne laisse aucune prise au cirque médiatique, ignorant superbement le ressentiment que peut manifester une critique dépitée. En fait, ce qui fait la profonde originalité de Shyamalan à l'intérieur même du genre fantastique - et ceci indépendamment du fait que ses films soient plus ou moins réussis - c'est que l'homme pratique un cinéma éminemment métaphysique au travers de ses thématiques. Je veux dire que là où la majorité des productions pratique un fantastique de la transcendance ayant recours dans presque tous les cas à des entités surnaturelles, Shyamalan nous propose quant à lui, peut-être du fait de ses racines hindoues, un fantastique de l'immanence dans lesquelles les forces intervenantes ne sont pas précipitées sur le monde "de l'extérieur", mais au contraire se diffusent dans la trame même du réel un peu comme de l'eau dans un morceau de sucre, pour ne pas dire qu'elles sont déjà en lui à l'état de latence. S'il m'est permis de quelque peu philosopher, je dirai que le fantastique est à Shyamalan ce que Dieu est à Spinoza. Là où le philosophe se démarquait de la transcendance des théologies (ou des démonologies) pour faire coïncider l'idée de divinité avec un ordre naturel (et non pas surnaturel) immanent, le réalisateur interprète le fantastique en tant que soudaine manifestation de cette force organisatrice qui maintient la cohérence du monde. Chez lui comme chez Spinoza, le concept de "nature" sert à désigner le monde en tant que diversité organisée de l'intérieur. En fait, ce qui est "fantastique" pour Shyamalan, et ne manque jamais de l'émerveiller, c'est que le monde ne soit pas en perpétuel chaos. "Phénomènes" ne parle pas d'autre chose, et l'idée de nature y est développée au travers de ses symboles les plus éminents, les arbres et la végétation en général, qui se révoltent soudain contre une humanité devenue menaçante pour eux en émettant des toxines qui poussent les gens au suicide - ou du moins le suppose-t-on. De latent, le principe organisateur devient soudain manifeste, et remplit sa fonction en éliminant l'homme, considéré comme facteur de chaos. Mieux, le moyen de cette élimination, soit le suicide, renvoie évidemment à ce principe organisateur à l'oeuvre à l'intérieur même de l'humain, ce qui est somme toute logique puisque celui-ci n'est rien de plus qu'un produit naturel qui a eu, durant un moment, la folie de se prendre pour autre chose. Ainsi, la condition immanente de l'ordre auquel il appartient le rappelle, précisément, "à l'ordre", et réduit à néant ses rêves de transcendance divine, métaphysique qui va au-delà de la simple métaphore écologique qui veut qu'en détruisant la nature, l'homme se suicide. Remarquons en passant que c'est la même immanence organisatrice indéfinie qui est à l'oeuvre dans le superbe "Incassable": inventant avec brio un genre qu'on pourrait qualifier de "comics métaphysique", Shyamalan ne s'emmerde pas à nous décrire, comme il est d'usage, les origines de ses "super-héros" en les rationalisant à grand renfort d'arguments pseudo-scientifiques. Au contraire, ce que découvrent les deux personnages en fin de parcours, c'est qu'il sont les marionnettes d'une cosmogonie qui les dépasse, et qu'ils n'ont d'autre fonction que de remplir celle que leur a assigné l'ordre naturel des choses, leur antagonisme même s'avérant un facteur d'équilibre cosmique. À cet égard, le mec qui a trouvé le titre français "Phénomènes" pour distribuer "The Happening" (grosso modo: "ce qui advient") a eu un éclat de génie. En philosophie classique, le terme de "phénomène" sert à désigner, précisément, la manifestation au niveau du réel tel que nous l'appréhendons d'une immanence qui en sous-tend chaque élément, traditionnellement nommée "chose-en-soi" ou "noumène", et à laquelle nous n'avons pas accès, si ce n'est pas l'exercice de la métaphysique. Le challenge de "Shyamalan" consiste donc, d'une oeuvre à l'autre, à chercher à filmer ce qui est par définition inconnaissable pour notre constitution sensible. Ainsi, le critique de "Télérama" Jacques Morice ne croit pas si bien dire lorsqu'il écrit à propos de "Phénomènes" que Shyamalan "promet beaucoup durant une demi-heure et n'offre finalement que du vent", car cette saillie, loin de déprécier le film, me semble paradoxalement définir l'essence même du cinéma de Shyamalan. En effet, le "vent" reste le symbole parfait de ce qui demeure invisible tout en demeurant efficient, soit la parabole métaphysique idéale: on n'en perçoit jamais que des "phénomènes", tels l'agitation des branches des arbres, que Shyamalan filme de façon récurrente en tant que manifestation de l'entité menaçante (puisque c'est lui qui est censé colporter les fameuses toxines), d'une manière qui n'est pas sans rappeler le David Lynch de "Twin Peaks", série culte dans laquelle chaque manifestation de forces pareillement obscures est annoncée obsessionnellement par des branchages agités par le vent. Car le vent bénéficie d'un statut ontologique ambigu, symbole à la fois d'inefficience (ce n'est "que du vent", comme écrit Jacques Morice) et d'efficacité maximale lorsqu'il s'organise en ouragan! De plus, Shyamalan nous a bel et bien prévenus dès le départ avec la parabole sur la disparition des abeilles, le personnage de Marc Wahlberg avouant l'impuissance scientifique devant certains "phénomènes", au sujet desquels on peut émettre des théories tout à fait rationnelles sans toutefois parvenir à une quelconque certitude. Autrement dit: si on peut certes constater qu'une force immanente est à l'oeuvre, on ne pourra jamais rien en dire qui soit autre chose que pure hypothèse. L'irruption du fantastique chez Shyamalan est donc d'autant plus angoissante que la menace reste la plupart du temps non identifiée. D'ailleurs son statut hypothétique amène le spectateur à se demander s'il y a réellement menace, ou si cela n'est qu'une vue de l'esprit des protagonistes en mal d'explications rationnelles (voir notamment "Signes", à cet égard). Si le réalisateur avait jusqu'ici consenti à dévoiler en fin de films la nature de l'immanence au moyen de twists assez renversants (technique dont on a d'ailleurs fini par lui reprocher le systématisme), ce n'est pas le cas avec "Phénomènes" dont le script se recourbe sur lui-même sans apporter plus d'explications. Visiblement, ce qui intéresse Shyamalan dans le fantastique, c'est la culture du mystère. Or, quoi de plus mystérieux qu'une immanence qu'il est impossible de mettre en évidence? Dévoiler quelque chose du mystère, c'est faire apparaître le monstre, et ce qui est ainsi identifié devient pour le coup nettement moins terrifiant. Dans "Phénomènes", le monstre est partout et nulle part, les personnages entraînés dans une fuite hasardeuse sont constamment à la merci d'un pas fait dans la mauvaise direction, et l'atmosphère du film est d'autant plus pesante qu'elle ne ménage aucun espace de respiration. La performance me semble remarquable en ce que tout se déroule en pleine lumière, ce qui ne s'avère pas rassurant pour autant, bien au contraire: la menace n'a en effet aucun besoin des traditionnelles zones d'ombres pour se dissimuler, puisqu'elle est tapie dans la trame même du réel: considération autrement plus angoissante, et qui suffit à maintenir tout au long du film une tension éprouvante. Sur cette trame de fond, Shyamalan distribue avec parcimonie, c'est-à-dire en évitant soigneusement tout procédé d'accumulation et de surenchère, un certain nombre d'effets-chocs qui interviennent toujours à propos et avec efficacité. Quant à l'épilogue, il contourne également les figures imposées du mainstream: loin de sacrifier à la traditionnelle apocalypse finale, il nous propose en guise de fin un soufflet qui retombe au moment même où il menaçait d'exploser. Certes cela n'est pas sans engendrer une certaine frustration, mais comme on l'a vu, c'est le lot de tout métaphysicien que de ne jamais obtenir confirmation de l'immanence qu'il soupçonne derrière les choses... En toute logique, Shyamalan ne pouvait pas donner d'autre conclusion à "Phénomènes"... Et, si j'ai une réserve à faire sur le film, celle-ci concerne la séquence post-épilogue qui nous montre le "phénomène" débutant un nouveau cycle à Paris, et qui à mon avis est en trop: il eût été à mon sens beaucoup plus habile d'arrêter le film après que les choses soient revenues à la normale, cessant aussi mystérieusement qu'elles avaient commencé et abandonnant les protagonistes à leurs doutes et à une réflexion salutaire... On a certes vu suffisamment de films fantastiques dans lesquels la menace supposée éradiquée ressurgissait en fin de métrage que ce procédé scénaristique en est devenu un authentique cliché, à mon avis indigne d'une oeuvre telle que "Phénomènes". Arrivé à ce stade, et reprenant les termes de la polémique que j'ai décrite, je serais tenté de conclure à un certain malentendu. D'un côté l'on a un cinéaste métaphysicien qui, un peu à la manière d'un Mallarmé, tente de donner une consistance cinématographique à des choses désespérément absentes, ou tout au moins purement hypothétiques (à tel point d'ailleurs, qu'à tort ou à raison - je vous en laisse juge - l'errance des personnages dans de grands champs déserts m'a quelque peu évoqué celle du héros de Tarkovski dans "Stalker" ), et d'un autre côté des détracteurs qui lui reprochent d'avoir réalisé un film creux dans lequel il ne raconte rien, alors que ce "creux" et ce "rien" sont précisément le sujet central de "Phénomènes". Il semblerait donc qu'une certaine critique attende Shyamalan là où il n'est pas dans ses intentions d'aller, comme lorsqu'on lui reproche de ne pas avoir filmé la scène de la gare comme dans un film-catastrophe de Roland Emmerich! En fait, le reproche que l'on pourrait peut-être adresser au réalisateur serait de jouer dans la mauvaise cour: en effet, le cinéma mainstream tel qu'il est produit par les majors (en l'occurence Disney, puis Warner), et en général destiné à des amateurs de plaisirs plus immédiats, n'est sans doute pas le cadre idéal pour exprimer une thématique aussi cérébrale que celle de Shyamalan, et l'on peut supputer que le fantastique qu'il pratique aurait plus de succès dans un contexte plus "auteurisant". S'il m'est permis de risquer une métaphore, il se retrouve dans la peau d'un philosophe, métaphysicien de surcroît, invité à un repas de famille et qui commettrait la maladresse d'essayer d'expliquer la beauté de la pensée de Spinoza à un auditoire passionné de football! Si le philosophe a quelque chose à dire de la vérité (c'est même sa raison d'être), encore faut-il qu'il s'adresse à des gens ayant envie de l'entendre, sans quoi il s'isole et s'épuise inutilement. Et, en dernier lieu, il passe pour sentencieux, voire prétentieux... D'où sans doute l'échec critique du "Village", en tant que variation sur la fameuse Caverne de Platon. J'aime à croire, pour ma part, que Shyamalan est un auteur sincère qui, s'il pèche souvent par orgueil, ne le fait jamais que par passion: il n'est pas douteux que l'homme ait des choses importantes à dire et une vision à transmettre d'urgence... Mais il me semble que l'oeuvre qu'il cherche à construire, avec ses hauts et ses bas, ne pourra s'élaborer - de par sa nature même - que loin du cirque médiatique et dans un circuit plus indépendant. Car une telle ambition ne souffre aucun compromis et doit laisser venir à elle son public, plutôt que de chercher à être universelle à tout prix. Ah, un dernier conseil pour finir: il serait temps que Shyamalan vire son perchman, parce qu'un tel nombre de micros dans le champ, ça peut plus durer! Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce: http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces=79314. L'humanité envoyée au coin! Le début d'un travelling d'anthologie Les symptomes d'un rhume dont nul ne fait foin! Prendre du champ suffira-t-il?
