06 décembre 2008
TRASH (Octobre 2008)
Vu à la télé
TRASH (Octobre 2008)
Après un détour dans le monde très underground du cinéma gay et érotique, "Trash" revient au fantastique, et nous surprend une fois de plus en sortant des oubliettes du Septième Art quelques curiosités frappées du sceau de la déjante et de la bizarrerie. Habitués que nous sommes à une culture désormais blockbusterienne du genre, nous avons oublié combien les petits maîtres inconnus de la série B d'antan, dans laquelle le genre fut longtemps relégué non sans un certain mépris de l'intelligentsia, pouvaient transcender leur modeste condition d'artisans d'un cinoche populaire et se montrer inspirés en dépit de moyens souvent très limités. Fort heureusement, Arte est là pour nous le rappeler!
DOOMWATCH
de Peter Sasdy (1972)
Peter Sasdy fait partie de ces artisans tout à fait honorables qui, derrière le chef de file Terence Fisher, contribuèrent à écrire la légende de la Hammer dans les années 60 et 70. Homme de télévision, il réalise pour la BBC entre 1957 et 1970 une multitude de séries et dramatiques inédites en France dans leur grande majorité. C'est par la poignées de B-movies horrifiques qu'il tourne pour la Hammer dans la première moitié des seventies qu'il se fera connaître des afficionados de l'hexagone, qui se régaleront successivement de "Une Messe pour Dracula" (1970) - quatrième épisode de la franchise draculéenne initiée par Terence Fisher avec "Le Cauchemar de Dracula" (1958) et "Dracula, Prince des Ténèbres" (1965) - , "La Comtesse Dracula" (1971), "La Fille de Jack l'Éventreur" (1971), et enfin de ce "Doomwatch" de 1972, quelque peu en marge de la production gothique habituelle de la firme. En fait "Doomwatch" est un long métrage dérivé d'une série télé éponyme et inédite en France - quoique culte outre-Manche - mettant en scène une agence gouvernementale chargée de surveiller et si possible de prévenir les catastrophes écologiques. C'est ainsi que le Docteur Shaw est envoyé sur la petite île de Balfe pour une mission en principe de routine, et qui consiste à effectuer des prélèvements pour évaluer les séquelles sur l'environnement d'une ancienne marée noire. Évidemment, il ne va pas tarder à mettre le doigt sur quelque chose de beaucoup plus lourd, se heurtant à une population hostile de pêcheurs burinés par les embruns, et qui semble prête à tout pour garder un secret que l'on pressent abominable... Tout l'intérêt de cette production réside dans l'option prise par Peter Sasdy de consacrer la majeure partie du métrage à décrire, avec des effets savamment dosés, la pesanteur du quotidien d'une communauté insulaire repliée sur elle-même, vivant hors du temps et sur laquelle la modernité semble de pas avoir de prise. Le lieu de tournage sélectionné - un hameau anachronique, sinistre et quasi désert où l'on devine un regard inamical derrière chaque persienne - n'est pas sans rappeler ce haut lieu de la terreur lovecraftienne qu'est le célèbre village d'Innsmouth, avec sa population non moins inquiétante. Habile, Sasdy sait en tirer tout le parti qu'il faut et prend tout son temps pour laisser son héros démêler un à un tous les fils d'un mystère dont l'énoncé, déroulé tout à l'économie, ne manque pas de nous accrocher solidement et d'exacerber notre curiosité. Les confrontations de notre détective écolo avec une communauté frustre, revêche, agressive et souvent dégénérée sont autant de moments de tension que la réalisation sait rendre suffocants. Bref, tout cela est mené avec brio jusqu'au dernier tiers du film, qui nous ramène sur le continent où le mystère prend sa source, avant de nous surprendre par un épilogue plein d'un émouvant humanisme là où l'on s'attendait, eu égard à ce qui précède, à un déchaînement d'horreur et de violence. Le contre-pied total. Par le fait, cette oeuvrette essentiellement et efficacement "atmosphérique" s'avère une série B soignée, tout à fait digne d'intérêt et, en tant que telle, parfaitement représentative d'une qualité "Hammer" qui ne s'est jamais démentie. Une curiosité à découvrir.
RÉINCARNATIONS (Dead And Buried)
de Gary Sherman (1980)
Gary Sherman avait tout pour devenir un "Master of Horror": il débute sa carrière en 1972 avec "Le Métro de la Mort", déjà très favorablement accueilli par les fans et la presse spécialisée de l'époque, avant d'amener ceux-ci à l'orgasme huit ans plus tard avec ce "Réincarnations" écrit par Dan O'Bannon et Ronald Shusett (les scénaristes d'"Alien", quand même!), et qui compte parmi ces perles du B-movies aussi inspirées que désargentées qui firent les beaux jours d'Avoriaz et du Grand Rex. Las, cédant à l'appel des sirènes hollywoodiennes, Sherman se vautrera en cours de route en acceptant d'écrire, produire et réaliser pour MGM le pitoyable "Poltergeist 3" (1988), avant d'échouer dans la série télé où il croupit encore de nos jours en filmant platement ce qu'on veut bien lui donner à tourner... Pur produit horrifique pour drive-in animé d'une gnaque remarquable, "Réincarnations" nous égare assez agréablement une heure et demie durant dans un savant mélange de sous-genres. S'il traite principalement de nécrophilie et se régale sans vergogne des ambiances d'athanées au parfum de formol, dans la droite lignée du "Phantasm" de Don Coscarelli (1979) dont il est contemporain, le film ne se cantonne pas à cette unique thématique et, partant dans diverses directions, finit par régurgiter avec une érudition non feinte toute une culture du B-movie horrifique, qui va d'une problématique "du double" directement héritée du classique de Don Siegel "L'Invasion des Profanateurs de Sépultures" (1956) - les morts revenant à la vie pareillement "altérés" - au thème de la "communauté hostile à l'étranger" tel qu'on peut le voir illustré dans le cultissime "2000 Maniacs" de l'ineffable Hershell Gordon Lewis (1964). D'un point de vue plus formel, "Réincarnations" se place également dans une filiation des plus fameuses qui prend ses sources chez Romero ("La Nuit des Morts-Vivants"), Hooper ("Massacre à la Tronçonneuse", "Le Crocodile de la Mort") ou encore le Wes Craven des débuts ("La dernière Maison sur la Gauche", "La Colline a des Yeux") - tous situés dans le même Âge d'Or de la série B qui décape grave. En effet, "Réincarnations" se donne comme un pur "sick-movie" du fait de ses images crades, de sa photographie constamment enfumée comme par une brume sale et de ses angles de caméra souvent déstabilisants. La petite ville côtière de Potter's Bluff dans laquelle des gens sinistres gâchent leur vie, en attendant d'être massacrés avec la dernière cruauté puis de devenir bourreaux à leur tour, s'en trouve écrasée d'un ciel "bas et lourd" où le soleil ne brille jamais et qui confère à l'air une moiteur malsaine et nauséeuse. Sortant de là, notre estomac conserve la sensation d'avoir passé une heure et demie sur une barque tanguant inlassablement d'un bord sur l'autre - bleurk! On ne déplorera jamais assez que la carrière de Sherman se soit enlisée par la suite, tant il est vrai que "Réincarnations" témoigne d'un réel génie dans la déviance provocatrice que n'auraient pas désavoué nos modernes Eli Roth et Rob Zombie...
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.youtube.com/watch?v=8ZmlEh34unM
C'est chaud pour le docteur Shaw!
Il se passe des choses bizarres, sur l'île de Balfe...
...on y croise de drôles de tronches...
...et même les clébards font leur tête de cochon!
Remarquez, ceux de Potter's Bluff sont pas mal non plus...
Une vraie bande de bras cassés!
En tous cas, ils savent réchauffer l'ambiance...
...et soigner leurs invités!
12 novembre 2008
Séance interdite (Juin - Juillet 2008)
Vu à la télé
SÉANCE INTERDITE (Juin - Juillet 2008)
En espérant que cette chronique ne soit pas une épitaphe, tant il est vrai qu'on ne voit pas arriver la nouvelle saison des "Séances interdites" de l'ami Yannick Dahan sur Canal +, et qu'il y a fort à craindre que cette aventure télévisuelle hors du commun ne soit hélas terminée, je reviens sur la fin de la saison précédente avec quatre productions horrifiques sur lesquelles je ne pouvais décemment pas faire l'impasse et qui ramènent pas mal de vitalité dans le genre que nous affectionnons. Au passage, on notera le cosmopolitisme de cette sélection qui nous propose des oeuvres en provenance des States, de notre doulce France, de Hong-Kong, et bien entendu de la désormais inévitable Espagne. Allez, c'est parti pour un petit tour du monde de la déjante!
JEEPERS CREEPERS 2
de Victor Salva (2002)
Dans les "Mollards" de Juin 2006, je vous confiais à quel point "Jeepers Creepers" premier du nom avait constitué une agréable surprise, Victor Salva nous ciselant un pur horror-flick mâtiné de road-movie haletant, nerveux, et d'autant plus méritoire qu'il évitait de se la péter comme tant de slashers interchangeables qui nous cassent les rouleaux avec un pseudo second degré, cherchant à nous faire passer les lieux communs les plus éculés pour autant de clins d'oeil référentiels et parodiques. Avec son boogeyman impossible sorti d'on ne sait où, sorte d'amalgame d'"Alien" et de psycho-killer insectoïde drapé dans un cache-poussière à la Sergio Leone et utilisant des gadgets batmaniens pour perpétuer ses massacres, Salva jetait sur les écrans un personnage déjà suffisamment décalé dans sa conception pour qu'il fût besoin d'en rajouter dans la parodie appuyée. Au contraire, et c'est ce qui fit tout le charme de cet opus 1, le réalisateur nous gratifia d'un roller-coaster d'une efficacité d'autant plus foudroyante qu'il restait positionné sur un premier degré décliné avec une morgue imperturbable, multipliant les morceaux de bravoure avec une belle virtuosité formelle. Ceci pour vous dire combien fut grande ma surprise de voir ce "Jeepers Creepers 2" s'embarrasser dès l'ouverture d'un autocar rempli de basketteurs bas du front, accompagnés de leurs incontournables pom-pom-girls et débitant un chapelet de vannes bien lourdasses... Alors voilà où on en est, me dis-je fort dépité: comme tant d'autres après un premier opus des plus remarquables, le pauvre Salva s'était laisser embarquer par quelque épicier de producteur dans une exploitation slasherisée de sa franchise, désormais dévolue à promouvoir la vente de pop-corn, et l'on était de nouveau parti pour un massacre à la chaîne d'adolescents imbéciles... Je vous rassure immédiatement: il n'en est rien, et cette première demi-heure ne tarde pas à s'avérer une fausse piste mise en place par un Salva malicieux jouant avec les clichés. De plus, cette intro va se révéler rétrospectivement extrêmement efficace en regard de ce qui va suivre, et notamment dans la mise en condition du spectateur qui, bluffé par ce simulacre, se retrouve retourné comme une crêpe. Si le massacre annoncé a bien lieu, on replonge insensiblement et sans à-coups dans l'impitoyable chasse à l'homme du premier opus, le script passant de la claustrophobie du "film de siège", lorsqu'il s'agit d'empêcher le Creeper d'ouvrir une brèche dans l'autobus échoué au bord de la route, à l'agoraphobie d'une fuite éperdue à travers une campagne qui s'étend à perte de vue, sans aucun refuge à l'horizon. Cette dernière séquence est d'ailleurs l'occasion, pour un Salva toujours aussi techniquement irréprochable, de nous gratifier de quelques travellings à couper le souffle et d'illustrer sa grande maîtrise de la louma. Alors que les quelques survivants se retrouvent en situation désespérée et que, compatissant à leur sort sans restriction, nous sommes agrippés à nos fauteuils tous ongles dehors, le film prend sans crier gare un virage à 180° avec l'arrivée fracassante du très déjanté Ray Wise (qui incarnait le père indigne de Laura Palmer dans "Twin Peaks"), moderne capitaine Achab décliné à la sauce "Mad Max" pourchassant le monstre de façon obsessionnelle à bord d'une jeep customisée équipée d'un harpon gigantesque! On le voit, ce n'est pas parce que Salva se désolidarise d'une certaine conception "campy" du film d'horreur qu'il se prend au sérieux pour autant. En effet, si la soudaine apparition de cet hallucinant équipage ne manque pas de nous divertir par son hénaurmité, le réalisateur n'en maintient pas moins le cap, ne laisse jamais tomber la vapeur et nous offre l'apothéose d'un combat final dont nous ne sortirons que copieusement ébouriffés! Une fois n'est pas coutume, voilà une séquelle qui tient la dragée haute à l'original, et ce après nous avoir pernicieusement fait croire le contraire pour mieux nous prendre à revers. Y'a pas à dire, c'est très fort!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18358829&cfilm=42150.html
À L'INTÉRIEUR
de Julien Maury & Alexandre Bustillo
(2006)
Les lecteurs du magazine "Mad Movies", dont il est régulièrement question sur ce blog, connaissent bien Alexandre Bustillo pour en avoir été l'un des plus prolixes rédacteurs durant plusieurs années. Avec ce premier film, co-écrit et co-réalisé en compagnie de Julien Maury, "La Bustille" saute enfin le pas et passe à l'acte proprement dit, ce qui demande un certain courage que nous ne manquerons pas de saluer car, plus que tout autre, le ci-devant chroniqueur est attendu au tournant, et gare à ses plumes en cas d'échec! Ceci dit, pas d'inquiétude de ce côté-là, vu que Maury et Bustillo réussissent un sans faute - en plus de la performance d'être parvenu à réaliser un film d'horreur hardcore au pays des Ch'tis - et que ce coup d'essai s'avère un coup de maître. Par le fait, "À l'Intérieur" est le film "Mad" par excellence (les chiens ne font pas des chats!), c'est-à-dire à la fois déviant, fun, frontal, graphique, sans concession, techniquement irréprochable et ancré dans le genre de manière radicale. Le script, des plus linéaires, ne s'embarrasse point de ces circonvolutions à la mode hollywoodienne pleines de twists et d'anti-twists, mais tente au contraire le huis-clos dans le respect le plus absolu de la fameuse règle des trois unités. Une future maman, déprimée après l'accident de voiture qui a coûté la vie au père de son enfant à naître, est persécutée chez elle par une femme en noir aussi mystérieuse que psychopathe, bien décidée à l'ouvrir comme un lapin pour s'emparer de son foetus. Cette terrifiante banshee, en laquelle la génialement allumée Béatrice Dalle trouve un rôle à sa démesure, va se mettre à bousiller systématiquement à coups d'objets tranchants, perforants, contondants, et j'en passe, tout ce qui pénètre dans la maison, des parents aux amis en passant par des flics velus et enfouraillés jusqu'aux dents... Sinueuse et obsessionnelle, la caméra explore les moindres recoins de la bâtisse, de la cave au grenier, glissant tout au long des escaliers dans d'amples et interminables errements, si bien que le spectateur finit par se sentir aussi désespérément piégé que les infortunées victimes par cette suffocante unité de lieu. Notons à cet égard l'ambivalence du titre, qui fait à la fois référence à cet intérieur a priori douillet dont on ne sort qu'à l'occasion de quelques rares plans se limitant aux abords immédiats de la maison, et l'intimité corporelle de l'héroïne qui abrite le foetus convoité: par le fait, la sécurité du ventre maternel s'avèrera tout aussi illusoire que l'appartement très cosy où Allyson Paradis se recroqueville en position quasi foetale, dans ce film décidément très pessimiste qui joue la carte de l'horreur pure dans un contexte de noirceur désespérée. Contrairement à ce à quoi on pourrait s'attendre a priori, la linéarité d'un script dont la simplicité n'est qu'apparente est le meilleur atout de cette oeuvre, qui démultiplie le temps jusqu'à l'insoutenable au rythme d'un montage d'une perfection impitoyable, dans un crescendo de violence qui nous laisse tout pantelants. En fait, ce premier opus a tout d'un exercice de style maîtrisé d'un bout à l'autre, les auteurs ne cédant jamais à la facilité et se montrant inventifs à chaque plan, cadrage, éclairage ou mouvement de caméra. C'est en quoi "À l'Intérieur" comblera les amateurs de beau cinéma aussi bien que les fans hardcore du genre, jouant habilement avec les codes du slasher tout en en contournant les clichés, et cherchant systématiquement le renouvellement et l'originalité dès que l'on se trouve en situation connue. De la sorte, le spectateur est continuellement pris à contre-pied et parvient jusqu'au dénouement inattendu sans lâcher une seule seconde les accoudoirs de son fauteuil. Tiens, ça ne serait que de moi, je décrèterais ce film monument national!
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http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18728848&cfilm=118540.html
THE EYE (Jian gui)
de Danny & Oxyde Pang (2002)
Encore une belle réussite en provenance de Hong-Kong! "The Eye" est en effet une petite perle de série B qui, si elle ne s'éloigne que très peu des codes du fantastique asiatique, n'en transcende pas moins le classicisme de ses thèmes par une mise en scène assez époustouflante et pleine d'inventivité. En deux mots, il est question d'une jeune aveugle qui recouvre la vue après une greffe de cornées, et qui acquiert par la même occasion le pouvoir de voir les âmes errantes des morts, sans parler de la Mort elle-même, qui prend l'apparence d'un inquiétant homme en noir... Si l'originalité n'est certes pas à rechercher dans ce script que l'on pourrait définir comme un brassage des "Yeux de Laura Mars" d'Irvin Kerschner (1978) et du "Sixième Sens" de Shyamalan (1999) qui tournerait sur sa fin au film de fantômes nippon à la "Ring", il en va tout autrement du traitement qu'en donnent les Pang Brothers. Leur réalisation est en effet un modèle du genre, tant elle touche à la perfection. Ainsi, chaque plan et chaque détail entrant dans le champ d'un cadrage millimétré semble avoir fait l'objet d'une attention particulière, tant ils sont pensés, léchés, pourléchés et bichonnés dans une série d'opérations qui n'est pas loin d'évoquer la taille des diamants. Chacune de ces images somptueuses prend alors sa juste place dans un montage irréprochable dont les variations de rythme, soutenues par une partition remarquable à la fois d'épure et d'efficacité, vont nous promener d'une langueur pleine d'angoisse et d'inquiétude à la soudaine hystérie de climax assénés comme autant de coups de marteau. C'est ainsi qu'on en arrive à distinguer certaines séquences d'anthologie comme, par exemple, celle où l'héroïne Moon se retrouve en compagnie d'un mort dans la cabine d'un ascenseur: débute alors un voyage interminable durant lequel le temps se démultiplie par la magie d'un montage dont le rythme s'accélère inexorablement et de cadrages qui, fort habilement, s'avèrent bien plus inquiétants par ce qu'ils cachent que par ce qu'ils montrent, et qui se résout par un effet choc littéralement tétanisant. Par ailleurs, si le synopsis qui fixe les grandes lignes du script restent, comme nous l'avons dit, dans les limites d'un classicisme certain, en revanche l'ensemble des thèmes illustrés le sont avec une profondeur psychologique et philosophique qui ne manque pas d'interroger le spectateur. Par exemple, le thème du handicap est traité avec un relativisme inhabituel, et qui va à l'encontre de pas mal d'idées reçues. Loin de quémander la compassion pour leur héroïne aveugle, les frères Pang nous montrent au contraire une personne parfaitement adaptée à sa cécité et qui, paradoxalement, angoisse à l'idée de recouvrer la vue, le gain d'un nouveau sens étant contre toute attente vécu comme une perte de repères: ainsi, Moon se trouve incapable d'identifier à vue les objets plus usuels, cette reconnaissance ne pouvant se faire qu'au toucher... Ajoutons à cela que l'acquisition de la vue se fait dans la douleur, un peu comme si Moon accouchait du monde en tant qu'image, et que le "cadeau" qui lui est fait exigeait une contrepartie. Dès lors, par la révélation de son étrange pouvoir, son accession à la "normalité" prend l'aspect d'un marché de dupes passé avec un diable trompeur, et dans lequel Moon ne cesse d'accuser des déficits: l'orchestre d'aveugles dans lequel elle joue du violon l'exclut en tant que désormais voyante, et cette voyance qui dépasse la simple vue la fait passer pour folle, au point qu'elle ne retrouve la sérénité qu'en fermant les yeux pour régresser à son état antérieur. Mine de rien, c'est à un complet renversement des valeurs du genre fantastique que se livre "The Eye", l'obscurité passant de paradigme d'angoisse à facteur de sécurité, puisque les monstres habitent ici la pleine lumière... Corollaire de cette problématique "de l'oeil", le thème du miroir est abordé de manière éminemment lacanienne: dès lors que sa conscience d'elle-même cesse d'être purement le fait d'une représentation "de l'intérieur", c'est pour s'aliéner dans le miroir qui lui renvoie l'image d'une autre (en fait, la donneuse de cornées) qu'elle prend pour elle-même, ne s'étant jamais vue. On a ici une parabole de la célèbre théorie de Lacan, selon laquelle la mise en coïncidence du sujet avec sa propre image se double de cette constatation tragique: la prise de conscience du Moi passe nécessairement par une aliénation dans l'autre et le double. Aliénation attestée par la scène où Moon, dans un cri d'horreur, reconquiert son image par l'intermédiaire d'une photographie: plus que jamais, la révélation provient de l'extérieur, soit: de l'autre, qui détient la clef de ce qui nous est le plus intime. On le voit, "The Eye" s'avère une oeuvre d'une intelligence diabolique, et ce malgré une apparence de série B exploitant les sentiers battus du film de fantômes, comme s'il prenait en charge les clichés du genre pour mieux les pervertir de l'intérieur.
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http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18354202&cfilm=47362.html
LA NONNE (La Monja)
de Luis de la Madrid (2005)
Ici, le fan se retrouve en terrain de connaissance avec cette série B hispanique produite par la fameuse "Fantastic Factory" de Brian Yuzna, sur un synopsis signé Jaume Balagueró . Quant au réalisateur Luis de la Madrid, dont c'est le premier film, il a auparavant officié en tant que monteur sur quelques petits chef-d'oeuvres du genre produits par "Filmax" (la maison mère qui abrite la "Fantastic Factory"), comme le cruellissime "La Secte sans Nom" (2000) du sus-cité Balagueró ("Mollards" de Mars 2007), l'émouvant "L'Échine du Diable" (2001) du génie mexicain Guillermo del Toro ("Mollards" de Mai 2007), ou encore le très halluciné "The Machinist" (2003) de l'étonnant outsider Brad Anderson ("Séance interdite" de Décembre 2006). Une stricte entreprise familiale, donc, que cette histoire de nonne fanatique et adepte des châtiments corporels hardcore qui revient, après quelques décennies, régler leur compte à ses anciennes pupilles devenues adultes, qu'elle martyrisa dans un antique couvent jusqu'à ce que celles-ci n'en pussent plus et lui fissent subir un mauvais sort. Réapparaissant sous forme d'un spectre aqueux qui se véhicule par voie d'eau à travers le vaste monde, elle transforme en menaces potentielles les lavabos, baignoires, chiottes et autres sanitaires, ce qui m'a amené à la conclusion suivante: ceux qui par bonheur lui échappent doivent tout de même puer grave! Bref, il ne faut surtout pas chercher la moindre originalité dans cette oeuvrette de pure exploitation qui louche méchamment vers le film de fantôme nippon en général, et vers le "Dark Water" de Hideo Nakata en particulier - notamment dans le traitement qu'elle donne de l'élément liquide en tant que vecteur de terreur et qui, il faut bien le dire, confine souvent au plagiat pur et simple. D'un classicisme quasi fonctionnaire, le scénar prend bien soin de ne pas s'écarter d'une tradition éprouvée, allant jusqu'à nous ressortir la bonne vieille recette des meurtres thématiques à la "Seven", les victimes étant ici décimées de la même manière que les saintes martyres dont elles portent le prénom, assurant par là le quota de gore réglementaire. Enfin, on aura également droit au sempiternel twist final bien tiré par les cheveux, et qui remet en question in extremis toutes les certitudes acquises. Donc, rien a priori susceptible de séduire l'amateur un tant soit peu exigeant... Néanmoins, et en dépit d'une fainéantise scénaristique qui frise le foutage de gueule, "La Nonne" demeure un film du samedi soir tout à fait regardable et devant lequel on ne s'ennuie pas trop, grâce principalement au soin apporté à la production et à la réalisation. On reconnaît bien là la marque de fabrique de la "Fantastic Factory", qui a toujours su torcher des B-movies de très bonne tenue formelle sans pour autant mobiliser des budgets extraordinaires, et parfois même nous surprendre avec des oeuvres de réelle qualité comme, par exemple, le "Darkness" de Balagueró (2002 - voir "Mollards" d'Août 2008). Bref, et quelle que soit la consensualité parfois pesante qui est souvent le lot des films d'exploitation, le spectateur lambda ne se sent pas trop pris pour un con et en a pour son argent avec une réalisation classieuse (bien que plutôt pragmatique), une photographie ma foi très agréable à regarder et des SFX tout à fait à la hauteur. Quoique très dispensable, "La Nonne" reste un premier film honorable, et l'on peut sans crainte et sans honte, comme les héros de l'histoire, se risquer à faire le détour pour visiter le couvent sinistre où sévit cet abominable monstre en cornette.
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18701742&cfilm=111028.html
Le retour du Creeper: la faim justifie les moyens!
Un épouvantail qui n'effraie pas que les moineaux!
L'ineffable Ray Wise à la chasse au monstre!
Béatrice Dalle "à l'intérieur": la louve dans la bergerie
Alysson Paradis en enfer!
Ah! le charme du vermillon dans les salles de bains!
"The Eye": des images étonnantes...
Apparition d'un fantôme au pied levé!
Un spectre très agressif!
"La Nonne": repentez-vous, bande de misérables!
Les hydrophobes apprécieront!
Et une bonne vieille décapitation pour faire bonne mesure!
06 novembre 2008
WORLD'S FINEST COMICS ARCHIVES - Vol 1
Comics
WORLD'S FINEST COMICS ARCHIVES -
Vol 1
par Edmond Hamilton, Alvin Schwartz, Bill Finger, Curt Swan &
Dick Sprang (DC - coll "Archive Editions" - 1999)
On ne présente plus "World's Finest Comics", magazine célèbre pour avoir régulièrement présenté des "team-ups" Superman / Batman de Juillet 1954 à Janvier 1986, date à laquelle il devait disparaître des comics-shops avec son #323. Curieusement, l'idée de réunir les deux icônes de DC dans une série d'aventures communes n'était pas au départ aussi évidente qu'elle peut le paraître de nos jours. Lorsqu'au printemps 1941 sort le premier numéro de "World's Best Comics" - qui ne deviendra "World's Finest Comics" qu'à partir du #2 - Superman et Batman font déjà partie du sommaire en tant que locomotives, au milieu de nombreuses autres séries, mais dans des histoires distinctes, chacun vivant de son côté ses propres aventures (1). Le comics compte alors 96 pages, et il en sera ainsi jusqu'au #70 de Mai 1954, date à laquelle DC se trouve confronté à de triviales contraintes d'économie de papier et se voit dans l'obligation de réduire le titre de moitié pour le passer à 48 pages. Une fois éliminées les séries les moins plébiscitées des lecteurs, quatre subsistent: Superman et Batman, bien évidemment, ainsi que Green Arrow et Tomahawk (les aventures d'un trappeur qui inspirèrent lourdement le célèbre fumetto "Blek Le Roc"). Problème: il n'y a place que pour trois séries dans le nouveau "World's Finest Comics", et les éditeurs se refusent absolument à sucrer l'une ou l'autre. C'est alors que quelqu'un se souvient de "Superman" #76, paru deux ans auparavant (Juillet 1952), comics dans lequel le scénariste Edmond Hamilton avait eu le premier cette riche idée de réunir le "Man of Steel" et le "Caped Crusader" dans une aventure commune. Dès lors, il suffit de systématiser le principe du "team-up" Superman / Batman pour résoudre la quadrature du cercle. C'est ainsi que les aventures de "Superman et Batman together" se pérenniseront jusqu'à la disparition du titre (et au-delà!), alors que Tomahawk disparaîtra au #102 pour laisser la place à Tommy Tomorrow, puis à Aquaman qui paraîtra un mois sur deux en alternance avec Green Arrow lorsque le comics passera à 32 pages.