27 janvier 2008
JE SUIS UNE LEGENDE
Sortie en salles
JE SUIS UNE LÉGENDE (I Am A Legend)
de Francis Lawrence (2007)
L'année 2007 se termine bien mal avec, pour changer un peu, un nouveau blockbuster foireux qui relève de la captation de franchise pure et simple. Par ce concept, je désigne ce procédé malhonnête - mais hélas fréquent - qui consiste à racoler le chaland en baptisant un produit quelconque et de préférence conventionnel du titre d'une oeuvre référentielle avec laquelle il n'a rien ou pas grand chose à voir. Ce genre d'expédient est bien pratique lorsqu'il s'agit de refourguer, sous un emballage prometteur et éprouvé, n'importe quel script pourri traînant dans un fond de tiroir, ou encore lorsqu'il est question d'édulcorer l'oeuvre d'un auteur jugée politiquement incorrecte - et actuellement, aux States, même Scooby-Doo est suspecté d'athéisme gauchisant, si j'en crois le Bush à oreille...
Il s'agissait donc de récupérer le statut porteur de classique de la SF de l'oeuvre de Richard Matheson (1), tout en en désamorçant le pessimisme, incompatible avec le triomphalisme américain ambiant, pour y substituer si possible l'idéologie patriotico-cul-bénite de rigueur. En un mot comme en cent, "Je suis une Légende"-le film n'est rien d'autre qu'une vaste entreprise de cirage de pompes républicaines, et je serais curieux de savoir comment Matheson, qui sert ici d'alibi et n'avait montré que peu d'enthousiasme à l'endroit des deux précédentes adaptations de son roman (2), a bien pu prendre la chose...
Tout cela est d'autant plus dommage que le film parvient à faire illusion durant tout son premier tiers, dans lequel Francis Lawrence réussit avec assez d'efficacité à nous rendre empathiques à la solitude de son héros. À ce propos, ne manquons pas de rendre hommage au staff artistique responsable des décors impressionnants d'une Grosse Pomme déserte et post-apocalyptique, qui servent de caisse de résonance à la situation désespérée de Neville. Ainsi, cette entrée en matière sait nous mettre en condition et excelle à faire peser une sourde menace indéterminée par les déambulations de la caméra dans ces décors dantesques, de même que par l'ambiance claustrophobique des scènes à l'intérieur du bunker où se terre Neville, et les scénaristes ont eu l'excellente idée de clore les volets dès que la nuit tombe et que le danger se précise, préférant nous laisser fantasmer la nature de l'ennemi plutôt que de nous la jeter maladroitement à la figure.
Par le fait, on est réellement accroché lorsque, poursuivant sa chienne imprudente, Neville entame sa descente dans les ténèbres d'un sous-sol labyrinthique, au terme de laquelle la nature de la menace nous sera enfin révélée. Et là, tout s'effondre: d'abord parce que, sacrifiant à cette mode insupportable de l'hystérie filmique, Lawrence nous gratifie, dès que l'action s'emballe un peu, de ce genre de bouillie pelliculaire qui consiste à monter de façon hyper serrée des mouvements de caméra incohérents... et ensuite parce que les scénaristes ont eu cette idée désastreuse de substituer aux vampires de Matheson, créatures intelligentes et perverses, des espèces de zombies blafards et décervelés tout droit sortis du "28 Jours plus tard" de Danny Boyle, cherchant sans doute à surfer avec opportunisme sur la cote persistante du mort-vivant auprès du public mainstream. Il va sans dire que l'on perd au change, et que les affrontements bourrins d'un Will Smith bodybuildé avec une horde de créatures glapissantes et grimaçantes sont loin de susciter le même intérêt que le jeu du chat et de la souris auquel se livrent les deux parties dans le roman de Matheson - situation psychologiquement compliquée par le fait que les vampires ont à leur tête l'ex-voisin et ami de Neville, lequel ne se prive pas de faire vibrer la corde sentimentale pour tenter de piéger celui-ci: un élément pourtant riche en possibilités dramatiques que le script évacue ici sans autre forme de procès. Bref, dès que la menace est identifiée dans toute sa pesante conventionalité et que le film pénètre dans ce deuxième tiers qu'on peut qualifier "de l'affrontement", on est bien obligé de se rendre à cette évidence: "Je suis une Légende" version 2007 ne pète pas plus haut qu'un "Resident Evil" de luxe.
Sauf qu'un "Resident Evil" a au moins cette honnêteté de bourriner sans complexes, et évite de nous prendre la tête avec ce genre de message psycho-philosophico-théologico-mes couilles qu'on nous assène sans sourciller dans une troisième partie qui pulvérise les limites du ridicule, dans un souci propagandiste aussi lourdasse que vomitif. Car voilà-t-y pas que l'opération du Saint-Esprit scénaristique nous parachute femme et enfant, et que tout ce joli monde se met à entamer le couplet de l'espoir, de l'avenir de l'humanité (américaine!) et gna-gna-gna... On boit jusqu'à la lie de la mixture lorsque la greluche prend son plus bel air de Soubirous pour annoncer à notre héros que c'est Dieu himself, dans une vision qu'Il lui a envoyée, qui l'a guidée jusqu'à lui, de même qu'Il lui a révélé l'existence d'un camp de survivants réfugiés dans le Vermont, où elle parviendra in fine à ramener le sérum-miracle découvert par Neville (dans une autre inspiration divine, cela ne fait aucun doute!), dont le sacrifice final n'aura pas été inutile puisqu'il lui permettra de sauver l'humanité (américaine!). Ce qui vaudra à un Will Smith à la démagogique saveur de Bounty d'être sacré héros de la nation (comme dans "Independence Day", tiens!) dans un grand flottement de bannière étoilée, ta-tsoin! Comme je vous le dis! Certes ce n'est pas mon genre de balancer comac des spoilers mais, en l'occurrence, c'est faire acte de citoyenneté et de salut public que d'essayer de vous faire économiser les sept euros que vous seriez tentés de mettre dans le visionnage de cette bouse puantissime! Vous n'êtes pas convaincus? Tant pis pour vous, mais laissez-moi vous dire que vous demanderez pardon quand vous aurez entendu le monceau de conneries que Smith débite sur ce pauvre Bob Marley dans une diatribe d'une niaiserie confondante!
Ceux qui ont lu le roman de Matheson n'auront pas oublié son dénouement, dont le cynisme savoureux se situe aux antipodes du brouet de bons sentiments et d'hypocrisie que Lawrence se complaît à touiller. Je n'en dirai évidemment rien - car un autre acte de civisme consiste à vous inciter à vous procurer ce classique - mais sachez simplement qu'il semble tout droit sorti d'un de ces fameux "EC Comics" de William H. Gaines, à tel point que je reste persuadé que c'est cette seule chute, avec tout le "mauvais esprit revendiqué" qu'elle véhicule, qui a justifié et conditionné toute l'écriture du roman. Mais voilà: l'Amérique a besoin de positiver, et il faut admettre que tant de noirceur et de pessimisme eussent été fort malvenus au moment où des cohortes de héros de la nation se font étriper en Irak...
Notes
(1): Disponible chez Gallimard en "Folio-SF".
(2): "Je suis une Légende" de Sydney Salkow (1964) et "Le Survivant" de Boris Sagal (1971).
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18784329&cfilm=105557.html
Will Smith, il a pô peur des zombies: c'est un héros de la nation!
Yo, cousin, si tu me mords ça va partir en free style!
Aurait-il trompé sa meuf?
Pétain de Dieu, c'est travail, famille, patrie!
Oui, j'admets qu'il y a de quoi rester sur le cul!
Will Smith part dans le décor!
18 mai 2007
300
Sortie en salle
300
de Zack Snyder (2007)
Me voilà bien embarrassé, moi qui ai inauguré ce blog le 11 Février 2006 en cassant assez sévèrement Zack Snyder pour son inexcusable - je persiste! - "L'Armée des Morts". Aujourd'hui j'ai pas l'air d'un con, me retrouvant bluffé par ce même Snyder qui me cloue à mon fauteuil avec un grand film épique. Certes, lorsqu'on adapte un comics de Frank Miller, on est sur des rails et il n'y a qu'à se laisser glisser, tant il est vrai que la majeure partie du travail de mise en scène est déjà faite, les cases du Maître constituant autant de plans d'un découpage quasi parfait. Mais si ce matériel de base garantit une part non négligeable du résultat final, il n'est toutefois pas suffisant en lui-même pour aboutir à une totale réussite: Robert Rodriguez le sait mieux que personne pour avoir essuyé les plâtres avec "Sin City" (voir chronique éponyme) qui, pour excitant, novateur, courageux et respectueux qu'il fût, n'en débouchait pas moins sur un semi-échec par excès de zèle et de fidélité. Fort de l'expérience de Miller, crédité en tant que co-réalisateur sur "Sin City", et qui remplit sur "300" la fonction de producteur exécutif, Snyder évite habilement le piège dans lequel est tombé un Rodriguez pionnier, et parvient à nous livrer une adaptation fidèle à l'esprit du comics sans que le produit fini ne ressemble pour autant à un diaporama filmé case par case. Par le fait, le découpage scénaristique ici opéré par Snyder a su tenir compte de la fluidité et de la continuité qui sont le propre du medium cinéma comme le montrent brillamment, par exemple, ces travellings somptueux où l'on suit un Léonidas exalté fendant des cohortes de Perses dans une chorégraphie martiale magnifique d'élégance et de précision, telle qu'on n'en avait plus vue depuis l'âge d'or du cinéma de genre hong-kongais.
Formellement impeccable, "300" célèbre les noces du cinéma "live" traditionnel et les techniques les plus expérimentales en matière d'images de synthèse. Jusqu'ici, l'infographie s'était contentée soit de suppléer le cinéma au sens strict en tant que technique d'effets spéciaux mobilisée à la demande, soit d'offrir une alternative au dessin animé de papa Disney. Avec "Sin City", qui constitue comme on l'a vu une sorte de brouillon expérimental de "300", Rodriguez consacrait l'infographie en tant que concept esthétique à part entière, cherchant à transférer sur la pellicule l'essence même du trait de Frank Miller. La démarche s'avéra à tel point convaincante que ce dernier, qui jusque là ne voulait entendre parler d'adaptation de son oeuvre ni de près ni de loin, s'emballera pour le projet "Sin City" avant de choper le virus du cinéma et se lancer dans l'aventure "300".
S'il n'y a certes que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, cela ne signifie pas pour autant que Miller soit prêt à signer un blanc-seing au premier béotien de producteur désireux de faire des thunes sur son nom. Aux premières loges en tant que producteur exécutif pour veiller au grain et parer à toute hérésie hollywoodienne, Miller tient son monde en laisse et ne lâche rien, et c'est sans aucun doute à cette légendaire intransigeance que "300" doit sa réussite et son indéniable qualité artistique. Comme sur "Sin City", il travaille en étroite collaboration, pour ne pas dire en osmose, avec son réalisateur, et le découpage scénaristique qui en découle permet à Zack Snyder de se transcender et de nous offrir un superbe film guerrier, aiguillonné par le génie narratif d'un auteur visionnaire. Car quoi qu'on en dise, ce n'est pas faire offense à Snyder ni atténuer ses mérites que d'affirmer que "300" le film est une oeuvre au style, à l'esthétique et à la thématique éminemment milleriens, c'est-à-dire unique et profondément novateur dans sa relecture du péplum contemporain, laissant loin derrière les récentes tentatives de renouvellement du genre ("Gladiator", "Alexandre", "Troie", etc...).
Avec "300" - et là je fais amende honorable! - Snyder s'avance donc dans le cinéma d'"entertainment" comme un réalisateur capable du meilleur. Reste à savoir si cette incontestable réussite est à attribuer à la forte personnalité de Miller et la qualité du comics dont elle s'inspire, lequel, à condition d'être traité avec respect, ne pouvait que déboucher sur un grand film. Mais là où Rodriguez se livrait pieds et poings liés à l'influence millerienne par un acte d'allégeance qui consacrait l'abdication de sa personnalité de cinéaste - à tel point que, paradoxalement, Miller dut parfois s'affronter à lui pour intervenir sur son propre comics et introduire les modifications qu'il jugeait nécessaires! - Snyder sait fidèlement servir l'oeuvre originale sans pour autant renoncer à y imprimer son rythme et son style visuel, donnant de la sorte à "300" ce qui faisait cruellement défaut à "Sin City": un véritable travail de metteur en scène. On passe ainsi d'une relation de disciple à maître à une véritable collaboration où chacun joue sa partition, et ce faisant d'une expérimentation pré-pubère à une oeuvre mature. Mieux, Snyder semble beaucoup plus investi dans "300" qu'il ne le fut dans "L'Armée des Morts", remake inutile et bourrin n'ayant visiblement d'autre objectif que de s'acharner avec une pugnacité plus que suspecte sur le "Zombie" de Romero, un peu comme si Luc Besson se mettait à remaker "Citizen Kane"! L'intelligence de son sujet dont Snyder fait preuve sur "300" ne se retrouve pas dans "L'Armée des Morts", produit opportuniste tant par son absence de fond que par sa forme jeuniste et branchouille réduisant le chef-d'oeuvre de Romero à un jeu de massacre pour videogamers. Bref, il semblerait qu'avec "300", Snyder ait cessé de jouer les yes-men pour affirmer un vrai style. De toutes manières, nous serons fixés avec son prochain film: un sacré challenge puisqu'il ne s'agit de rien moins que "Watchmen", le chef d'oeuvre de l'immense Alan Moore. Et là, le pauvre Snyder est attendu au tournant par nombre de fans dévots - dont votre serviteur n'est pas le moindre! - qui prendraient fort mal de se voir infliger une nouvelle bouillie pour les chats façon "V pour Vendetta"... Certes, après avoir vu "300", on se sent déjà beaucoup mieux, mais il n'en demeure pas moins que c'est Warner, via sa filiale DC, qui possède les droits de "Watchmen": ces gens-là ayant autant de sens artistique qu'un bandit manchot, on n'est pas à l'abri d'une mauvaise surprise, Zack Snyder ou pas... Et puis, si l'homme a fait ses preuves en tant que cinéaste "guerrier", comment s'en sortira-t-il avec les super-héros fatigués et contemplatifs du comics très introspectif de Moore, qui réclame une autre subtilité et s'agrémenterait mal d'un style spectaculaire à la "Spiderman"?
En effet, comme en témoignent ses deux premiers films, Snyder a une nette prédilection et une compétence certaine pour filmer la baston avec du poil autour, et sait comme personne faire reluire les biceps à la lumière des cités en flammes. Nul étonnement donc à ce que la communion ait été immédiate avec un Frank Miller depuis toujours fasciné par le mythe du guerrier. Ce qui va faire naître la controverse, certains n'hésitant pas à qualifier "300" de "film facho". Mais s'il est de notoriété publique que Miller n'est pas précisément un gauchiste, il convient néanmoins de faire la part des choses et de bien distinguer une exaltation guerrière souvent caricaturale et qui relève de la tradition épique d'un quelconque prosélytisme d'inspiration fasciste ou réactionnaire. Ainsi, film guerrier pour film guerrier, "300" n'a aucune commune mesure avec, par exemple, ces tracts de propagande reaganienne que sont les nauséabonds "Rambo" 2 et 3. Miller prend d'ailleurs bien soin de marquer ses distances autant avec une sphère politique qu'il présente comme corrompue et sournoise au travers du personnage de Théron qu'avec un clergé libidineux présenté littéralement comme de la pourriture sur pied. Ces quelques remarques suffisent à rappeler à la raison ceux qui ont vu un peu hâtivement dans l'affrontement des Thermopyles une parabole de la "croisade" bushiste contre l'Irak. Au bout du compte, la seule chose que l'on pourrait reprocher à Miller, c'est de se refuser à faire de l'antimilitarisme primaire, et de présenter le personnage du guerrier comme l'éternelle dupe des gens de pouvoir, celui qui s'en prend plein la gueule à secouer un prunier dont d'autres récoltent les fruits. Dans la hiérarchie des valeurs mise en place dans "300", le guerrier plébiscite l'honneur là où le politique valorise l'argent et le prêtre le sexe, comme il est clairement montré. Loin d'être naïf, Léonidas a conscience d'être manipulé par des êtres qu'il méprise et qu'il vilipende de ses diatribes: au-delà des passions et de la morale, il est celui qui discerne clairement ce qui doit être fait et le réalise sans états d'âme avec une détermination inébranlable. N'ayant en tant que roi d'autre pouvoir qu'exécutif, il exécute, tout simplement, et à tous les sens du terme!