Adonc, ce premier volume des "World's Finest Comics Archives" m'est apparu d'autant plus intéressant que le titre n'a jamais été publié en France autrement que très sporadiquement, y compris à l'époque bénie où Sagédition inondait littéralement les kiosques de revues consacrées à nos deux héros - laissant à Artima le reste de la production DC. On y trouve, dans une impeccable chronologie, l'intégrale 1954-1956 des aventures communes de Supes et Bats (#71 à 85), soit un matériel jusqu'à ce jour inédit chez nous (2). Cerise sur le gâteau, le concepteur a eu l'excellentissime idée d'ouvrir cet album avec "The Mightiest Team On Earth", épisode paru dans ce fameux "Superman" #76 qui consacrait la première collaboration des deux icônes dans l'univers DC, et au cours duquel ils se confient leurs identités secrètes respectives. Plus, groseille en équilibre sur la cerise sur le gâteau: l'ensemble est préfacé par un Mark Waid dithyrambique!
Voilà pour l'historique. Pour ce qui est de la narration, le ton est extrêmement léger, volontiers humoristique, parfois propice au marivaudage, les divers scénaristes cultivant le second degré avec une bonne humeur communicative et dans une ambiance très sitcom. Toutes les variations possibles et imaginables sur le principe du "team-up" sont exploitées, tournant principalement autour du thème de l'identité secrète. On verra ainsi successivement nos deux héros échanger leurs costumes (#71), affronter un E.T. métamorphe prenant leurs apparences (#74), se mesurer dans un concours d'exploits super-héroïques (#76), ou encore se disputer comme deux collégiens les faveurs d'une belle princesse (#85). Entre autres chassés-croisés, l'on assistera également à un "team-up" Superman / Robin (#75), et il convient également de citer cet épisode dans lequel Batman acquiert de super-pouvoirs tandis que Superman perd les siens (#77). Bref, j'ai hâte de me procurer le tome suivant afin de voir à quelles autres variations / inversions schizophréniques se sont encore livrés Edmond Hamilton, Alvin Schwartz et Bill Finger. À cet égard, on soulignera le rôle important joué dans la série par Lois Lane, dépeinte comme une peste que nos deux héros ont toujours dans les jambes, et qui ne tarit pas de subterfuges destinés à percer leurs identités secrètes, ce qui les amène à inventer des ruses de Sioux afin de détourner ses soupçons - d'où les situations insolites et les cocasses quiproquos décrits ci-dessus - comme par exemple lorsque Bruce Wayne se fabrique la tronche de Clark Kent pour que celui-ci puisse apparaître en même temps que l'Homme d'Acier ("Superman" #76).
Par ailleurs, lorsqu'ils ne sont pas aux prises avec la fougueuse journaliste - de loin leur adversaire le plus coriace! - nos héros voyagent accessoirement dans le temps, grâce au personnage récurrent du Docteur Nichols qui les hypnotise pour ce faire. Il en résulte quelques épisodes bien délirants, dans lesquels la fine équipe se voit parachutée dans le Bagdad des "Mille et une Nuits" (#79) pour donner un coup de main à Aladin (Superman se faisant passer pour le génie de la célèbre lampe!), ou encore dans l'univers romanesque d'Alexandre Dumas (#82), où ils remplacent aux côtés de d'Artagnan les Trois Mousquetaires blessés et se montrent fins bretteurs pour l'occasion. Ce dernier épisode, soit dit en passant, suggère qu'Edmond Hamilton a dû étudier l'Histoire de France avec les films hollywoodiens de l'époque, envoyant ses héros sous le règne de Louis XIII et les amenant à rencontrer le roi dans le château de Versailles qui, comme chacun sait, fut construit sous Louis XIV!!! Enfin, signalons le #84, épisode historique au scénario génial qui nous ramène dans le Smallville de Superboy, et où l'on croise un Bruce Wayne adolescent résolvant une intrigue qui, on le verra, aura des répercussions inattendues des années plus tard dans le Metropolis de Superman...
Un mot pour finir sur les dessinateurs: Curt Swan, légende au trait élégant qui dessina Superman durant près de deux décennies (3), assuma la série jusqu'au #79 pour laisser ensuite la place à Dick Sprang, dessinateur régulier de Batman dans un run sensiblement comparable en longévité. La suite au prochain volume, car je suis loin d'en avoir fini avec ces archives DC...
Notes:
(1): Lesquelles aventures individuelles font également l'objet de deux séries d'archives dans la même collection: "Superman: the World's Finest Comics Archives" (un volume paru) et "Batman: the World's Finest Comics Archives" (deux volumes parus).
(2): À deux exceptions près: les #75 et 84, publiés respectivement par Sagédition dans les #2 (Octobre 1967) et 6 (Février 1968) de la revue "Superman & Batman".
(3): C'est d'ailleurs à Curt Swan qu'un Alan Moore respectueux confiera en 1986 le graphisme de la dernière aventure du Superman "pré-Crisis" ("What Happened To The Man Of Tomorrow?") dans "Superman" vol 1 #423 et "Action Comics" #583 (voir l'album "L'Univers des Super-Héros DC par Alan Moore" publié en 2005 par Panini dans la collection "DC Anthologie").
"Superman" #76: premier team-up historique
Variation n°1: Bruce Wayne déguisé en Clark Kent
Variation n°2: échange de costumes
Variation n°3: Superman s'affronte lui-même
Variation n°4: le team-up Superman / Robin
Variation n°5: transfert de super-pouvoirs
Superman fait voler les tapis à Bagdad
Délirant: les "super-mousquetaires"!
Historique: le #1 de "World's Finest Comics" avant son retitrage
16 octobre 2008
ET POUR QUELQUES MOLLARDS DE PLUS... (Sep 08)
Fin de mois
ET POUR QUELQUES MOLLARDS DE PLUS...
(ou: "Les chroniques auxquelles vous croyiez pouvoir échapper!")
Vu à la télé
LE NOMBRE 23 (The Number 23)
de Joel Schumacher (2007)
Sacré Schumy! Il nous fera toujours rire! Besoin d'un réal pas trop contrariant pour remonter la cote de Batman chez des ligues de vertu? Hé, Schumy, viens un peu par là... Un tournage plus tard, mission accomplie: "Batman Forever" devient culte auprès de l'ensemble de la communauté gay! Vous avez récolté un scénar tout pourri que personne ne veut tourner? C'est Schumy qui s'y colle: l'histoire d'un mec atteint de numérophobie qui voit le nombre 23 partout après avoir lu un livre maudit dont le héros atteint de numérophobie voit le nombre 23 partout... Ça, quand Schumy se lance dans une mise en abyme, le film en sort forcément abîmé! Bon, au départ, il arrive malgré tout à nous accrocher, avec son histoire de nombre récurrent, au moins durant un bon quart d'heure... Au-delà, à force d'empiler les incidents liés au 23 pour bien nous convaincre que toutes ces coïncidences ne sont pas dues au hasard, il finit quand même par nous gonfler un chouille: eh! c'est bon, Schumy! on a COMPRIS!!! pas la peine d'être RELOU non plus! D'autant qu'on a le Nicholson du pauvre, a.k.a. Jim Carrey, qui de son côté accumule les grimaces pour bien nous signifier à quel point l'affaire est inquiétante, pensez donc: 23 au Carrey, ça fait 529, dont les chiffres additionnés donnent 16, qui est la moitié de 32, soit 23 inversé! Ha! ha! On fait moins les malins, là! Et ça continue çacomme jusqu'à la fin, tout au long d'une narration qui se dédouble entre le héros et son avatar dans la fiction du livre, laquelle n'en est pas vraiment une - car voilà le fin mot d'un script qui, entre autres, marche sans vergogne sur les brisées de "L'Antre de la Folie" (petit chef-d'oeuvre de John Carpenter), dont Schumy ne manque d'ailleurs pas de recopier les idées visuelles - voir la séquence de la chambre d'hôtel couverte de graffiti, sans parler du concept de l'affiche... Au bout donc d'une heure et demie d'incohérence scénaristique, les auteurs ne savent plus trop où ils en sont à force de jouer aux poupées russes pour nous faire accroire qu'on a affaire à un script sophistiqué: du coup, ils replâtrent le tout en catastrophe dans un flash-back tourné en accéléré et en images cradingues façon "Tueurs nés" (ouais, Schumy, il aime bien Stone), tandis que la voix off du héros débite une sorte de rap où se compilent des explications spécieuses, tout ça pour nous resservir au finish la bonne vieille histoire du mec qui se recherchait lui-même, comme dans "Angel Heart" d'Alan Parker - et quelques autres depuis... Essai transformé: à force de vouloir donner l'illusion de la profondeur, Shumy a bel et bien réussi à toucher le fond!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18719141&cfilm=48412.html
LE SURFER D'ARGENT: "Exil"
par Stan Lee & John Byrne
(Lug - coll "Top BD" n°8 - 1985)
Profitant de quelques jours de congés, j'ai coiffé mon casque spéléo et, laissant à mon épouse quelques ultimes recommandations en cas de disparition, je suis parti en expédition dans l'accumoncellement (1) d'objets aussi hétéroclites qu'inutiles qui squattent mon garage, bien décidé à faire du vide et à ne quitter les lieux qu'une fois tout impeccablement rangé. Fatalement, je suis tombé sur quelques piles de vieux comics bien à l'abri dans une antique armoire, et je n'ai pas manqué d'en ramener quelques-uns sur ma table de chevet, dont cet album antédiluvien du Surfer d'Argent, qui arrive à point nommé pour faire suite à mes récentes chroniques concernant ce héros si particulier. Cet épisode de ses aventures correspond en fait à un one-shot sorti aux States en Juin 1982, c'est-à-dire qu'il arrive chronologiquement après la parenthèse "The Ultimate Cosmic Experience" (voir chronique éponyme) et replace le Surfer dans sa continuité officielle, telle que mise en place dans la série régulière dessinée par John Buscema et interrompue en 1970 (voir "Mollards d'Août 2008). Ben le moins qu'on puisse dire, c'est que douze ans plus tard, le Surfer a toujours un karma aussi pourri! Pourtant, tout débute sous les meilleurs auspices avec son pote Mister Fantastic qui lui bricole une machine-à-niquer-la-barrière-de-Galactus et zoom! le voilà parti pour regagner ses pénates, tout le monde est content et surtout M. Hortefeux... Mais surprise: quand il débarque sur Zenn-La, Galactus s'est vengé, la planète est toute destroy et personne peut plus le blairer! Comme, dans le monde merveilleux du Surfer d'Argent, les emmerdes sont toujours conditionnés telle la Kro, c'est-à-dire par packs de douze, il se trouve en prime que la belle Shalla Bal a été kidnappée par Méphisto, ce qui débouche évidemment sur un fritage en Enfer comme au bon vieux temps de Big John. Et, comme vous vous en doutez, ça finit encore ouin-ouin! S'il faut bien reconnaître que Stan Lee ne s'est pas cassé le tronc, on est en revanche très heureux de voir le toujours excellent John Byrne s'essayer brillamment au Surfer: après Kirby et Buscema, on ne pourra pas dire que le niveau soit en baisse question graphisme. Et la tendance se confirmera dans notre prochain épisode car, mine de rien, il semblerait que j'aie entamé un feuilleton sur l'histoire du Surfer à travers les âges... En fait, c'était ça, le vrai scoop! Note: (1): J'ai emprunté ce néologisme à Mme Patch, qui l'a inventé afin de donner un descriptif fidèle de ce à quoi ressemble mon bureau! Livres MISERERE de Jean-Christophe Grangé (Albin Michel - Août 2008) Un nouveau Grangé, c'est toujours un petit évènement dans ma vie de lecteur, comme un nouveau King ou un nouveau Harris: cela veut dire que je m'apprête à me faire délicieusement harponner par un auteur impitoyable qui va m'embarquer dans une histoire plus noire que noire, et que je serai mort à la vie civile et irrécupérable pour mon entourage que je n'aie tourné la dernière page. Avec ce "Miserere", la qualité reste constante et on constate une fois de plus que l'écriture de Grangé n'a rien perdu de son extraordinaire pouvoir immersif. Certains esprits chagrins vous diront qu'il applique toujours les mêmes recettes à base d'abominables meurtres en séries perpétrés par de très inquiétantes organisations occultes regroupant les spécimens les moins recommandables de l'espèce humaine (tortionnaires, anciens nazis, fachos exaltés, disciples du Docteur Mengele...), ce qui revient à lui reprocher tout ce qui fait son style et son originalité dans le monde très fréquenté du thriller. Or, bien au contraire, c'est précisément son obsession autour d'un thème unique - l'exploration des ultimes limites de la monstruosité humaine - dont il expérimente à chaque nouveau roman une variation inédite (au sens quasi musical du terme), qui fait que Grangé est Grangé , et qu'il a su rassembler autour de son oeuvre ténébreuse une marée de fans inconditionnels et indéfectibles. Ainsi, "Miserere" met en scène une fois de plus, et à la manière d'un "buddy-movie", l'habituel couple de flics mal assortis, constitué comme toujours d'un vieux briscard et d'un jeune chien fou, comme on a pu en voir dans "Les Rivières pourpres" ou "L'Empreinte des Loups", en jouant ici la variation suivante: l'un est un vieil Arménien rugueux qui n'est pas sans rappeler l'Isaac Sidel de Jerome Charyn, et l'autre un petit génie du profilage, junkee en plein décrochage. Ce tandem improbable en marge de la loi (l'un est retraité, l'autre sur la touche), va s'immerger dans une enquête nauséeuse dans le milieu des chorales de jeunes enfants, sur la piste d'un assassin qui perfore les tympans de ses victimes et qui kidnappe les émules de Jean-Baptiste Monnier - quel homme sympathique! Au terme d'une dérive qui va les mener des bas-fonds les plus craignos d'un Paris que n'aurait pas désavoué un Eugène Sue psychopathe jusqu'aux paysages foudroyés des Causses, et dont chaque étape est un nouveau degré franchi dans l'horreur et le sordide, nos deux héros démêleront, avec une opiniâtreté de fourmi alliée à une détermination quasi suicidaire, un écheveau tout à fait délirant et digne des plus grands feuilletonistes qui les entraînera, pour ainsi dire, "aux frontières du réel" - et, accessoirement, au fond de leurs propres personnalités perturbées... Passionnant de bout en bout, et délicieusement vénéneux. Un Grangé grand cru. Cliquez sur le lien pour lire les deux premiers chapitres: http://www.jc-grange.com/extraits/miserere.pdf Vu à la télé SPIDER-MAN 3 de Sam Raimi (2007) Je ne sais pas ce que je dois en conclure mais, depuis que j'ai vu "The Dark Knight", la trilogie Spidey me paraît d'une niaiserie incommensurable. Déjà, je pouvais pas trop encadrer le trio de neuneus casté pour les rôles principaux - Maguire, Dunst, et (le pire de tous) James Franco avec son sourire à soixante-quatre dents! C'est vrai quoi, n'importe quel second rôle (J.K. Simmons dans la peau de JJJ, par exemple) montre trois fois plus de charisme que cette tête d'affiche qui passe son temps à surjouer à grand