Plus proche du surhomme nietzschéen que du despote s'abîmant tel un Macbeth dans la conquête et la conservation d'un pouvoir fantasmatique, c'est avant tout dans la réalisation de lui-même que le héros millerien célèbre l'élan vital, mais surtout échappe à la décadence qui n'épargne ni royaume, ni régime politique, ni classe sociale dominante, comme l'illustra brillamment Visconti tout au long de sa filmographie. Le déclin est inhérent à la pratique du pouvoir, qui amollit l'homme. D'où la célébration de la virilité spartiate, qui s'oppose à la "féminité" politique telle qu'incarnée par l'ambiguïté sexuelle de Xerxès, plus symbole de compromission que d'une hypothétique homophobie millerienne. Plutôt mourir que déchoir, telle est l'antienne qui porte Léonidas en avant dans un grand souffle épique et par laquelle, paradoxalement, un intense sentiment de vie l'envahit alors qu'il court à la mort. Nietzsche fut d'ailleurs victime de la même confusion lorsque sa notion de "volonté de puissance" fut interprétée en tant que "soif de pouvoir", et que l'on crut voir un désir morbide de domination des masses là où il n'y avait en fait qu'un individualisme libertaire célébrant l'élan vital au travers de l'actualisation des potentialités du sujet et se cristallisant dans la figure emblématique du surhomme. C'est au terme du même malentendu que le philosophe se retrouva promu penseur officiel du nazisme, et que "300" se voit aujourd'hui étiqueté "film facho".
Pourtant, il suffit d'ouvrir les yeux et les oreilles pour réaliser que "300" ne cesse de se démarquer explicitement des idéologies totalitaristes. Ainsi, l'on a stigmatisé l'eugénisme pratiqué par les Spartiates en oubliant assez fâcheusement de relever qu'il constitue la raison même de la défaite finale de Léonidas: en refusant d'enrôler le pourtant vaillant et patriote Éphialtès, lui renvoyant au visage son handicap physique dans une scène qui a un certain parfum de Jardin des Oliviers, le roi précipite la trahison de ce dernier et par là-même sa perte. La ségrégation pratiquée par Léonidas se retourne donc contre lui-même, ce qui dédouane immédiatement Miller et Snyder du mauvais procès qu'on leur intente là. Ajoutons que le modèle spartiate, souvent synonyme pour le commun de "discipline militaire et ascétique", n'est pas le fruit d'une invention de Miller, lequel ne cesse de prendre ses distances avec un état de fait historique qu'il ne cautionne pas systématiquement, comme on vient de le voir avec la piètre estime dans laquelle l'auteur tient la sphère politico-religieuse, ou encore la pratique de l'eugénisme. Pour les mêmes raisons, on ne saurait conclure à la promotion d'un certain machisme compliqué de misogynie - le personnage de Gorgo, épouse de Léonidas, se suffisant à elle-même pour réduire à néant une telle assertion, et donnant au contraire à voir une certaine parité dans la noblesse résistante - non plus qu'à une quelconque homophobie, Léonidas rendant explicitement hommage aux Athéniens, "ces philosophes amateurs de garçons", pour l'exemple qu'ils donnent dans l’insoumission à l'envahisseur perse.
Si la caste guerrière spartiate fait l'objet d'une telle fascination de la part de Miller, ce n'est certes pas pour promouvoir comme on a pu le lui reprocher un quelconque modèle socio-politique d'inspiration douteuse, mais bel et bien pour rétablir le héros épique au travers de la figure mythique du surhomme. À cet égard, il convient de ne pas oublier que Miller est un auteur de comics, genre éminemment et avant tout super-héroïque admettant comme mythe fondateur ce bon vieux Superman - littéralement: "le surhomme". Mais cet être d'exception, idéal censé galvaniser le mouvement des foules, est de ce fait même l'objet de toutes les récupérations politiques: on a cité l'exemple de Nietzsche promu penseur nazi, mais on peut tout aussi bien en appeler à Superman, édulcoration du surhomme en une sorte de boy-scout porteur sous couvert de démocratie de toutes les valeurs réactionnaires de l'Amérique. Or, si Miller a eu une influence dans le comics moderne, c'est bel et bien pour avoir "réinitialisé" le super-héros dans sa dimension individualiste, forcément amorale et politiquement incorrecte, puisque échappant par essence à toute récupération idéologique. Ainsi, "300" n'a jamais que l'apparence du péplum et, en sa qualité de comics - dessiné ou filmé - n'est jamais qu'un avatar du genre super-héroïque à la sauce millerienne: à cet égard, on remarquera la similitude frappante entre l'éducation guerrière des jeunes spartiates et le traitement inhumain que Batman fait subir à un Robin débutant dans "All-Star Batman" (voir chronique éponyme, ainsi que les "Mollards" de Septembre 2006). J'ai déjà parlé de l'acharnement que mettait Miller à malmener Batman à l'occasion de ses redéfinitions plus ou moins alternatives ("The Dark Knight Returns", "Year One"...) et je comprends mal l'incompréhension, voire l'hostilité dont les fans gratifient "All-Star Batman", alors que le Dark Knight qui y est dépeint n'est rien d'autre qu'une illustration typique du surhomme millerien, dont le Léonidas de "300" n'est jamais qu'une version en tunique évoluant dans un contexte antique. Mais la constante essentielle demeure et Léonidas, tout comme Batman ou les héros de "Sin City", sont pétris de la même argile. On pourra ballader le héros millerien où l'on voudra, de la série noire à l'Antiquité, il n'en restera pas moins ce fanatique obsédé par sa mission, d'une détermination dans faille et plus soucieux de la fin que de la moralité des moyens. Cette déclinaison occidentale du kamikaze nippon semble très inspirée de l'esprit des samouraïs tel que défini par le célèbre Miyamoto Musashi dans son "Traité des Cinq Roues", précis de stratégie guerrière derrière laquelle se dissimule très subtilement une théorie universelle de l'accomplissement de soi. Cette source d'inspiration est d'ailleurs abordée de front et sans artifice aucun dans des oeuvres telles que "Rônin" ou encore "Elektra Assassin".
Samouraï ou surhomme, le héros millerien débarque donc dans le comics pour consacrer l'arrivée du super-héros "par-delà bien et mal", magnifique libertaire perçu comme une intolérable provocation par les tartuffes idéologiques de tous poils. Or, c'est dans l'outrance de situations bien évidemment caricaturales que la provocation se fait humoristique. Et en cela, Zack Snyder en rajoute des louches, qu'il s'agisse du visuel délibérément irréaliste de son film, d'un recours à une violence quasi grand-guignolesque, du cabotinage magnifique d'un Gerald Butler époustouflant, de la grandiloquence des punchlines ou encore des innovations purement fantastiques tirant l'oeuvre originale vers la dark fantasy, bref toutes licences positionnant "300" aussi loin que possible du péplum traditionnel ou du drame historique, mais livrant au contraire un pastiche de ces genres dont l'hénaurmité n'a d'égale que le sérieux imperturbable avec lequel elle est déclinée. Car aucun doute possible, on est bien ici dans un comics, c'est-à-dire dans le lieu par excellence de toutes les outrances, et Snyder le proclame à chaque plan sans fausse retenue. Ainsi, dénoncer le "ridicule" de l'entreprise comme le fait "Télérama" qui décrit le film comme un affrontement de "chippendales" et de "drag-queens" consiste à enfoncer une porte ouverte et n'atteste au bout du compte que d'une profonde méconnaissance de la culture comics. Autant énoncer ce qui est une évidence pour tous les fans, en présentant par exemple le genre comme un affrontement de gugusses en pyjama, dérision que les auteurs de comics sont les premiers à exercer tel Cyrano à l'endroit de son nez! Honnêtement: qui peut prendre Miller au sérieux et crier à l'apologie de la violence face à un Benicio Del Toro qui, dans "Sin City", nous inflige un discours métaphysique avec un morceau de flingue enfoncé dans le crâne?
Quoi qu'il en soit, et c'est précisément ce qui est remarquable dans "300", goûter la subtile autodérision de deux auteurs qui s'amusent comme des galopins, sans toutefois rendre ostensible leur distanciation par de pesants clins d'oeil, n'empêche nullement le film de fonctionner de façon plus directe, et c'est sans ambiguïté aucune que l'on se laissera décoiffer par cette épopée dévastatrice qui tranche nettement, par son exceptionnelle richesse et son audace pionnière, sur le tout-venant du blockbuster américain.
Et merde pour les cuistres et autres pisse-vinaigre!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18704950&cfilm=57529.html
Lire également la chronique de l'ami Nio:
http://dvdtator.canalblog.com/archives/2007/03/index.html
Léonidas enfonce les Perses dans un travelling somptueux
La reine Gorgo lutte contre l'ennemi intérieur
Xerxès, symbole efféminé de la décadence des empires
Le traître Éphialtès, mauvaise conscience de Léonidas
"Nos flèches obscurciront le soleil..."
Le Spartiate est agressif et, surtout, déterminé!
De Miller à Snyder
19 mars 2007
HANNIBAL LECTER: LES ORIGINES DU MAL (film)
Sortie en salles
HANNIBAL LECTER: LES ORIGINES DU MAL
(Hannibal Rising)
de Peter Webber (2006)
Voilà l'un des films les plus attendus de l'année. Les producteurs ont mis le paquet: commande auprès de Thomas Harris d'un roman "préquelle" sur les origines du monstre (bien que la chose ait été explicitement annoncée à l'occasion de quelques flash-back dans "Hannibal", le troisième roman du cycle), écriture quasi simultanée du livre et du script (ce dernier étant confié à l'auteur en personne), sorties en salles et en librairies pareillement coïncidentes, etc, etc... Bref, cette histoire sent méchamment la stratégie marketing planifiée de longue date avec l'aval d'un Thomas Harris plus que complaisant... Par le fait, on n'est plus aujourd'hui dans le contexte que connut Jonathan Demme lorsqu'il réalisa son mémorable "Silence des Agneaux", puisque ce fut cette adaptation magistrale qui fit d'Hannibal une star et un véritable mythe moderne. Résultat logique: devenu bankable, notre cannibale préféré ne tarda pas à se faire limer les crocs afin de voir son public élargi. Déjà, avec l'adaptation d'"Hannibal", le visuel très glauque et sans concession du film de Demme faisait place à la réalisation esthétisante et chichiteuse de Ridley Scott, auquel on saura gré de nous avoir conservé la violence graphique, alors qu'on ne pardonnera pas la trahison ignoble et totalement illogique de l'épilogue d'un script pourtant écrit par David Mamet, derrière lequel on sent la patte lourdasse et mercantile du marchand de soupe qu'est devenu Dino de Laurentiis, soucieux de ne pas s'aliéner les ligues de vertu - c'est mauvais pour les affaires! Le pire fut atteint avec "Dragon Rouge", catastrophe réalisée - si on peut dire! - par l'analphabète manchot Brett Ratner, avec un Anthony Hopkins cabotin et un Edward Norton transparent, loin de nous faire oublier la performance du génial William Petersen qui tenait le même rôle dans "Le Sixième Sens" de Michael Mann. Force est dont de reconnaître que, victime du succès amplement mérité du "Silence des Agneaux" - comme par hasard le seul film de la saga non produit par de Laurentiis! - la créature échappe de plus en plus à son créateur, confisquée par un mogul vénal pour être exposée à la Fête à Neuneu, tels King Kong ou Elephant Man, et il y a fort à parier que si les choses continuent à ce train, l'on verra bientôt à Disneyland des mioches grassouillets arborer le masque d'Hannibal sous l'oeil attendri de leurs géniteurs WASP!
Je vous rassure tout de suite: "Hannibal Lecter: Les Origines du Mal" n'est pas un film franchement mauvais, bien supérieur en tous cas à l'infâme "Dragon Rouge" (à l'impossible, nul n'est tenu!) quoique nettement moins captivant qu'"Hannibal". La mise en scène de Peter Webber, auquel on doit "La jeune Fille à la Perle" (biopic sur Vermeer) et dont on attend le "Barbarella", est assez classieuse et fort bien photographiée, et l'interprétation tient la route, le frenchy Gaspard Ulliel nous offrant une prestation solide avec sa gueule tout en rictus, ses sourires carnassiers et sa froideur secouée de tics maxillaires. Contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, c'est du script de Harris que provient toute la faiblesse du film. Toute la première partie du roman, concernant l'enfance d'Hannibal mais surtout la genèse du trauma, est expédiée en une poignée de plans et par-dessus la jambe, à tel point que l'on a l'impression de voir un résumé des épisodes précédents. Ne prenant pas la peine de s'attarder sur les horreurs subies ni de leur conférer une quelconque intensité, que ce soit en termes de visuel (édulcoré à l'extrême) ou d'un point de vue plus psychologique, rien ne nous est dit sur l'avènement de cet esprit si brillant et si particulier qui est celui d'Hannibal, et ce traitement quasi télégraphique des "origines du mal" (précisément!) va lourdement handicaper tout le reste du métrage, dont la majeure partie se concentre sur la vengeance proprement dite. Or, rien ne distingue telle vengeance de telle autre, sauf peut-être les raisons pour lesquelles on l'exerce, et qui se doivent d'être à la mesure de son intensité. Du soin apporté à l'exposé des motifs dépend l'identification du spectateur au personnage vindicatif, et il est navrant de constater que tous ces éléments sont ici traités avec une telle désinvolture que l'on reste irrémédiablement extérieur aux vicissitudes hannibaliennes - pour ne pas dire que l'on s'en fout carrément! - tant ces images télescopées sont exemptes de toute teneur psychologique. En conséquence, nous restons tout au long du film également indifférents à la vengeance d'Hannibal, et nous ne ressentons à aucun moment cette empathie perverse et culpabilisante qui faisait toute la force du roman. Ainsi, lorsque surgit a posteriori la terrible révélation qu'Hannibal arrache à son propre refoulé, il est trop tard, et celle-ci, pourtant censée être le pivot de l'histoire, fait l'effet d'un pétard mouillé et échoue à nous impliquer dans la quête du personnage.
À ce déséquilibre structurel flagrant du script vient s'ajouter l'édulcoration de la violence graphique, dans des buts évidents d'élargissement du public à un niveau le plus "mainstream" possible et ça, c'est la pire chose qu'il pouvait arriver à la franchise - après Brett Ratner, évidemment! Ah il est loin, le temps où l'on dégustait des cervelles à la coque! Entendons-nous bien: mon propos n'est pas ici de me faire le chantre d'un quelconque gore complaisant et gratuit, mais il est des cas où une violence explicite s'avère incontournable et Hannibal est de ceux-ci, j'en ai bien peur... Lors d'une master-class (1) donnée à Cannes à l'occasion de sa Présidence, le grand David Cronenberg (loué soyez-vous, ô Maitre vénéré!), orfèvre en la matière et qui ne crache pas non plus sur le gore, donnait cette définition de l'expressionnisme: il s'agit de projeter à l'extérieur l'intériorité des personnages, puisqu'on ne peut pas la filmer. Ainsi, la psychologie du héros expressionniste s'exprimera par le décor, le jeu des ombres et de la lumière, la gestuelle des acteurs, voire, accessoirement, par une certaine violence graphique. Les descriptions minutieuses que donne dans ses romans Thomas Harris des mutilations infligées par Hannibal constituent en fait le paradigme de sa psychologie si insaisissable: seule une horreur outrancière, voire grand-guignolesque (je vous renvoie une fois de plus à la séquence de la cervelle!) peut constituer un signe acceptable de la psychologie hannibalienne, et de l'intensité de la trangression qu'elle opère. Je l'ai déjà dit par ailleurs, Hannibal n'est pas le tout-venant du serial-killer moderne, mais a bel et bien été pensé comme un absolu de la déviance meurtrière! Ainsi, on déplorera que cette violence si significative se trouve ici réduite à ce que l'on a pu voir dans les slashers pour ados à la "Scream". Pire: on a l'impression tenace que Webber, cantonné ici à un statut indigne de yes-man, filme l'exécution des méchants du bout des lèvres, reléguant tout ce qu'il peut hors-champ, montrant les choses à contrecoeur lorsqu'il ne peut pas faire autrement, et affaiblissant par là même son Hannibal à tel point que l'on finit par ne plus le distinguer de la longue cohorte des vengeurs que le cinéma nous a présentés depuis sa naissance! Ainsi, les meurtres successifs qui jalonnent la vengeance d'Hannibal, et qui auraient dû être traités comme autant de climax intenses, sont ici expédiés en quelques plans anodins montés de façon serrée et chaotique, si bien qu'ils se trouvent vidés de toute substance et de toute signification. Bref, l'univers dans lequel évolue Hannibal, personnage expressionniste par essence, ne dit rien de lui et de sa complexe psychologie, ce qui est tout de même un comble! On ne s'étonnera donc pas d'avoir au final un film plat, sans relief ni profondeur, se reposant sur des acteurs qui font ce qu'ils peuvent mais ne parviennent pas à rattraper un script insignifiant et des contraintes commerciales incompatibles avec le sujet même de l'entreprise, et qui se résume à une histoire de vengeance des plus triviales, comme on en a vu (et oublié) des centaines.
Un film qui n'exprime rien.
Note:
(1): Voir les bonus du double DVD "Spider".
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces=54737.html
Rien de tel qu'un bon repas!
D'abord, apprendre à débiter le steak!
À boucher, boucher et demi (bientôt demi-boucher!)
Hannibal, il en veut grave aux cocos!
Allo, Pinel? Ne coupez pas!
Va pas tarder à tomber des cordes!
07 mars 2007
GHOST RIDER
Sortie en salles
GHOST RIDER
de Mark Steven Johnson (2007)
Aaaargh! L'infâme Mark Steven Johnson est de retour! Après avoir foiré dans les grandes largeurs l'adaptation de "Daredevil", pourtant basée sur le run historique de Frank Miller (1), c'est le Ghost Rider que ce yes-man inodore et sans saveur passe à la moulinette de son incompétence. Son script, un modèle de saucissonnage arythmique d'une telle banalité qu'il semble écrit par une photocopieuse, se trouve aggravé par l'incapacité constitutive du bonhomme à ressentir ce qui fait l'essence d'un comics, et a fortiori à le traduire par un visuel pertinent. Soucieux de produire les images les plus conformes possible aux poncifs chébrans du moment, de nous assommer d'images de synthèses défaillantes et de racoler les foules sur des apparences tout aussi démonstratives que vides de sens, Johnson passe régulièrement à côté de son sujet avec une incompréhension qui confine à de la bêtise, à tel point que l'on se demande s'il a seulement feuilleté les comics qu'il adapte. Par quelque bout qu'on prenne la chose, c'est la cata: on a rarement vu des images d'une telle platitude, incapables de transmettre quoi que ce soit qui ressemble à une idée ou une émotion, tant sur la forme que dans le fond - d'ailleurs inexistant! D'une superficialité limite insultante pour le spectateur, la mise en scène de Johnson échoue à asseoir le moindre climat, le moindre rythme, le moindre style, et le tâcheron s'avère tout aussi inapte à appréhender l'atmosphère poussiéreuse de road-movie qui fait tout le charme du comics "Ghost Rider" que celle, crépusculaire et urbaine, du très "hard boiled" Daredevil de Miller.