renfort de mimiques inutiles une romance sirupeuse et triangulaire qui vient casser régulièrement le rythme du film pour nous réengluer dans la guimauve à chaque fois qu'on part en plein trip! Ceci dit, je vous rassure, je suis bien conscient que Raimi travaille au second degré et qu'en authentique fan du Spidey du Silver Age, il ne fait rien d'autre qu'illustrer avec fidélité la composante "soap" des scripts de Stan Lee, ingrédient incontournable qui permit à des générations d'ados de s'identifier à Peter Parker pour faire de "Spider-Man" le classique qu'il est devenu. Donc, OK, je veux bien pour la romance, mais que dire de certaines séquences du plus haut ridicule, comme celle où Parker pète les plombs dans un night-club et se livre à une parodie éléphantesque de comédie musicale? J'entends encore la critique s'extasier à la sortie du film, comme quoi Raimi avait tourné un opus 3 "particulièrement noir"... Mais qu'est-ce qu'ils appellent "noir", au juste? Tobey Maguire avec une mèche sur l'oeil? Enfin, tout cela est d'autant plus contrariant que dès qu'on entre dans l'action, alors là c'est le fun total! Raimi enchaîne les morceaux de bravoure avec une rare maestria, et on sent l'extraordinaire travail de mise en images réalisé sur un story-board pensé dans un parfait esprit "comics" - jusqu'aux postures de Spidey qui sont reproduites au millimètre près. Ainsi, l'épisode d'ouverture qui voit le Bouffon se lancer à la poursuite de notre héros dans un roller-coaster de la mort, le "double showdown" final dans la grande tradition des team-ups marveliens et, last but not least, la séquence de la naissance de l'Homme-Sable, d'une beauté graphique à couper le souffle, resteront dans toutes les mémoires comme autant de sommets du film de super-héros. Je reste donc perplexe et mitigé face à cette douche écossaise permanente d'adrénaline et de marshmallows, mais j'espère que vous me pardonnerez cette faiblesse car, je vous le répète, le monument batmanien de Christopher Nolan m'a tout de même mis une sacrée ébullition dans la tronche, à tel point que je ne suis même plus sûr d'être capable d'approcher un superhero-movie en toute impartialité... C'est grave, Docteur? Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce: http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18726051&cfilm=56136.html Vu à la télé MENACE SUR LA TERRE (Deadly Skies a.k.a. Force Of Impact) de Sam Irvin (2005) Richard Donovan est un savant fou finalement pas si fou que ça: inventeur d'un laser réputé arme de destruction massive ultime, mais soucieux d'éviter une nouvelle course aux armements entre les nations, il a refourgué au général Dutton, une vieille ganache qui pèse tout autant (deux tonnes! wharf!), un engin dont il a bidouillé les codes informatiques. Pour faire bref: il a inventé un truc qui marche pas! Mais attendez, c'est pas fini... Le général Dutton, il s'est bien gardé de dire au Président des États-Unis d'Amérique que le laser de l'autre, il était tout pourri, ce qui lui permet de détourner les subventions que lui verse ledit Président des États-Unis d'Amérique, lequel croit dur comme fer que le laser y marche, habitué qu'il est à voir des armes de destruction massive là où il n'y en a pas! Vous me suivez toujours? Bon, cessez de me suivre ou j'appelle un agent! Adonc, voilà-t-y pas que se pointe dans l'immédiate banlieue terrienne une vilaine météorite très menaçante... Coup de bol pour le général, celle-ci se planque derrière une seconde météorite, inoffensive celle-là... Du coup, le galonné se dit: "Comme personne voit rien, fermons notre gueule, ainsi je ne serai pas obligé d'utiliser mon laser qui ne marche pas afin de ne pas détruire cette météorite qui menace d'éradiquer toute vie sur la planète, et je pourrai continuer à toucher mes subventions" - quand je vous le disais, qu'il était lourd! Fort heureusement, la professeure Taylor, astrophysicienne, sait bien que la vérité est tailleur (Taylor... tailleur... whaaaaaaarf-arf-arf!), et s'en va donc alerter notre savant fou qui, pas si fou que ça, s'exclame: "Bon sang mais c'est bien sûr, il faut faire en sorte que le laser qui ne marche pas cesse de ne plus marcher pour sauver la Terre!" Il s'agit donc de s'introduire dans la base militaire où est gardé le fameux laser afin de le réparer, et le reste du métrage s'abîme dans une opération commando aussi palpitante qu'un dimanche après-midi chez Drucker... Je vais vous confier un secret: dans les nanars, ce ne sont pas les savants qui sont fous, mais bel et bien les scénaristes! Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce: http://www.youtube.com/watch?v=80Euya1rjy8 Comics COSMIC ODYSSEY par Jim Starlin & Mike Mignola (Panini - coll "DC Anthologie" - Janvier 2008) La collection "DC Anthologie" poursuit sa réédition des grands space-operas superhéroïques, avec cette mini-série sortie aux States en 1988. Ma foi, ce n'est pas du luxe, étant donnée la confidentialité des précédentes éditions françaises, assez difficiles à se procurer pour le lecteur lambda (une première parution en 1998 chez le très discret éditeur Bethy, dans la collection "Comics Culture", et une seconde en 2003 chez Vertige Graphic, maison plus volontiers spécialisée dans le fétichisme bondage vintage tendance Stanton / Eneg). Le scénario de Jim Starlin, également dessinateur à ses heures et grand spécialiste du comics "spatial" dont on n'a pas oublié les runs sur "Captain Marvel" et "Warlock", s'avère très classique dans sa conception. Dans un premier temps, une menace apocalyptique se profile sur l'univers, et l'on convoque une armada de super-héros triés sur le volet. Puis, la menace étant distribuée sur plusieurs fronts, on forme les équipes, dont chacune se voit assignée une mission bien particulière. Si le canevas n'est pas nouveau et rappelle par sa composition synoptique les innombrables crossovers JLA / JSA de la période pré-Crisis, Starlin sait en revanche lui donner une dramaturgie suffisamment captivante pour tenir le lecteur en haleine jusqu'à l'inévitable bouquet final. Une fois de plus, on rend hommage à Kirby au travers des planètes New Genesis et Apokolips - l'infâme Darkseid lui-même se mobilisant contre la menace universelle, vous dire si l'affaire est grave! - mais également en ramenant Etrigan, héros de la série "Demon", autre fameuse création du King pour DC. Plus intéressante est la prestation du jeune Mike Mignola qui, à l'époque, n'avait pas encore développé le style épuré qui fait tout le charme d'"Hellboy", et qui nous offre ici un dessin très détaillé et démultipliant l'action dans tous les coins de cases, dans la grande tradition perezienne. Du tout bon, donc, pour les amateurs de sagas cosmiques qui verront ici lutter au coude à coude Superman, Batman, Martian Manhunter, Green Lantern (dans sa version John Stewart), Starfire, Etrigan, le Dr Fate ainsi que quelques "New Gods" tels Lightray et Forager. Excusez du peu! Comics THE DARK KNIGHT ARCHIVES - Vol 1 par Bill Finger & Bob Kane (DC - coll "Archive Editions - 1992) Depuis son apparition en Mai 1939 dans "Detective Comics" #27, le Batman du Golden Age demeure désespérément inédit en France (1). Les seules à s'y être sérieusement attelées sont les défuntes éditions SEMIC, qui éditèrent en Janvier 2004 le luxueux album "Archives Batman 1939-1941" regroupant les bandes parues dans "Detective Comics" #27 à 50, mais leur faillite coupa court à cette belle aventure et il n'y eut pas d'autre volume. De son côté, Panini a bien entrepris quelque chose d'approchant dans sa collection "Archives DC" (deux volumes parus - dont un chroniqué dans les "Mollards" de Mars 2007), mais a choisi de débuter sa rétrospective en 1964, c'est-à-dire en plein Silver Age. Or, chez nos amis ricains qui, c'est bien connu, font tout en plus grand et en plus beau - y compris les génocides et les crises économiques! - de telles archives chronologiques existent depuis presque vingt ans et ne se cantonnent d'ailleurs pas à Batman, puisque tous les héros DC du Golden Age y sont représentés. Je suis donc parti en chasse, via E-Bay, dans les comics-shops d'outre-Atlantique (2) et en ai ramené quelques belles pièces parmi lesquelles ce "Dark Knight Archives, vol 1" qui regroupe les quatre premiers numéros du comics "Batman" - les "Batman Archives" étant quant à elles consacrées, comme leur nom ne l'indique pas, à "Detective Comics". Adonc, en 1939, le "Caped Crusader" ne fut pas long à s'imposer en tant que nouvelle coqueluche du comics puisque, dès le printemps 1940, il eut droit à son propre titre qui, pour trimestriel qu'il fût, n'en proposait pas moins quatre de ses aventures par numéro - alors qu'il devait partager "Detective Comics", mensuel à vocation essentiellement policière, avec d'autres héros DC depuis longtemps oubliés. Et ça attaque fort dès le #1, avec l'apparition de deux icônes de l'univers gothamite qui allaient faire leur chemin: le Joker et "The Cat", qui ne tardera pas à devenir Catwoman. Succès immédiat pour ce tandem de vilains, puisque le premier apparaît à quatre reprises et la seconde à trois rien que dans ce premier volume. À part ça, ça délire déjà pas mal à l'époque, quoique dans un style plus feuilletoniste hérité du serial, Batman et Robin affrontant tour à tour des pirates, des Pygmées, une homme préhistorique de cinq mètres de haut, le "tueur au pied-bot", "l'homme le plus laid du monde", et je vous en passe, tout au long de scripts qui s'inspirent de figures classiques de la culture populaire tels que Docteur Jekyll et Mister Hyde, Sherlock Holmes, King Kong ou encore les gangsters-movies de James Cagney. On en profitera pour rendre hommage à Bill Finger, véritable usine à scénarii du Golden Age, et qui fut quelque peu éclipsé par Bob Kane, dont les dessins naïfs constituent un véritable bain de jouvence. L'on sera également ému par une narration rudimentaire et souvent redondante, les (nombreuses) vignettes répétant systématiquement ce que le dessin dit déjà très bien, survivance d'un "Platinium Age" dans lequel on n'avait pas encore inventé le phylactère. Si tout ceci ne nous rajeunit pas, en tous cas ces archives ont la saveur à nulle autre pareille de ces bonbecs qu'on achetait au bazar du coin en sortant de l'école communale... Notes: (1): À deux exceptions près: dans les années 40, le magazine "L'Astucieux" publia Batman sous le titre "Les Ailes rouges" (???), et n'oublions pas la compilation de "daily strips" sortie en Octobre 1982 dans la magnifique et regrettée collection "Copyright" des éditions Futuropolis, sous le titre "Batman 1943-1944". (2): Je me suis d'ailleurs rendu compte qu'en achetant ce genre de produits de luxe aux States et frais de port compris, on restait sensiblement en deçà des prix pratiqués par les comics-shops français! Vu à la télé GOTHIKA de Matthieu Kassovitz (2003) Mauvaise pioche pour l'ami Kasso. À peine débarqué sur la terre promise du Nouveau Monde, la tête pleine du Rêve Américain et le coeur empli d'un légitime ressentiment à l'égard de la frigidité de nos franchouillards producteurs, le voilà qui tombe dans les griffes d'une bande de marchands de soupe prompte à mettre le grappin sur tout jeune talent immigré, afin de donner artificiellement quelque lustre à leurs productions fantastiques à deux balles... Il s'agit bien sûr de "Dark Castle", la boîte de Joel "Pompe-à-Fric" Silver (l'une de mes plus régulières têtes de Turcs!), spécialisée dans le remake foireux à vocation alimentaire, et que l'on vit s'en prendre aux B-movies fendards de l'ineffable William Castle avec les lamentables "13 Fantômes" et "La Maison de l'Horreur" (1), deux classiques de ce petit maître tragiquement pop-cornisés par ses soins, après s'être attaquée à "La Maison du Diable", chef d'oeuvre absolu de Robert Wise dont l'infâme Jan de Bont nous a livré avec "Hantise" une version d'une stupidité abyssale. Dans de telles conditions, et avec un script aussi pourri et farci de lieux communs que celui de "Gothika", on ne s'étonnera pas que Kasso, en dépit de toute la virtuosité déployée dans une réalisation qui, du coup, tourne à vide et laisse une désagréable impression de gratuité, échoue à nous délivrer autre chose qu'un navet friqué, ampoulé et finalement assez vain, se reposant paresseusement sur le prestige de son casting (Halle Berry, Robert Downey Jr, Penelope Cruz) et de son metteur en scène. Aussi élaborés et inventifs soient-ils, les mouvements de caméra - parfois à la limite de l'acrobatique - peinent à nous faire oublier l'indigence d'un script dont on a éventé chaque rebondissement avant même que l'auteur ne l'ai écrit: fantôme possesseur réclamant vengeance, déambulations interminables dans les couloirs d'une vénérable institution psychiatrique, twists téléphonés à coups de coupables portant une pancarte autour du cou et, comble de tout: pas l'ombre d'un frisson tant cette production garde le cul entre deux chaises et vise une épouvante pour midinettes politiquement acceptable (la marque de fabrique de "Dark Castle") qui n'effraiera que le public de "Bouffie contre les Vampires"! N'en doutons pas, Kasso a été embauché par des épiciers soucieux de s'acheter une crédibilité à bon compte, afin de noyer le poisson, comme n'importe quel couillon de yes-man. Triste destin pour un cinéaste qui su nous séduire par une filmographie française à la fois originale, intransigeante, audacieuse et anticonformiste. Ce n'est certes pas la platitude de "Gothika" qui provoquera controverses et polémiques, comme au bon vieux temps de "La Haine" et d'"Assassin(s)"... Donner de la confiture aux cochons de "Dark Castle" ne leur fera pas pour autant sortir le groin des épluchures! Note: (1): Remake de "La Maison de tous les Mystères" - voir chronique "La Maison de l'Horreur". Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce: http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18356747&cfilm=50709.html Vu à la télé PRÉMONITIONS (Premonition) de Mennan Yapo (2007) Une fois de plus, on est dans le phénomène de mode hollywoodien du scénar en forme de plat de spaghetti. Les paris sont ouverts chez tous les tâcherons de la profession: qui sera le prochain David Fincher? et qui écrira le nouveau "Usual Suspects"? Bref, qui nous pondra le script le plus emberlificoté, avec des vrais morceaux de twist dedans, genre ha! ha! vous y bitez plus rien, bande de pauvres nases, tellement mon scénar il est trop fort pour vous! Plutôt que d'utiliser les procédés habituels, qui consistent soit à développer cinquante lignes narratives en même temps et à les faire converger avec plus ou moins de bonheur, soit à la jouer en zig-zag en contredisant toutes les cinq minutes ce que l'on vient d'établir, le scénariste Bill Kelly nous la fait au "cut-off": j'écris une histoire où il ne se passe pas grand chose, puis je la débite en petits morceaux que je jette en l'air, je réassemble le tout tel que c'est tombé sur la table de montage en replâtrant vaguement aux entournures, histoire qu'on voit pas trop les coutures, et c'est moi que je suis le William Burroughs d'Hollywood! Le spectateur en reste bouche bée, à se demander pourquoi le mari de Sandra Bullock prend une douche alors qu'il est mort dans un accident de voiture, et pourquoi elle se retrouve devant son cercueil alors qu'il est en train de prendre une douche, etc... à moins qu'il ne soit tout simplement en train de bâiller, le spectateur, devant ce pensum prétentieux élaboré par un "Shyamalan du pauvre", pour reprendre l'expression inspirée d'Aurélien Ferenczi dans "Télérama"... Bien entendu, ça bouffe un peu à tous les râteliers sans en avoir l'air, ça touille le "Dead Zone" de Cronenberg, "Un Jour sans Fin" d'Harold Ramis, plus divers éléments à la Philip K. Dick (l'auteur de S.F. les plus pillé et torpillé par les bricoleurs de réalités parallèles) et ça fait emballer le tout par un réal plutôt doué, avec une belle photo et tout ça, pour nous ressortir au final le bon vieux mythe du vizir de Samarkhand qui se précipitait dans les bras de son destin précisément en cherchant à l'éviter, quelle cruelle ironie ma bonne dame! Quant à moi, inactuel comme vous me connaissez, je rêve à "Mulholland Drive", et à un scénario écrit de main de maître se donnant l'apparence de l'incohérence à force de surdétermination! Quel rapport avec "Prémonitions", me direz-vous? Aucun, évidemment! Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce: http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18738058&cfilm=108684.html Presse MAD MOVIES HORS-SÉRIE #12: "Les Divas de la Série B" (Custom Publishing - Juillet 2008) Excellente initiative que ce hors-série dédié aux "scream queens", ces starlettes peu farouches sans lesquelles nos amis les nanars ne sauraient vraiment être ce qu'ils sont, et dont la principale compétence réside dans des poumons très performants, tant au sens propre - puisque leurs punchlines se résument le plus souvent à des hurlements de terreur face à quelque monstre caoutchouteux - qu'au sens figuré - et là, je ne vous fais pas un dessin, la très riche et très avenante iconographie de ce magazine étant par elle-même suffisamment éloquente, merci bien. À tel point que ça se feuillette quasiment comme un bon vieux "Playboy" et que, captif de toutes ces rondeurs, on en oublierait presque le rédactionnel, ce qui serait tout de même dommage au vu de la somme extraordinaire de travail abattue par l'équipe de "Mad", qui passe au crible les carrières respectives de pas moins de cent beautés aux charmes très développés. Ce panel considérable balaye avec une minutieuse exhaustivité le cinoche d'exploitation des trois dernières décennies, traquant la bimbo couinante avec une passion communicative qui engendre une irrépressible envie de se lancer dans une furieuse chasse aux nanars dans les bas-fonds de la production vidéo. On y croisera bien évidemment certaines figures (si j'ose dire!) devenues cultes, telle la torride Barbara Crampton qui nous fit abondamment transpirer dans les réalisations lovecraftiennes de Stuart Gordon ("Re-Animator", "Les Portes de l'Au-Delà"), ou encore le joyeux gynécée qui s'est déloqué dans la fine fleur du nanar ricain des eighties pour des réalisateurs aussi prestigieux que Fred Olen Ray, David DeCoteau ou Jim Wynorsky, principalement composé de Michelle Bauer (que l'on peut voir trôner sur la couverture, tronçonneuse en main), Brinke Stevens, Bobbie Bresee, Debbie Rochon, sans oublier Linnea Quigley dont on n'a pas oublié le célèbre effeuillage dans le cimetière du "Retour des Morts-Vivants" de Dan O'Bannon. On rencontrera également certaines "célébrités" ayant fait les beaux jours de la presse people de par leurs frasques siliconées, telles que l'ineffable Pamela Anderson et la gérontophile Anna Nicole Smith, ou encore la bodybuildée ex-Mme Stallone Brigitte Nielsen. Plus une quantité astronomique d'inconnues courant le cachet qui, s'il leur est arrivé de côtoyer quelques monstres au hasard d'une carrière erratique, n'évoqueront un souvenir que dans la mémoire des amateurs purs et durs de pornos plus ou moins hard... C'est d'ailleurs là qu'on touche aux limites de l'intérêt que peut susciter ce hors-série, qui a un peu tendance à se perdre par moments dans l'univers limitrophe du film de cul, ce qui n'interpellera que très moyennement le fantasticophile. En effet, si l'idée d'un hors-série sur le thème des "scream queens" ne pouvait qu'exciter cette secte très étrange qui est la nôtre, en revanche on aurait préféré un traitement du sujet moins anecdotique et plus recentré autour du nanar horrifique proprement dit, avec peut-être quelques études sur le rôle de ces pulpeuses créatures dans certaines oeuvres représentatives - bref réalisé dans un esprit plus typiquement "Mad". Ceci étant dit dans le plus total respect du travail remarquable effectué par les rédacteurs. "Le Nombre 23", ou quand Schumy se prend pour Carpenter! Le Surfer d'Argent: le con, la pute et le puant! Jean-Christophe: Géant avec un Grangé! Un Spidey lacanien qui s'aliène dans le miroir... "Menace sur la Terre"... et sur le cinéma! Etrigan et Darkseid: les héros de Kirby revus par Mignola Batman 1940: apparition d'un affreux dont on n'a pas fini d'entendre parler! "Gothika": Halle cavale dans le dédale! "Prémonitions": never mind the Bullock! Scream queens: cachez ces poumons que je ne saurais entendre hurler!
05 octobre 2008
TRASH (Septembre 2008)
Vu à la télé
TRASH (Septembre 2008)
Mais quel est ce délicat fumet de poubelle? Tout simplement le deuxième épisode de notre nouvelle rubrique, consacrée aux curiosités filmiques déterrées par Arte, et qui vient d'entamer sa nouvelle saison après une pause estivale. Si, comme vous allez le voir, ça démarre un peu sur un coup de mou, ça se rattrape nettement dans les deux séances suivantes, avec deux culteries incontournables et qui raviront tout fan de cinéma décalé. Pour les amateurs, ça se passe toujours le vendredi soir aux alentours de minuit, comme disait Thelonious Monk. Allez hop! on soulève le couvercle, on se colle une pince à linge sur le nez, et on part en expédition au fond du container!
DEUX SOEURS (Janghwa, hongryeon)
de Kim Jee-woon (2003)
Très mauvais départ pour cette nouvelle saison avec ce film coréen qui n'est ni trash, ni kitsch, ni fun, ni fait, ni à faire, à peine fantastique, vaguement auteurisant, et indéniablement chiant! À moins que l'anesthésie du spectateur ne soit devenu un critère de déviance - auquel cas il y a fort à craindre de se voir quelque jour programmer "Le Camion" de Guiguite Duras - je ne vois pas ce qui a pu justifier, dans le contexte en question, la sélection de ce navet aussi prétentieux que vainement esthétisant, qui nous conte l'histoire de deux soeurs revenues vivre dans la maison de leur enfance, entre un père inconsistant et une marâtre acariâtre. L'aînée, écorchée vive, s'est donné pour mission de défendre la cadette contre cette dernière qui semble vouée à la persécuter, mais l'on découvrira après moult circonvolutions éprouvantes que les choses ne sont pas si schématiques et qu'il ne faut pas se fier aux apparences. Pendant ce temps, la caméra tourne comme un oiseau en cage entre les murs de cette demeure pleine de bad vibes, cherchant à instaurer un climat qui se voudrait inquiétant, mais qui est plus volontiers soporifique. De plans interminables en cadrages millimétrés, le réalisateur perd un temps précieux à se regarder filmer, et l'esthétisme perfectionniste de l'ensemble, soutenu par une photo certes très élaborée, s'avère finalement n'être rien d'autre qu'une perpétuelle diversion cherchant à faire oublier un script dont on ne retiendra que l'insoutenable légèreté de la lettre! En un mot comme en cent, il ne se passe strictement rien, à part une ou deux apparitions de spectres mollassons à la sauce asiatique (c'est-à-dire allergiques au shampooing!), censées nous sortir temporairement de notre assoupissement, dont une mystérieuse petite fille planquée sous l'évier et à laquelle on préfèrera la dame dans le radiateur! Et ça tourne, et ça vire, et ça n'en finit plus, tant et si bien qu'un fois parvenus au moment du twist qui nous donne le fin mot de l'affaire, en vérité je vous le dis mes frères, on n'en a plus rien à cirer - à supposer qu'il nous reste encore un oeil ouvert pour constater le désastre... Car, au bout du compte, il s'avère que l'on n'a souffert jusque là que pour assister à une espèce de remake foireux au féminin (prémédité ou pas, peu importe...) d'un film sublime et hélas bien oublié de Robert Mulligan: "L'Autre" (1972), que je vous recommande chaudement en lieu et place de cette séance d'onanisme cinématographique, qui s'est tout de même débrouillée pour décrocher le Grand Prix 2004 d'un Festival de Gérardmerdre dont le jury avait sans doute dû être noyauté par Télérama!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18364620&cfilm=54013.html
PLAN NINE FROM OUTER SPACE
d'Edward D. Wood Jr (1959)
Eh ben voilà! Là au moins, on est sûr de ne pas être hors sujet! Bon, d'accord, c'est la seconde fois qu'Arte nous le programme à l'occasion de ses séances "Trash", mais s'il est un nanar qui mérite cet hommage particulier, c'est bien le chef-d'oeuvre d'Ed Wood! Je sais qu'il y en a que cette appellation va faire ricaner, voire scandaliser, mais laissez-moi vous dire une bonne chose: avec "Plan Nine From Outer Space", la nullité atteint de tels sommets (ou de tels abysses, c'est selon...) qu'on se retrouve très précisément à ce point dialectique où, comme dit l'adage populaire, les extrêmes se rejoignent, et où l'indigence se retourne en génie! D'ailleurs ce n'est pas pour rien que, couronné de ses lauriers de "Plus Mauvais Film De l'Histoire Du Cinéma", l'objet demeure l'un des cult-movies les plus évidents des annales du Septième Art! À tel point que l'entreprise finit par confiner à de la pure poésie, comme Tim Burton l'illustre magistralement dans le superbe biopic qu'il a consacré à son auteur. Poésie surréaliste, ajouterai-je, car si "Plan Nine From Outer Space" eût été tourné quelques décennies plus tôt, nul doute que dadaïstes et surréalistes l'eussent consacré en tant qu'oeuvre majeure de cette tendance artistique. D'abord par sa forme purement hasardeuse car, à force de stock-shots, bricolages, rabibochages, bouts de ficelles (apparents!) et télescopage des morceaux de pellicule les plus hétéroclites, le film finit par ressembler à l'un de ces collages qui valurent au surréalisme d'être défini comme "la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie". Ensuite du fait de l'INCONSCIENCE d'un cinéaste improvisé qui pas un seul instant ne doute de la valeur objective de son oeuvre, aveuglement qui confine d'un strict point de vue freudien à un déni de réalité et qui, le libérant des contraintes de toute logique formelle, le précipite dans cet état de création quasiment hypnotique constituant précisément le fondement du surréalisme, ou encore la base même de la poésie telle que définie par Rimbaud, soit "un total dérèglement de tous les sens". État auquel Tim Burton choisira de donner la forme du regard enfantin de Johnny Depp, incarnant un Ed Wood proprement émerveillé par sa propre création, avec laquelle il n'entretient aucune distance d'ordre (auto)critique. Tel un enfant, en effet, il joue, et il joue LE PLUS SÉRIEUSEMENT DU MONDE!!! Dès lors, "Plan Nine From Outer Space", et tous les films d'Ed Wood en général, sont à prendre comme autant de parties "de cow-boys et d'Indiens" aux scénarii improvisés sur l'instant, en fonction des moyens du bord et du matériel disponible. Besoin d'une cabine de pilotage? Deux chaises et un rideau suffisent et, pour reprendre la terminologie enfantine: "on dirait que ce serait une cabine de pilotage!" Les manches à balai en sont d'ailleurs au sens propre du terme, de la même façon qu'ils constituent des fusils parfaitement acceptables lorsque les enfants "jouent à la guerre". Un éclair de lumière censé évoquer les intempéries projette alors l'ombre du micro sur les murs de la "cabine", et nous entrons dans le sublime! Même principe pour les assiettes en carton: on a décrété une bonne fois pour toutes que "ce seraient des soucoupes volantes", et ce n'est pas le fait que les fils auxquels elles sont suspendues soient nettement visibles qui va arrêter l'imaginaire emballé de Wood! D'ailleurs, on n'a jamais entendu aucun enfant se plaindre de la visibilité des fils devant un théâtre de marionnettes... Vu sous cet angle-là, le plus handicapé des deux n'est peut-être pas celui qu'on pense, et il semblerait bien que ce soit nous autres adultes trop adultes, pragmatiques et rationnels, qui nous avérions incapables de suspendre notre incrédulité pour nous immerger sans restrictions, comme il le fait lui-même, dans le monde de magie bricolé par Wood comme à l'occasion d'une garden-party d'anniversaire donnée pour ses camarades d'école. Indubitablement, "Plan Nine From Outer Space" est un nanar de la plus belle eau, mais en aucun cas il ne saurait être un film d'exploitation au sens strict, son absolue et émouvante sincérité le démarquant de toute roublardise et de tout opportunisme tels qu'on en pu en voir, par exemple, dans le bis italien. Bienvenue donc dans une expérience cinématographique sans précédent, où les maladresses surréalistes s'enchaînent comme autant d'actes manqués, où Bela Lugosi n'est pas vraiment Bela Lugosi mais "on dirait que ce serait lui", où l'on voyage sans transition des espaces interstellaires à un lugubre cimetière où des zombies aussi hilarants qu'une Vampira aux ongles démesurés et l'inénarrable Tor Johnson s'extirpent de la tombe avec une théâtralité surjouée, pour notre plus grand plaisir. Bref, le culte dont Wood fait aujourd'hui l'objet (et qui, il convient de le préciser, précédait de longue date le film de Burton) s'avère amplement mérité et n'est certainement pas dû au hasard, mais bel et bien à la clairvoyance d'une secte de zédeux impénitents qui ont su reconnaître "Plan Nine From Outer Space" pour ce qu'il était vraiment au plus profond de son incommensurable nullité: un exceptionnel moment d'inaltérable poésie.