Les deux films présentent d'ailleurs les mêmes tares. D'abord un script écrit avec les pieds, et dont l'illustration décousue enchaîne les séquences comme autant de clips mis bout à bout et sans aucune continuité: à peine commence-t-on à s'imprégner d'une scène que voici déjà la suivante... Comment ressentir la moindre émotion face à un tel abattage? Jusqu'aux bastons, climax auxquels toute adaptation de comics se doit par tradition d'apporter un soin tout particulier, qui se voient expédiées par-dessus la jambe, bâclées comme l'on se débarrasse d'une corvée, et que nous regardons défiler avec une indifférence somnolente. Et pour cause: elles sont finies avant même d'avoir commencé! Dans de telle conditions, inutile de chercher la moindre ébauche de chorégraphie martiale - le terme étant d'ailleurs grandiloquent pour rendre compte des pitoyables et hasardeuses pantalonnades que Johnson essaie de faire passer pour des combats!
Le casting, et surtout la direction d'acteurs, ne semblent pas non plus intéresser Johnson. Au Ben Affleck inexpressif de "Daredevil" succède ici un Nicholas Cage mauvais comme un cochon qui multiplie les gimmicks débiles et trimballe un air niais que ne parviennent à dissimuler ni Stetson ni Ray Ban, tant il est vrai que sa prestation se limite à ces quelques déguisements. De même, après la moue collagénée de mérou de Jennifer Gardner, nous avons droit dans "Ghost Rider" et dans le rôle de Roxanne à un thon tout en Wonderbra - à moins que ça ne soit du silicone, je lance un appel solennel aux lecteurs de "Voici" qui auraient une info croustillante à ce sujet! - dont le jeu, vous l'aurez compris, se cantonne à quelques effets de décolleté. Franchement pénible à tous les niveaux (si j'ose dire!), l'interprétation surjouée d'Eva Mendez est aussi gonflée et artificielle que le paraissent ses nibards!
Quant aux vilains de l'histoire, ne comptez surtout pas sur ce quarteron de bellâtres à la 2B3, plus poseurs qu'un casting de la Starac et qui se croient visiblement dans un défilé Galliano, pour engendrer autre chose que des bâillements, ni même racoler la djeunesse comme ils sont censés le faire avec leur boys band attitude à deux balles! Ils ont beau grimacer à s'en déchausser les implants dentaires, même Mimi Mathy dans "Joséphine, Ange Gardien" parvient à être plus effrayante! Enfin, le malheureux Peter Fonda n'est là qu'en tant que caution et référence, dans le seul et unique but de nous faire accroire que l'auteur de ce navet possède une culture cinématographique.
Si c'était le cas, nul doute qu'il se serait enfui épouvanté en visionnant ses propres rushes!
Note
(1): L'intégrale du run de Frank Miller sur DD est disponible en trois volumes (1981, 1982 et 1983) chez Panini.
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.cinemovies.fr/players/player.php?IDfilm=2087&IDBA=15629
Nicholas Cage, dans l'un de ses moments les plus expressifs!
Quel crâneur!
Un Wonderbra qui ne relève pas le niveau!
Ouh j'ai peur! Le boys band prend la pose!
135 € d'amende pour lui apprendre à fumer dans un lieu public!
Peter Fonda: uneasy rider!
Ça pète le feu, mais ça brûle pas les planches!
27 mai 2006
X-MEN, L'AFFRONTEMENT FINAL
Sortie en salle
X-MEN, L'AFFRONTEMENT FINAL (X-Men, The Last Stand)
de Brett Ratner (2006)
Wow, j'y crois pas: une avant-première au cinéma du coin! Pas à dire, ça bouge en province! Du coup, le Patch il va griller tout le monde au poteau pour la chronique du dernier X-Men, ha! ha!
Déjà, ça va être coton de louvoyer entre les spoilers! Difficile en effet de chroniquer ce film sans vous dévoiler ce qui ne doit pas l'être... Car le X-Men troisième du nom est si riche en événements qu'on se croirait à l'aube d'une de ces restructurations irréversibles, façon "Infinite Crisis" ou "Civil Wars", qui sévissent cycliquement dans les comics. Or, comme chacun sait, on ne fait pas de restructuration sans casser du super-héros et à ce titre, je suis bien navré de vous dire que "X-Men, l'Affrontement final" laisse quelques mutants, et non des moindres, sur le carreau! Quant aux survivants, certains parmi eux verront leur avenir radicalement modifié mais chût... say no more! Ce qui nous amène à nous questionner sur le devenir de la franchise: les producteurs ont beau nous seriner qu'il s'agit de "l'ultime chapitre de la trilogie", on n'y croit pas vraiment, sans vouloir être cynique. Il y a dans ce troisième opus assez de pistes et de portes laissées ouvertes pour qu'on puisse d'ores et déjà soupçonner une imminente reprise des hostilités. De fait, l'école du Professeur Xavier compte suffisamment de jeunots appelés à prendre la relève des X-Men tombés au champ d'honneur, et je ne serais pas surpris de voir demain resurgir la franchise sous forme d'une série de spin-off. Les comics, eux, ne s'en sont pas privé: on ne compte plus les titres "X" dérivés du "Uncanny X-Men" originel ("New Mutants", "Generation X", "Alpha Flight", et j'en oublie...), et il y a fort à parier que le cinéma ne laisse pas passer une telle manne et suive le même chemin, ce qui serait une façon de poursuivre indéfiniment la saga tout en contournant l'écueil du vieillissement des acteurs. Certains signes avant-coureurs vont d'ailleurs dans ce sens, et notamment la séquence qui nous montre Wolverine et Tornade entraîner les jeunes recrues dans la fameuse "Salle des Dangers". Parmi celles-ci, Iceberg et Kitty Pryde bénéficient d'une participation plus étoffée dans le fameux "affrontement final": si le duel Iceberg / Pyro demeure assez classique, en revanche la poursuite très cartoon entre Kitty et le Fléau au travers d'une enfilade de murs - l'une les traversant et l'autre les défonçant - demeure l'un des meilleurs moments du film. Autant de scènes qui les désignent clairement comme membres d'une future équipe de mutants X dont, à mon avis, on ne tardera pas à avoir des nouvelles.
Par ailleurs, et tous les fans de comics le savent bien, les super-héros morts ne le restent jamais très longtemps et ne tardent pas à réapparaître à l'occasion de ficelles scénaristiques quelques peu éculées, mais qui continuent à faire leur preuves. Ici c'est Jean Grey, disparue à la fin de "X-Men 2", qui nous fait le coup de Lazare, sauf que l'expérience a quelque peu altéré la cervelle de la belle, ce qui permet aux scénaristes de nous donner leur version de l'épisode du "Phénix Noir", que les inconditionnels du comics n'auront pas oublié. Un malheur n'arrivant jamais seul, Warren Worthington II, père de Warren Worthington III (alias Angel), obsédé par l'idée de guérir son fils de sa mutation qu'il considère comme une pathologie, met au point un sérum capable de transformer l'"homo superior" en bête "homo sapiens". C'est plus que Magneto, qui considère la chose comme un casus belli, ne peut en supporter: il lève une véritable armée de mutants et déclare la guerre à l'humanité, ce qui va donner pas mal de grain à moudre aux X-Men, d'autant qu'il est rejoint par la désormais maléfique Jean Grey, devenue entretemps le "Phénix", et dotée d'un pouvoir quasi illimité - pour les profanes, ça s'appelle un mutant de "classe 5"!
Cette idée excellente d'une armée de mutants est l'occasion de nous introduire une foultitude de nouveaux vilains aux pouvoirs délirants, à commencer par la constitution de la nouvelle "Confrérie des Mauvais Mutants" de Magneto. Lors d'une séquence ébouriffante, celui-ci attaque un fourgon cellulaire et libère les membres de sa nouvelle cour: Madrox, capable de se démultiplier à l'infini, et le Fléau, sorte de bulldozer humain indestructible - petit rappel: dans le comics ("Uncanny X-Men" #12-13), le Fléau s'avérait être le frère caché du Professeur Xavier, option qui n'a pas été retenue dans le film - que viendront bientôt rejoindre Callisto, qui se téléporte à la vitesse de l'éclair, et le porc-épic humain Quill, sans oublier Pyro, traître à la cause des X-Men. Cette profusion de nouveaux mutants, qui enrichit le casting de film en film et a l'avantage d'assurer le renouvellement de la série en lui évitant un encroûtement routinier, constitue aussi la principale faiblesse de ce troisième opus: en effet, si la multiplication des protagonistes fonctionne à la perfection dans les comics et s'avère un atout majeur des séries télé (voir par exemple l'énorme succès de "Lost", et de toutes les séries inspirées des codes mis en place par Steven Bochco avec "Hill Street Blues"), elle devient en revanche source de frustration pour le spectateur dans le contexte d'un métrage de 1h45. De fait, nous sommes immanquablement séduits par nombre de personnages extrêmement attachants, et qui se seront au bout du compte que survolés en raison des contraintes du scénario qui exigent des choix drastiques. Cela peut même devenir gênant dans certains cas tels ceux d'Angel, élément important de la mythologie X-Men dont l'apparition était très attendue par les fans et qui se retrouve au finish scandaleusement sous-exploité, Colossus dont les scénaristes semblent décidément ne pas savoir quoi faire, ou Malicia dont la participation se résume ici à un vague sub-plot sentimentalo-mélodramatique. À l'inverse, la star de tous ces nouveaux arrivants est incontestablement le Fauve qui se taille la part du lion (ha! ha!) avec son look d'enfer, quoique sa prestation se limite pour la plupart à des scènes dialoguées. On pourra en effet déplorer que, lorsqu'il passe enfin à l'action, cela ressemble hélas à un bref coup de sifflet! De même, il faudra attendre l'"affrontement final" pour voir l'ensemble des X-Men mener enfin un combat digne de ce nom. Bref, qui trop embrasse mal étreint, et le catalogue alléchant de mutants qui nous est proposé ne tient pas toujours ses promesses, la question restant de savoir si on peut reprocher à un scénario un excès de générosité.
Fort heureusement, celui-ci est extrêmement bien construit. En dépit de la vitesse trépidante à laquelle défilent les morceaux de bravoure, on n'a jamais cette impression, qui afflige nombre de blockbusters, d'assister à une succession de clips vidéo montés les uns derrières les autres. Cela est dû principalement à un découpage des plus réussis, dans lequel les scènes s'enchaînent sans temps morts et à la manière des cases d'un comics, ce qui ravira tous les fans du genre. Pour être très rapide, le montage n'en impose pas moins un rythme à un ensemble pourtant très hétéroclite, ce qui change agréablement de l'arythmie hystérique de la majorité des superproductions actuelles. Ainsi, le fameux "affrontement final" qui aurait pu très facilement tourner au bordel généralisé, nous ramène au contraire aux crossovers géants de la grande époque de George Perez, et ce déferlement de mutants de tous poils se jetant les uns sur les autres n'est pas sans rappeler la folie de "Crisis On Infinite Earths", par exemple.
Si ce X-Men troisième du nom, sans être un chef d'oeuvre, s'avère une réussite, c'est aussi et surtout grâce à la perfection des effets spéciaux qui affrontent les challenges les plus démentiels avec brio. Le fait que ceux-ci constituent les neuf dixièmes du métrage n'est en aucun cas gênant, mais permet au contraire de faire passer sans problème l'incompétence du réalisateur Brett Ratner, déjà coupable d'un "Dragon rouge" de sinistre mémoire (dans lequel il n'y avait pas de SFX pour faire diversion!), et qui se maintient ici dans une position de retrait dont personne ne se plaindra, à voir la façon dont il foire lamentablement la réalisation de quelques bastons rapprochées, lesquelles semblent du coup issues de "Resident Evil: Apocalypse"!
En conclusion: malgré quelques défauts mineurs, "X-Men, l'affrontement final" demeure un spectacle fun, de qualité, et propre à ravir tout fan de comics. Que demander de plus?
Bandes annonce et extraits sur ce site:
http://www.commeaucinema.com/news.php3?nominfos=41696&Rub=BA
Photo de famille
Wolverine: ça va chier!
Tornade: ciel orageux sur l'ensemble du territoire!
Le Fauve: blue is beautiful!
Angel: ça plane pour lui!
Les Mystique volent bas, ces temps-ci!
Quill: un apport épique!
La technique à Pyro!
17 mai 2006
SILENT HILL
Sortie en salle
SILENT HILL
de Christophe Gans (2006)
J'ai un vrai problème avec Christophe Gans.
Les lecteurs de la défunte et excellente revue "Starfix" se souviennent encore de sa brillante carrière de critique et de chroniqueur de cinéma, plus particulièrement dans le genre qui nous intéresse, ainsi que de sa remarquable érudition en la matière. Avec quelques autres, il contribua par son talent et une passion communicative à réhabiliter un cinéma de genre souvent considéré avec condescendance, sans pour autant porter d'oeillères puisqu'il pouvait aussi bien se pencher sur la sélection cannoise que sur la plus modeste des séries B. Il n'était donc pas surprenant qu'un tel passionné en vînt à sauter le pas et à débuter une seconde carrière derrière la caméra.
Seulement voilà: en dépit de tout le respect que je lui porte, autant j'éprouve d'admiration pour sa contribution journalistique, autant ses films me gonflent prodigieusement. En effet, l'espèce de maniérisme creux et, il faut bien le dire, assez prétentieux de "Crying Freeman" m'a copieusement fait bâiller, et je suis passé au stade supérieur de l'agacement avec "Le Pacte des Loups", brouet indigeste, opportuniste et branchouille qui malaxait hasardeusement Peau-Rouge pratiquant le kung-fu et Bête du Gévaudan, et bouffait à un peu trop de râteliers pour être véritablement sincère...
Hélas, ce n'est pas "Silent Hill" qui relèvera le niveau... Passée une intro prometteuse et très esthétisante, l'entreprise ne tarde pas à tourner au film de couloirs le plus trivial, et ne présente guère plus d'intérêt qu'un quelconque "Resident Evil". Il serait peut-être temps de se rendre compte qu'abstraction faite de l'argument strictement commercial, adapter les jeux vidéo est une fausse bonne idée qui tourne invariablement à la déconfiture. Dans le pire des cas, on a une succession de bastons décervelées allant de pair avec une absence absolue de scénario ("Mortal Kombat", "Streetfighter"...), et dans le meilleur une pintade qui enfile interminablement des corridors en savatant les affreux qui la guettent à tous les tournants, tu parles d'une surprise! À ce titre, le dernier opus de Gans est à peu près aussi excitant que de suivre une partie du jeu éponyme par-dessus l'épaule d'un videogamer égoïste qui s'éclaterait en Suisse! C'est dire à quel point on se sent exclu, sentiment gênant face à un film prétendument d'épouvante et censé en tant que tel nous impliquer un minimum... Gans s'amuse certes comme un petit fou à faire virevolter - fort artistiquement, reconnaissons-le - sa caméra dans ses labyrinthes, mais nous maintient constamment à distance des manettes, dans une inconfortable position de voyeurs de ce qui n'est au bout du compte qu'une longue séance d'onanisme!
Ce défaut majeur provient principalement du scénar bâclé par Roger Avary - membre de la "famille" de Don Tarentino et accessoirement réalisateur d'un assez sympathique "Killing Zoe" - qui, sur ce coup, ne s'est pas vraiment explosé les synapses. Nul n'est besoin d'avoir une connaissance pointue du jeu (ce qui est mon cas) pour se rendre compte que son "adaptation" se résume à un vague copier-coller de situations ludiques que, comble de fainéantise, il ne cherche même pas à dissimuler. Ainsi, on ricane à voir notre héroïne collecter consciencieusement tout ustensile susceptible d'une quelconque exploitation - coutelas, torche électrique, trousseau de clefs - et on s'attend presque à voir apparaître dans un coin de l'écran des icônes affichant l'inventaire des outils capitalisés! Idem pour sa copine la fliquette, qui tient scrupuleusement le compte de ses munitions! Quant aux indices qui orientent la quête, ils ne constituent guère que de grossiers artifices scénaristiques tenant lieu de raccords de séquences, et jamais nous ne sommes invités à participer à la résolution des énigmes qu'ils proposent... Bref, on SUBIT en permanence et avec ce qui devient rapidement de l'indifférence cet objet cinématographique qui, pour somptueux qu'il soit, ressemble à tout sauf à un film.
Dommage, car je pense très sincèrement que Gans n'est pas un mauvais réalisateur. Doté d'un réel talent pour l'image, il parvient régulièrement à nous surprendre par l'inventivité de ses mouvements de caméra et les fréquentes idées visuelles qui illustrent ses plans. De plus, l'homme sait s'entourer de techniciens inspirés, comme le prouvent la qualité de la photo ou la haute tenue des effets spéciaux. Loin donc d'être le fruit d'une incompétence, il semblerait que les limites de son cinéma soient à rechercher dans la superficialité des scripts qu'il sélectionne, dont l'écriture manque singulièrement de rigueur et les personnages d'une quelconque consistance qui permettrait qu'on s'intéresse à eux un tant soit peu. De fait, le choix peu ambitieux des sujets ainsi que leur traitement scénaristique semblent sous influence d'une fascination néfaste pour un cinéma du paraître, soumis aux diktats des modes en vigueur et privilégiant la forme au détriment du fond. Il en résulte l'impression frustrante que toute cette imagerie somptueuse, déploiement d'une indubitable maîtrise technique, tourne malheureusement à vide et, par carence d'un substrat digne de ce nom, échoue à engendrer la moindre émotion esthétique.
Cliquez pour voir la bande-annonce:
http://www.sonypictures.com/movies/silenthill/clips/
Vous entrez dans Silent Hill...
Profitez-en pour visiter ses fameux couloirs...
...peuplés de spectres hirsutes...
...et de monstres griffus!
Votre mission: retrouver une pisseuse qui joue à cache-cache...
...en résolvant les énigmes qui vous seront proposées...
Vous disposez d'un briquet Zippo...
...et les munitions s'épuisent!
Cool, une torche électrique! Rangez-la vite avec vos points de vie!
Félicitations, vous l'avez retrouvée: elle se planquait derrière le ventilateur!
28 avril 2006
V POUR VENDETTA
Sortie en salle
V pour Vendetta (V For Vendetta)
de James McTeigue (2005)
Je m'attendais au pire. J'ai pas été déçu!