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://fr.youtube.com/watch?v=6-kCC8WUKYk
PATCHWORKMAN VOUS EN DONNE PLUS:
Cliquez pour voir le film dans son INTÉGRALITÉ (VO non sous-titrée):
http://video.google.com/videoplay?docid=-7038656109656489183
STREET TRASH
de Jim Muro (1985)
Et on continue dans le culte, le vrai, celui dont la réputation se transmet de bouche à oreille de gourmets, c'est-à-dire aussi loin que possible du pseudo-culte annoncé façon "Brice de Nice". "Street Trash" fait partie de cette catégorie d'OFNI inclassables, tournés dans le circuit indépendant par de très jeunes réalisateurs n'ayant pour toute formation que leur passion du cinéma de genre et leur détermination à en faire coûte que coûte, oeuvres financées à l'arrache au moyen de souscriptions lancées auprès de la famille, des copains, des commerçants du quartier ou de tout autre mécène improvisé à l'âme aventureuse. Âgé de dix-neuf ans lorsqu'il réalise "Street Trash" pour 700 000 $, Jim Muro perpétue la tradition d'un cinoche familial (1) autoproduit dont les plus beaux fleurons restent "La Nuit des Morts-Vivants", "Evil Dead" et autre "Bad Taste", tournés et financés exactement dans les mêmes conditions, à une différence près toutefois: si George A. Romero, Sam Raimi et Peter Jackson ont fait leur trou dans le métier depuis leurs débuts homériques, Muro en revanche disparaît définitivement de la scène après ce seul et unique opus, tel un Rimbaud du trash-movie. Vaste programme que d'essayer de cerner "Street Trash": il n'est pas interdit d'y voir, de par sa thématique, une sorte de cousin dégénéré de l'excellent "Affreux, sales et méchants" d'Ettore Scola (1976) sauf que, comédie grinçante pour comédie grinçante, Muro privilégie davantage la provoc par voie de gore, de scatologie et de débilité assumée et revendiquée là où Scola mettait plutôt l'accent sur la satire sociale. Ce qui ne veut pas dire non plus que "Street Trash" néglige totalement ce dernier aspect, les deux films ayant pris l'option de nous faire rire du pire, et Muro avouant volontiers que derrière la décomposition "littérale" des clochards qu'il met en scène, c'était celle plus métaphorique de l'Amérique yuppie des années 80 qui était évoquée. Et question décomposition, non seulement on est servi, mais en plus y'a du rab, vu que la cantinière n'y va pas avec le dos d'une louche à forte capacité! Au centre du délire, on trouve un vendeur de spiritueux peu scrupuleux qui découvre, dans un sous-sol oublié de son échoppe, une caisse non moins oubliée d'une gnôle de couleur bleu électrique et de marque "Viper", et qui décide de la fourguer à vil prix (1 $) aux clodos qui pullulent dans le quartier. Faut-il y voir une évocation sarcastique d'un capitalisme prêt à s'emparer de tous les marchés, y compris celui de la pauvreté (cf les fameux magasins discounts qui poussent un peu partout comme des champignons)? Ou bien la dénonciation métaphorique des ravages causés par l'alcool sur les populations défavorisées? Autant de problèmes auxquels on ne manque pas de songer, en dépit de la bonne humeur - forcément et délibérément déplacée! - que déploie Muro à monter une farce hénaurme à l'intérieur d'un quartier pourri à l'architecture s'inspirant d'Hiroshima après la bombe, et dont la vie - où ce qui y ressemble vaguement - s'organise autour d'un cimetière de voitures où se terre une cour des miracles haute en couleurs, fédérée autour d'un Viet-vet allumé qui massacre son monde au moyen d'un fémur humain aiguisé rapporté des rizières... Or, ce petit monde ne va pas tarder à se voir décimé par la gnôle douteuse en question, les consommateurs se décomposant littéralement dès la première gorgée, en un magnifique feu d'artifice d'humeurs corporelles nauséabondes aux couleurs variées, allant du bleu turquoise au jaune orangé en passant par le rose fluo! Tout le reste est à l'avenant, le film tournant en rond au gré des déambulations aléatoires d'une population d'épaves humaines impitoyables les unes envers les autres, galerie hallucinante de portraits peints à la merde et qui nous permettra de croiser successivement un ferrailleur obèse, libidineux et nécrophile, un mafioso minable répondant au doux patronyme de "Nick the Dick", un portier pratiquant le sarcasme avec une rare virtuosité, un flic ramboïde et non moins ordurier que la population qu'il est censé encadrer, le Viet-vet précité, un chien lécheur de couilles et je vous en passe... Vous vous en doutez, les interactions de tout ce beau monde nous vaudront quelques morceaux de bravoure inoubliables, tels que la liquéfaction d'un clodo qui disparaît progressivement dans la cuvette d'un chiotte, ou encore une partie de rugby improvisée dans laquelle le ballon est remplacé par... une bite coupée! L'ensemble est shooté en 16 mm gonflé façon "Massacre à la Tronçonneuse", ce qui donne à la pelloche le grain adéquat aux ambiances les plus crades, caméra à l'épaule histoire de donner un surcroît de réalisme à ce cauchemar urbain (comme quoi Lars Von Trier, "Le Projet Blair Witch" et "Cloverfield" n'ont rien inventé) et dans un décor digne des plus belles productions "post-nuke", quadrillé par une steady-cam aux mouvements étonnants (2). Plus surprenant dans ce contexte, l'aspect comique de "Street Trash" constitue souvent, dans ses scènes d'action, un véritable retour aux sources du slapstick, genre que Muro se fait un plaisir de pervertir non sans laisser transparaître une certaine affection à son endroit: ainsi, toute la poursuite qui ouvre le film, avec accumulation de poursuivants derrière un "tramp" qui n'est pas sans rappeler un Chaplin hippie par son côté sympathiquement démerdard, évoque irrésistiblement le célébrissime "Cops" de Buster Keaton. En effet, ce n'est pas la moindre incongruité de "Street Trash" que de se donner comme un "film de Charlot" trashy dans lequel on aurait remplacé les coups de pieds au cul par les mutilations les plus diverses (voir comment la castration d'un infortuné est saluée par un déluge de rires, telle une bonne blague...) ou les tartes à la crème par des projections de lambeaux humains - jusqu'aux débordements gores, qui prennent des couleurs joyeuses! À une différence près toutefois: à aucun moment, le film ne témoigne de la moindre compassion envers ses personnages, et la seule épitaphe que peuvent espérer les défunts sont un jet de pisse ou une gerbe de dégueulis! Amis de la poésie, bienvenue dans le monde merveilleux de Jim Muro!
Notes:
(1): Anecdote émouvante: sur le tournage, c'est ma maman de Jim Muro qui préparait les repas pour toute l'équipe!
(2): Par la suite, Jim Muro devint d'ailleurs le "steadycamer" attitré de... James Cameron!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://fr.youtube.com/watch?v=6jYpiGgqT5Q
CULTE! La fameuse scène du chiotte:
http://fr.youtube.com/watch?v=0dyUQYNtZFk&feature=related
Voir également la chronique de l'ami Olivier:
http://cinemadolivier.canalblog.com/archives/2008/09/27/index.html
"Deux soeurs: unies pour le pire!"
Un père (et un film) inconsistants!
Une maison hantée et diluvienne!
Les E.T. fort divertissants de "Plan Nine From Outer Space"
Le seul plan authentique de Bela Lugosi!
Assiettes de pique-nique sur poster: appréciez la composition du plan!
Une performance inoubliable: Vampira et Tor Johnson!
Anthologique: la scène de la "cabine de pilotage"!
"Street Trash": un film qui file la gerbe!
La scène culte des W.C.
Slapstick: la tarte à la crème révisitée par Jim Muro!
Une conception originale du "repos éternel"!
25 septembre 2008
THE SILVER SURFER - THE ULTIMATE COSMIC EXPERIENCE
Comics
THE SILVER SURFER:
"The Ultimate Cosmic Experience"
par Stan Lee & Jack Kirby (Simon & Shuster - coll "Fireside" - 1978)
Je vous avais promis de la VO, vous voilà servis avec ce très beau graphic novel qui consacra le retour du Surfer huit ans après l'arrêt de sa première série régulière (intégralement rééditée chez Panini dans un somptueux volume de la collection "Marvel Omnibus", dont j'ai eu l'occasion de vous toucher deux mots dans mes récents "Mollards"). Chez nous, l'oeuvre fut publiée en plusieurs épisodes dans les #27 à 32 de "Nova" d'Avril à Septembre 1980 mais, sans vouloir cracher dans la soupe, inutile de dire que le petit format et le saucissonnage adoptés à l'époque par les éditions Lug ne rendent pas justice à ce très bel album, d'autant plus indispensable qu'il constitue l'un des scripts les plus étranges jamais écrits par "The Man". On se souvient que le Surfer fit son apparition en 1966 dans les #48 à 50 du volume 1 de "Fantastic Four" (épisodes désignés par les fans sous le nom de "Trilogie de Galactus") en tant que création originale de Jack Kirby: en effet, Stan Lee se plaît à relater comment, ayant initialement conçu l'histoire comme un affrontement entre Galactus et les FF, il se vit retourner des planches sur lesquelles intervenait un étrange personnage argenté dont il tomba immédiatement amoureux. La suite fait partie de l'histoire... Ceci pour dire que, dans la continuité marvelienne, les origines de Surfer sont indissociablement liées au combat qu'il mène contre son créateur aux côtés du célèbre quatuor pour sauver la Terre de la destruction. Or, si dès les premières pages "The Ultimate Cosmic Experience" se donne comme une relecture des origines du Surfer, nous relatant son arrivée sur Terre et le schisme avec Galactus qui s'ensuivit, le marvelophile se trouvera toutefois quelque peu décontenancé par certaines libertés prises relativement aux événements relatés dans la "Trilogie de Galactus" ainsi que dans la série régulière dessinée par John Buscema... À tel point d'ailleurs que l'on ne manque pas de se demander si l'on n'a pas affaire à un "what if" nous contant les origines d'un Surfer qui appartiendrait à une réalité parallèle... L'affaire est d'autant plus nébuleuse qu'à aucun moment ne nous est faite une quelconque allusion quant à une éventuelle "alternativité" du récit, et que d'autre part les pistes d'interprétation sont suffisamment brouillées pour nous maintenir dans une indécidabilité assez obsédante... Le premier point de divergence réside dans une éradication pure et simple de la participation des FF aux événements relatés. En effet, si l'on peut admettre sans problème les différentes expériences que fait notre héros lorsqu'il débarque sur Terre, comme par exemple prendre forme humaine tel un nouveau Messie afin de mieux se fondre dans la masse, en revanche l'on s'explique plutôt mal de ne pas voir les FF participer au combat, même fugitivement ou allusivement, dès qu'il est question d'affronter Galactus. Mieux: cette confrontation initiale, aboutissant comme on le sait au bannissement de notre héros sur notre planète, nous est décrite de façon absolument apocalyptique - ce qui donne d'ailleurs lieu à quelques planches de très grand Kirby - et il demeure assez impensable, scénaristiquement parlant, que les FF ne soient pas intervenus face à un tel cataclysme... à moins, bien sûr, que l'on se trouve sur une Terre où il n'y a pas de FF... Deuxièmement, il y a l'affaire Shalla Bal et là, on entre véritablement dans la Quatrième Dimension. Dans la continuité officielle, et tout au long des dix-huit épisodes de la série régulière, le Surfer et Shalla Bal demeurent éperdument amoureux en dépit des années-lumière qui les séparent et, s'il leur arrive de se retrouver épisodiquement, ce n'est que pour mieux être à nouveau arrachés l'un à l'autre, dans un supplice de Tantale qui fait interminablement rebondir le mélo quelque peu sirupeux orchestré par Stan Lee. Par le fait, on est en présence d'une version moderne de Tristan et Yseult, où il est question d'un amour éternel et incorruptible que ni le temps, ni l'espace, ni même la mort (on verra à diverses reprises le Surfer marcher sur les traces d'Orphée et aller chercher sa bien-aimée jusqu'en Enfer) ne sauraient entamer. Bref un amour courtois, chevaleresque et pur - la séparation étant en outre la meilleure garantie de chasteté! Il n'est d'ailleurs pas interdit, tant qu'on en est à brasser les mythes, de voir également en Shalla Bal un avatar de Pénélope, à en juger par sa manière d'éconduire les soupirants qui se bousculent à ses pieds sur la lointaine planète Zenn-La. Or, dans "The Ultimate Cosmic Experience", on voit se produire l'impensable: le Surfer se fait carrément JETER COMME UN MALPROPRE!!! On a beau nous expliquer, pour atténuer le choc et garder la morale sauve, qu'un Galactus vindicatif a effacé le souvenir de Norrin Radd de la mémoire de son aimée, l'événement n'en constitue pas moins une hérésie pour tout fan du run Lee / Buscema qui se respecte. Mais il y a pire: cette Shalla Bal nouvelle version repousse le Surfer en arguant de son apparence physique, allant même jusqu'à le traiter de "monstre"! On passe donc d'un amour inconditionnel et absolu à de la discrimination pure et simple - bonjour le grand écart! Le clou est joyeusement enfoncé dans le deuxième acte de ce qu'il faut bien nommer une tragédie, et que l'on pourrait intituler "La Tentation du Surfer". Car, si l'attitude de Shalla Bal peut se ramener à une trahison impardonnable, le Surfer en revanche demeure ce "chevalier blanc" à l'âme absolument pure, prêt à sacrifier sa vie plutôt que de renoncer à son intégrité et à ses idéaux. Mais là où la force a échoué, c'est à la corruption que va avoir recours un Galactus soudainement devenu très méphistophélique, dans une magouille brassant allègrement des mythes aussi disparates que celui de Faust et de "La Fiancée de Frankenstein", et qui consiste, pour parler trivialement, à tenter de manipuler le Surfer en lui collant une meuf entre les pattes! Et quelle meuf! Autant la Shalla Bal "officielle" était pure et virginale, autant Ardina (c'est son nom), en tant que tentatrice, et certainement un peu femme fatale sur les bords, est une bombe sexuelle vêtue de façon très suggestive! Dès lors, on s'explique mieux la "redéfinition" du personnage de Shalla Bal car, à l'instar du Surfer, Ardina est une pure création de Galactus, une sorte de Surfer femelle et, pour tout dire, son Ève. D'un point de vue dramatique, c'est donc pour mieux pousser notre héros dans les bras d'une compagne créée tout spécialement à son image (mythe que j'ai nommé de "La Fiancée de Frankenstein"), que Stan Lee le fait rejeter par une Shalla Bal soudain animée de ce qui ressemble fort à des préjugés raciaux, et qui de ce fait perd sa pureté. En conséquence, le Surfer peut désormais se laisser aller à aimer Ardina sans pour autant sacrifier son intégrité, puisque la trahison de Shalla Bal l'a affranchi de ses voeux. Et, à cet égard, il faut bien reconnaître qu'Ardina met le paquet car, sous couvert de communion des âmes et d'extase spirituelle cosmico-métaphysique, c'est bel et bien un coït qui nous est décrit, tout allégorique qu'il soit! Mais le Surfer n'est pas Faust et, contrairement aux attentes de Galactus, non seulement il ne se laissera pas détourner de sa mission, mais de plus c'est sa pureté qui contaminera une Ardina tombée éperdument amoureuse de celui qu'elle était censée corrompre. Dès lors, Galactus n'aura plus qu'à rappeler sa créature au néant, abandonnant à nouveau le Surfer à sa solitude et à ses éternelles lamentations (et à ses cinq doigts, serait-on tenter de rajouter!). Je vous avais prévenu: "The Ultimate Cosmic Experience", rapporté au reste de l'oeuvre considérable de Stan Lee, est une vraie curiosité, pour ne pas dire une incongruité pure et simple, et ce en dépit du fait que l'on soit en présence d'un authentique chef-d'oeuvre du comics. La meilleure manière de le définir me semble encore de le considérer comme une parenthèse, aussi bien dans la continuité marvelienne que dans le devenir du Surfer à l'intérieur de celle-ci car, pour autant que je sache, il n'a depuis 1978 fait l'objet d'aucune réédition aux States - j'ai d'ailleurs dû patienter des mois avant d'en dénicher enfin un exemplaire sur E-Bay. De plus, et la chose constitue une énigme supplémentaire, vous n'aurez pas manqué de noter que l'album n'a pas été édité chez Marvel, mais chez Simon & Shuster, comme si Lee et Kirky avaient délibérément voulu tenir cette oeuvre à l'écart de la mythologie marvelienne, bien que mettant en scène l'un des personnages les plus emblématiques de la "Maison des Idées". En outre, et au-delà de ces simples considérations éditoriales, tout dans "The Ultimate Cosmic Experience" est en totale rupture avec la manière traditionnelle de concevoir un comics, à commencer par la structure même d'un scénario qui prend ses distances avec les sempiternelles et répétitives bastons qui constituent pourtant la base et le fonds de commerce de toute BD super-héroïque. Par le fait, on est ici moins dans l'action que dans la contemplation et, une fois exposé le schisme originel débouchant sur un affrontement Surfer / Galactus au terme duquel la moitié de New-York se trouve dévastée, l'histoire prend un virage à cent quatre-vingts degrés et toutes les confrontations auxquelles on assistera désormais prendront la forme d'un débat philosophique dans lequel les personnages échangeront, en lieu et place des habituels horions et autres rafales d'énergie, des arguments d'ordre moral et métaphysique afin de statuer sur le sort réservé à l'humanité. De même, et comme on l'a vu, on reste tout de même assez interdit de voir l'affaire tourner à la romance dans sa seconde partie, avec l'apparition tout à fait inattendue d'Ardina. Bref, tout se passe comme si les auteurs avaient voulu, une fois dans leur vie, s'affranchir des contraintes narratives et éditoriales du comics classique pour se lancer dans une sorte de Grand Oeuvre porté par un indéniable souffle cosmique, et qui n'est pas sans rappeler les délires métaphysiques de "2001, l'Odyssée de l'Espace", dont Kirby tira un comics pour Marvel qui connut dix numéros deux ans plus tôt. Cette fascination pour l'infinitude des espaces interstellaires, rapportée aux interrogations métaphysique sur la condition humaine face au mystère de la Création, se retrouve toute entière dans "The Ultimate Cosmic Experience", véritable tragédie grecque aux accents cornéliens qui aurait l'immensité de l'univers pour théâtre: une scène à la mesure du talent de Kirby qui, encré une fois de plus par l'excellent Joe Sinnott, donne vie à un space-opera à l'ampleur kubrickienne, et qui préfigure ses futures créations, telles que "The Eternals" ou "New Gods". Par ailleurs, les interrogations et la perplexité que suscite cette étrange parenthèse dans le temps et l'espace marveliens ne vont pas elles-mêmes sans rappeler le délire herméneutique qui se développe depuis 1968 autour de "2001, l'Odyssée de l'Espace", sans toutefois pouvoir un tant soit peu ébrécher le mystère du film. Finalement, la solution est peut-être dans son titre: qualifiée d'"ultimate", cette "experience" pourrait fort bien être la prémonition d'un univers marvelien parallèle, qu'on ne découvrirait que bien des années plus tard, et dans laquelle ce Surfer alternatif pourrait très bien croiser... un Nick Fury black, par exemple! Calimero sort de l'oeuf - version alternative! Jack Kirby se lâche sur New-York: Ben Laden enfoncé! Va-va-voom! Here comes Ardina! Le Kama-Sutra du Surfer! La machine infernale de Galactus Ardina comparaît devant son Créateur... Le cosmos est son royaume!
19 septembre 2008
ET POUR QUELQUES MOLLARDS DE PLUS... (Août 08)
Fin de mois
ET POUR QUELQUES MOLLARDS DE PLUS...
(ou: "Les chroniques auxquelles vous croyiez pouvoir échapper!")
Vu à la télé
LE VAMPIRE ET LE SANG DES VIERGES
(Die Schlangengrube und das Pendel)
de Harald Reinl (1967)
Harald Reinl est une légende chez les bisseux. De 1937 à 1987, il aura enrichi le cinéma populaire allemand de quelques soixante-dix films appartenant à tous les genres, réalisés avec cette conscience professionnelle qui caractérise les bons artisans soucieux de tirer le maximum de scripts souvent plus opportunistes qu'originaux. Si cette imposante filmographie tourne essentiellement autour du "krimi" (entendez: polar d'exploitation allemand, popularisé par les romans de gare de l'auteur-phare Edgar Wallace - un genre pour lequel Reinl tournera deux suites mineures, mais tout à fait intéressantes, à la saga du Docteur Mabuse de Fritz Lang: "Le Retour du Docteur Mabuse" - 1961 - et "L'invisible Docteur Mabuse" - 1962), l'homme s'est surtout fait connaître grâce la série des Winnetou, "choucroute-western" très humaniste dont le héros est un Indien (interprété par l'acteur français Pierre Brice), et dont les trois épisodes, réalisés entre 1963 et 1965, connurent à l'époque un franc succès auprès du jeune public de notre hexagone. À part ça, Harald Reinl fait comme tout le monde dans l'Europe bisseuse des sixties, à savoir pomper la Hammer et son fameux style gothique, courant dont "Le Vampire et le Sang des Vierges" est exemplaire, en ce qu'il constitue un patchwork improbable et cousu au fil de pêche de diverses séquences ayant fait leurs preuves dans moult productions horrifiques de l'époque, ce qui en fait un nanar du meilleur cru et je m'y connais! Au passage, on restera admiratif devant le professionnalisme déployé par Reinl pour parvenir à lier la sauce et maintenir quelque cohérence au joyeux foutoir scénaristique qu'on lui a fourré entre les pattes. Au départ, et comme son titre original l'indique, ça se veut une adaptation de plus du célébrissime conte de Poe "Le Puits et le Pendule", autour duquel on a largement brodé, comme à l'accoutumée. Adonc, le comte Régula (on garde son sérieux, je vous prie, sinon on va pas y arriver!), tristement célèbre dans son coin des Carpates pour ses expériences impies à base de jeunes vierges, subit un châtiment exemplaire: on lui enfonce sur la tronche un masque hérissé de pointes à coups de maillet (je vous fait pas un dessin, vous devez connaître votre Bava, depuis que je vous en rebats les oreilles!), puis on l'écartèle entre quatre chevaux qui n'ont rien de fiscaux. Des années plus tard, un imbécile interprété par Lex Barker (ex-Tarzan à la ramasse cachetonnant dans le bis, et notamment dans la série des Winnetou dont au sujet de laquelle je vous causais plus haut) décide de se rendre au château du comte, pour d'obscures raisons dont je vous épargne le détail par pure charité chrétienne, accompagné d'une bonasse au décolleté pigeonnant et d'un moine pas franc du collier. Après la traversée d'une forêt lugubre et hammerienne en diable où des macchabs poussent sur les arbres (référence à Billie Holiday?), les voici introduits puis piégés nuitamment dans le castel où, entre squelettes, chandeliers, armures et toiles d'araignées du meilleur effet, débute une véritable partie de "Resident Evil", nos héros ayant à louvoyer entre mille chausse-trappes mortels (dont le célèbre pendule de Papa Poe, dis, mon frère!), avant de découvrir le terrrrrrifiant secret qui se cache au coeur de ces ruines sinistres, dans un labo aux mille cornues fumantes et bouillonnantes. Probablement échappé d'un plateau de Terence Fisher, Christopher Lee a profité de sa pause-déjeuner pour venir interpréter le comte Regula, et il ne doit pas avoir tourné plus de vingt plans chichement disséminés en début et fin de métrage, en comptant ceux où il a collé son masque de fer sur le minois de sa doublure, ce qui ne l'empêche nullement d'occuper la tête d'affiche avec un culot imperturbable. Mais c'est aussi ça, le bis, et c'est pour ça qu'on l'aihaimeuuuu!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.youtube.com/watch?v=uDn0gAGneQA
Vu à la télé
LE FANTÔME DU LAC
de Philippe Niang (2007)
En tant que chaîne régionaliste, F3 s'est spécialisée dans ce genre si particulier et si prisé de la ménagère que constitue "la dramatique de fond de terroir". En général ça se passe le samedi soir (créneau télévisuel sinistré s'il en est!) et, faute de représenter une concurrence sérieuse pour les sempiternels "Experts", ça permet au moins à de vieux cabots (ici: Mylène Demongeot) de se constituer un fonds de retraite complémentaire. Échoué par pur désoeuvrement devant ce produit cathodique dont le concept fantomatique ne manqua pas de m'appâter (on ne se refait pas!), je fus au bout du compte suffisamment captivé par l'atmosphère de mystère de cette oeuvrette sans prétention pour la suivre jusqu'en son épilogue sans m'ennuyer une seconde, principalement du fait d'un script dont l'écriture rigoureuse ne laisse jamais tomber la vapeur. En plus, j'adore les histoires de barrages maudits avec ancien village englouti dans la vallée dont on entend les cloches sonner à minuit au fond de l'eau, telles que les Anciens se les racontaient dans les veillées campagnardes pour bien se foutre les jetons à l'époque où F3 était encore dans les couilles de l'ORTF! Dans ces histoires-là, y'a toujours un(e) suicidé(e) qui revient hanter la mauvaise conscience des villageois de sa malédiction, et peut-être est-ce le cas de cette naïade que Pierre et son fiston découvrent inanimée et amnésique (et un peu à poil, aussi!) sur les rives du lac artificiel... En tous cas, elle ressemble trait pour trait à l'institutrice qui, de désespoir, se noya jadis après que son fiancé (l'ingénieur responsable de la construction du barrage) fut retrouvé assassiné... Tout l'intérêt de la chose réside évidemment dans le statut ambigu de la belle inconnue, qui passe constamment du très charnel (et je pèse mes mots!) au très fantomatique, paradoxe savamment entretenu par une réalisation à la fois sobre et efficace. Quant à Pierre et fils, ils auront fort à faire pour défendre leur énigmatique sirène contre l'hostilité croissante de villageois superstitieux entraînés par un curé fanatique, d'autant plus que les cadavres s'accumulent autour du lac et que l'enquête menée par notre héros menace de révéler d'inavouables secrets de famille... Passionnant de bout en bout, si, si, je vous assure...