On a commencé à trembler quand on a appris que l'adaptation était tombée dans les mains des pires brasseurs de vent que la dernière décennie ait produite, j'ai nommé les Wachowsky Brothers, ci-devant auteurs de "Matrix", boursouflure racoleuse en trois actes enchaînant près de huit heures de lattage de tronches et de gunfights en apesanteur et en images de synthèses mochasses, le tout filmé par une caméra informatiquement assistée qui virevolte dans tous les sens et de préférence n'importe comment, alternant séquences accélérées et ralenties au petit bonheur la chance, se figeant parfois au beau milieu d'un mouvement comme pour se regarder filmer avec indulgence, se ruant sur les acteurs comme la vérole sur le bas clergé, s'insinuant dans les canons des flingues et poursuivant les bastos vrillant l'atmosphère dans des travelling aussi interminables qu'inutiles, et ainsi de suite jusqu'à restitution totale du pop-corn ingéré... Voilà pour la forme. Quant au fond, on le touche rapidement avec un scénar indigent traitant de réalités alternatives virtuelles, les Wach se gargarisant à longueur d'interviews sur la profonde originalité de leur script, constitué en fait de tous les lieux communs surexploités dans l'abondante littérature cyberpunk des années 80: les héros sont en fait des sortes de programmes informatiques se livrant bataille dans un univers virtuel, tu parles d'une trouvaille! Si les frangins se contentaient de filmer des distributions de beignes synthétiques comme dans un bon vieux Bruce Lee, ça passerait encore, mais non, figurez-vous que ça a des prétentions philosophiques, que ça se prend pour Platon et que ça disserte interminablement sur les différents niveaux ontologiques desdites réalités virtuelles. En résulte une orgie de métaphysique de bistrot débitée par un Keanu Reaves que l'on soupçonne avoir eu du mal à apprendre tous ces mots en "isme", et qui devient franchement hilarante dans la bouche d'un Lawrence Fishburne looké boule à zéro, un peu comme si Will Smith se mettait à rapper du Schopenhauer! Le pire, c'est que ça marche à mort, et que malgré le vide et le manque d'inspiration dissimulés derrière les pelletées de poudre aux yeux que les Wach nous balancent à la figure, il se trouve encore des geeks pour s'affronter dialectiquement sur la signification et la symbolique d'un scénar dont les auteurs eux-mêmes, qui ne sont pas à une contradiction près, n'entravent pas le premier mot!
C'est ça, l'inimitable style Wachowsky. On ne s'étonnera donc pas que le génialissime Alan Moore ait fait un tonneau à la lecture du scénario que les frangins ont tiré de "V pour Vendetta", l'un des ses chefs-d'oeuvre les plus impérissables, au point d'exiger que son nom ne figure pas au générique du film! De fait, seul le nom de David Lloyd, dessinateur du comics, est mentionné. Les fans des Wachowsky - ils sont légion! - vous objecteront que Moore est un chieur qui a pris Hollywood en grippe. Et pour cause: quand on voit le sort que le tâcheron Stephen Norrington, après un "Blade" de sinistre mémoire, a réservé à "La Ligue des Gentlemen extraordinaires", ainsi que certaines libertés prises par le "From Hell" des frères Hughes (au demeurant assez intéressant), on comprend la réaction excédée de l'auteur! À l'impossible nul n'est tenu, on ne pouvait raisonnablement pas s'attendre à se que les Wachowsky ait le début d'une ombre de compréhension de ce qui fait le génie d'une oeuvre de Moore. Incapables de torcher un script cohérent dans leur goût immodéré pour le bourrinage le plus tape-à-l'oeil, comment pourraient-ils appréhender de leur vision extrêmement limitée le style d'un scénariste-né, qui s'intéresse davantage à ce que les super-héros cachent dans leur placard qu'à leurs échanges de gnons avec des vilains stéréotypés? De fait, ce ne sont pas tant les libertés prises par rapport à son oeuvre qu'une technique scénaristique défaillante que dénonce un Moore vert de rage, lorsqu'il affirme que les trous que l'on trouve dans le script des frangins n'auraient pas été acceptés dans n'importe quel comics ringard des sixties - époque à laquelle, tout fan de comics le sait, on n'était pourtant pas regardant sur la cohérence des scénars! Trous que le tandem remastique de diverses séquences de son cru et qui débarquent au beau milieu des décombres du scénario de Moore comme autant de cheveux sur la soupe.
Si encore il ne s'agissait que d'incompétence, les choses ne seraient pas si graves. Mais on sent en permanence derrière les options des Wachowsky, qui co-produisent le film avec Joel Silver, mogul hollywoodien qui a la sensibilité artistique d'un tiroir-caisse, le souci de ménager le WASP moyen et le politiquement correct tout en louvoyant avec la censure américaine pour s'éviter un classement qui grèverait les recettes! Fidèle à leurs habitudes, les Wachowsky cherchent à ratisser le plus large possible parmi toutes les catégories sociales de spectateurs et il en résulte, en lieu et place du brûlot anarchiste de Moore, une espèce de tisane sans saveur où le consensuel le dispute aux thèses démocrates les plus tiédasses. Dès lors, on voit disparaître du script toutes les charges iconoclastes et volontiers provocatrices par leur radicalisme que Moore mène contre un pouvoir fascisant - n'oublions pas que le comics fut réalisé durant les années Thatcher et en pleine guerre des Malouines! À titre d'argumentaire, voilà la liste de tout ce que les deux marchands de tapis ont éradiqué du comics:
- Lors de sa rencontre avec V, l'héroïne Evey croupit dans la misère la plus noire et est sur le point de se prostituer pour survivre. Dans l'esprit étriqué des frangins, le public visé ne saurait s'identifier avec une prostituée, même en puissance. La voilà donc devenue, par la magie d'Hollywood, une salariée des classes moyennes qui bosse dans l'audiovisuel. Ouf! la morale est sauve!
- Dans le comics, Prothero, ex-garde-chiourme de camp de concentration devenu principal médium de la propagande de la dictature, est collectionneur de poupées (déjà, c'est assez scabreux...). Dans une séquence hallucinante de cruauté, V le transporte dans une réplique du camp de concentration et passe toutes ses poupées au four crématoire. Prothero en devient gaga et V l'abandonne à sa folie balbutiante, comme pour mieux stigmatiser les média dont il est l'incarnation. Certes, cela n'a rien d'un spectacle familial, et c'est sans doute pourquoi dans le film, on retrouve Prothero tout bêtement empoisonné. C'est pas un coup de ciseau, c'est un massacre à la tronçonneuse!
- Idem avec l'évêque pédophile, que l'on retrouve pareillement mort. Certes, on peut gager que le lobby américain des culs bénis aurait fait un tonneau en voyant V administrer au dévoyé une hostie empoisonnée dans une jouissive et anticléricale parodie de communion! Mais tout rentre dans l'ordre, et le film des Wachowsky aura l'approbation du pasteur!
- Dans le comics, Evey est clairement complice de V dans l'assassinat de l'évêque. Dans le film, au contraire, elle le trahit en le dénonçant au prélat, car une héroïne positive telle que la rêve Hollywood ne saurait être la complice d'un anarchiste anticlérical et terroriste. Ce qui est une perversion inqualifiable de la pensée de Moore.
- Parmi les personnages purement et simplement éliminés du script, citons Heyer, voyeur notoire chargé de la surveillance vidéo des citoyens et qui entretien avec sa femme Helen des relations dignes de Sacher-Masoch. La peinture que brosse Moore d'un régime fasciste gangrené de l'intérieur par les ambitions démesurées de cette "Vénus à la Fourrure", qui manipule les rouages du pouvoir en exploitant les perversions sexuelles, n'est pas sans rappeler "Les Damnés", oeuvre magistrale de Visconti sur les alcôves du nazisme. Également zappée, le personnage de Rosemary qui, après la mort de son mari chef de la Gestapo locale, se prostituera pour rester dans l'orbite du pouvoir et finira par commettre un attentat politique. Exit aussi le personnage fascinant de l'Écossais, opportuniste exécuteur des basses oeuvres bouffant à tous les râteliers, etc, etc, on n'en finirait pas de les citer tous.
- Enfin, last but not least, le cas du détective Finch, qui finit par débusquer V au terme d'un trip au LSD dans le camp de concentration désert. Cette expérience de profiler psychédélique, que Castaneda n'aurait pas reniée, est elle aussi purement et simplement éradiquée du script, pour des raisons faciles à comprendre. D'autant que la rencontre finale entre Finch et V ressemble fort à l'épisode évangélique du baiser de Judas, et que le parallélisme pervers suggéré par le destin christique de V n'aurait certainement pas fait un tabac dans les YMCA! Du coup, on s'en sort au moyen d'un gunfight avec pirouettes et dagues virevoltantes dans la plus pure tradition des "Matrix", et voilà l'oeuvre de Moore définitivement conchiée par l'imbécillité triomphante des Wachowsky!
Bref, on est en droit de se demander, au vu de ce script écrit à la machette et filmée sans relief par le yes-man James McTeigue (assistant-réal sur les "Matrix"), ce qu'il reste du comics. Pas grand chose, je suis au regret de vous le dire: quelques scènes-clefs surnagent, souvent dans une chronologie différente de celle de l'original, et se retrouvent artificiellement replâtrées entre elles par les innovations ridicules des Wachowsky, dont la moindre n'est pas une pantalonnade télévisée sur l'air de Benny Hill, à croire que les frangins s'acharnent sur une oeuvre géniale par pur ressentiment! La thématique de Moore, qui puise aux sources des plus grands théoriciens anarchistes (oui, contrairement aux deux tâcherons, Moore a des lettres!) est bien évidemment passée sous silence et remplacée par un prêchi-prêcha politico-philosophard façon "Matrix", au terme duquel ressort cette perle de la pensée occidentale: la dictature c'est mal, vive la démocratie! Et puisqu'il est question de liberté, que dire d'un film qui d'une part prétend dénoncer les totalitarismes et la censure qui les caractérise, tout en se livrant d'autre part sur l'oeuvre qu'il adapte à des caviardages dignes de la grande époque des autodafés? Comment? On nous aurait menti? Le masque souriant des démocrates libéraux dissimulerait-il les traits du Docteur Goebbels? À voir la manière dont les Wachowsky dégainent les flingues dès qu'on leur parle de culture, je ne suis























