Cliquez sur le lien pour voir un extrait:
http://www.imineo.com/fantome-lac-philippe-niang/237/extrait-gratuit-5763.htm
Comics
BROTHER POWER THE GEEK #1
par Joe Simon (DC - Octobre 1968)
Pour ceux qui éternuent encore du lait: Joe Simon fut le co-créateur, avec le King Jack Kirby, de Captain America dans sa prime version qui le voyait casser du vilain nazi à l'époque où Stan Lee tirait encore sur les nattes des filles et où Marvel s'appelait "Timely Comics". Une légende du Golden Age donc, qui dessina également les "Commando Boys", "Manhunter", "The Fly" et tout un tas d'autres trucs dont seuls se souviennent les collectionneurs les plus hardcore. Quelque peu oublié face aux gloires montantes du Silver Age, Simon abandonna un temps le comics pour soudainement refaire surface chez DC en 1968, en plein Flower Power, avec "Brother Power The Geek", variation sur le mythe du Golem transposé dans les quartiers hippies d'une mégalopole américaine. Mannequin de chiffons soudain amené à la vie, telle la créature de Frankenstein, par un éclair tombé de la voûte céleste, Brother Power se verra recueilli par une communauté de hippies qui fera son éducation, et dont il deviendra le protecteur contre les Hell's Angels du patibulaire Moon Dawg - car il est bien sûr doté de super-pouvoirs. Son look d'Arlequin dégingandé coiffé d'une serpillère lui retombant sur le visage n'est pas sans rappeler le "Désossé" de la récente série "Secret Six" - comme quoi rien ne se perd jamais vraiment dans le monde du comics. Mais il convient surtout d'insister sur le côté inclassable de "Brother Power The Geek", cocktail savamment équilibré de "teen comics" et de bandes plus traditionnellement superhéroïques, le tout saupoudré d'un légère touche de gothisme. On saluera aussi les préoccupations très "peace and love" de Simon, d'autant plus méritoires qu'elles sont dans son cas trans-générationnelles: l'homme a en effet remarquablement restitué l'atmosphère très "Greenwich Village" des communautés hippies urbaines, et ce au moyen d'un trait virtuose et pétillant de malice, à la limite du "cartoony". Hélas, la mayonnaise ne prit pas, et "Brother Power The Geek" ne connut que deux numéros (vous dire si je suis content d'avoir chopé ce #1 sur E-Bay!), lesquels connurent toutefois une publication française dans le non moins éphémère petit format "Maniaks", édité en "Comics-Pocket" par Artima en 1970. Plus surprenant: Brother Power refera surface en 1989, rappelé à la vie par Neil Gaiman à l'occasion du "Swamp Thing Annual" #5.
Comics
SILVER SURFER
par Stan Lee, John Buscema & Jack Kirby
(Panini - coll "Marvel Omnibus - Mai 2008)
Y'a pas à dire: c'est cher (65 €), mais c'est beau! Et c'est du lourd: l'autre jour, je me suis endormi en lisant cette magnifique intégrale dans mon lit, ben je vous dis pas la bosse que j'ai sur le front! Pensez donc, les dix-huit épisodes cultes du volume 1 du Calimero de la galaxie, tel qu'il débarquait dans sa propre série en Août 1968 sous les crayons magiques de Big John Buscema, après avoir fait ses classes chez les FF (voir volumes 1966 et 1967 de l'intégrale Panini), agrémentés de son fritage avec Quasimodo paru dans "Fantastic Four Annual" #5 et de quelques autres mignardises, ça vaut son pesant d'Arnica! C'est évidemment un plaisir intense que de retrouver ces bandes désormais classiques qui bercèrent notre enfance (enfin, la mienne en tous cas...) et dont les inquiétantes figures, de Méphisto au Hollandais Volant en passant par le Haut-Seigneur et les Frères de Badoon, traumatisèrent par l'expression tourmentée de leurs monstrueux faciès les censeurs gaullisto-pompidoliens. C'est dire la puissance du trait de Big John, qui fit cauchemarder la bourgeoisie française post-soixante-huitarde, au point que "Fantask" fut interdit après sept numéros parus, et qu'un an plus tard, Lug préféra sucrer le Surfer des pages de "Strange", de peur de voir sa nouvelle revue subir le même sort... Par le fait, les premiers épisodes - en gros ceux publiés dans "Fantask", plus quelques autres tel ce sommet de gothisme tourmenté qu'est "L'Héritier de Frankenstein" (#7) - resteront comme des modèles du genre, la performance de Buscema (relevée par le génial encreur Joe Sinnott) faisant oublier le mélodrame perpétuel orchestré par Stan Lee et qui, par sa récurrence insistante, s'avère par moments assez pesant. Les derniers épisodes de la série sont hélas moins intéressants, se résumant à des "showdowns" commerciaux et sans grand intérêt avec des stars de l'écurie Marvel, tels la Torche Humaine (#15) ou ce bon vieux Spidey (#14). Ce volume 1 se terminera en catastrophe sur un #18 dessiné certes par Kirby, créateur du personnage, mais malheureusement encré par les deux pieds gauches de l'insupportable Herb Trimpe. Si vous voulez un élément de comparaison, il suffira de vous référer à l'épisode extrait du "Fantastic Four Annual" #5, dessiné également par Kirby, mais ici encré par Sinnott, de loin celui qui sut le mieux mettre en valeur le trait surpuissant du King. Bref, de la belle édition de luxe, qui remet dans sa cohérence chronologique les précédentes éditions françaises quelque peu anarchiques (et parfois redécoupées, toujours la censure...) et qui est d'ores et déjà un must. Rangez cette info dans un coin de votre cerveau, et ressortez-la opportunément aux alentours du 25 Décembre...
Comics
DC UNIVERSE HORS-SÉRIE #10:
"L'Attaque des Amazones" (1)
par Will Pfeifer & Pete Woods
(Panini - Juillet 2008)
Voici un exemple assez éloquent de la panique éditoriale qui règne actuellement chez Panini, dans le secteur DC. Aux States, la mini-série "Amazons Attack" a été pensée comme un crossover se lisant dans un constant aller-retour avec le volume 3 de "Wonder Woman", récemment entamé. Problème: si les premiers épisodes de cette nouvelle série des aventures de la pulpeuse amazone ont bien fait l'objet d'un album dans la collection "DC Heroes", en revanche ceux qui s'entrecroisent avec "Amazons Attack" demeurent encore inédits dans l'hexagone... Idem pour le crochet effectué chez les "Teen Titans", dont les épisodes concernant la guerre contre les Amazones (et auxquels il est fait allusion dans la mini-série) ne débutent que dans le #38 de "DC Universe", à paraître fin septembre, soit deux mois après ce hors-série! Nous voilà donc avec entre les mains une revue dont la lecture est d'autant plus pénible qu'il nous manque des pans entiers de la chronologie des événements. Le staff de Panini a bien essayé de replâtrer l'ensemble en nous donnant quelques laconiques indications dans ses éditos, mais bon... N'aurait-il pas été plus simple de différer la parution de ce comics au moment opportun, plutôt que d'embrouiller et de frustrer inutilement le lecteur? Il ne manque pourtant pas de matériel en souffrance pour remplir les pages de "DC Universe HS", nom d'un chien! Dommage, car le script de Will Pfeifer est captivant - pour autant qu'on puisse en juger par les fragments de storylines attrapés çà et là - et le trait élégant et minutieux de Pete Woods est parfaitement mis en valeur par une colorisation agréablement sobre. Mon conseil: gardez-vous cette revue sous le coude, et attendez que les diverses pièces du puzzle soient enfin disponibles pour vous lancer dans ce crossover, qui nous montre une JLA éparpillée défendre la Terre contre des hordes de femelles aussi sexy qu'impitoyables. Tout de même, ce qu'il ne faut pas faire! En tous cas, ce n'est pas avec des bourdes de ce tonneau que Panini redorera le blason de DC auprès du lectorat français...
DVD
DARKNESS
de Jaume Balagueró (2002)
Bon, je continue mon inventaire des déstockages à 7 € chez Carouf, avec cette oeuvre hautement référentielle, puisque réalisée par un fan pour des fans. Produit par Brian Yuzna pour Filmax (pépinière ô combien prolifique en petits génies du fantastique ibérique, et qui abrite la fameuse et lovecraftienne "Fantasy Factory" créée par le réalisateur du "Dentiste"), ce second film de Balagueró constitue un spectacle total de très grande qualité, original tant dans sa forme extrêmement élaborée que dans son thème inhabituel (le concept d'obscurité considéré comme entité maléfique en soi), et permet à l'un des auteurs du genre les plus créatifs du moment de se faire plaisir en rendant un hommage vibrant à ses maîtres ès cauchemars. L'abonné à "Mad Movies" se régalera donc à traquer tous les clins d'oeil dont le réalisateur à truffé les corridors de sa maison maudite, qu'il s'agisse d'un père de famille très "nicholsonien" qui pète les plombs et s'acharne sur les portes comme dans "Shining", ou encore des décors très Arts Déco qui semblent tout droit sortis de la grande période baroque d'Argento - et là, on sera évidemment interpellé par la photo de trois vieilles femmes suprêmement inquiétantes, censées représenter le triple visage d'Hécate (déesse de la nuit), et qui renvoient d'autant plus aux célébrissimes "Trois Mères" que l'une des clefs de l'énigme sera trouvée... sous le plancher! Néanmoins, n'allez pas croire que "Darkness" se résume à ce petit jeu de citations car, si Balagueró multiplie les références, ce n'est que pour mieux les pervertir. Ainsi, le jeu consiste à amener le spectateur à croire, par exemple, qu'on est entrain de lui resservir une resucée de "Shining", pour mieux l'attirer sur une fausse piste: les références, de par leur évidence même, sont donc posées dans le film comme autant de chausse-trappes scénaristiques. Hélas, et c'est le seul bémol que j'apposerai sur la partition de Balagueró , toute la sophistication de l'écriture du script n'empêche nullement le spectateur un tant soit peu perspicace d'avoir en permanence un temps d'avance sur le déroulement des événements... Sont-ce les suspects qui sont désignés comme bien trop coupables pour le paraître réellement, ou inversement les coupables qui montrent trop de zèle à jouer les innocents? On ne saurait trop dire, mais les faits sont là... Dommage car, pour le reste, la réalisation est réellement d'une élégance remarquable et fourmille littéralement d'idées visuelles relevées par une photographie somptueuse, les acteurs campent à la perfection des personnages par ailleurs très fouillés et minutieusement caractérisés, et les séquences-choc parviennent à nous prendre à revers avec toute l'efficacité requise. Enfin, l'on reste définitivement conquis par l'ultime plan du film, qui pervertit magistralement l'épilogue - déjà bien équivoque! - de "La Mort aux Trousses", avec une ironie que le grand Hitch, n'en doutons pas, aurait goûté à sa juste valeur!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18353090&cfilm=35130.html
Chris Lee or not Chris Lee? En tous cas, c'est pas Barbara Steele!
Brother Power: comme un air de Désossé...
Le Surfer d'Argent: Calimero sort de l'oeuf!
"Amazons Attack": c'est le moment de sortir les coquilles!
La vie de Patchworkman (1):
Mme Patch m'a fait un beau cadeau!
La vie de Patchworkman (2):
Fuck the JO! Le drapeau tibétain flotte sur la Patchcave!
14 septembre 2008
BATMAN & DRACULA - PLUIE DE SANG
Comics
BATMAN & DRACULA: "Pluie de Sang"
par Doug Moench & Kelley Jones
(Panini - coll "Dark Side" - Juillet 2008)
Je ne sais pas si vous avez remarqué mais, sous ses airs de capitaliste yankee, Bruce Wayne a tout de même des côtés assez british: il vit dans un manoir labyrinthique et poussiéreux, dans lequel s'entassent vénérables armures et autres antiquités séculaires, dont la moindre n'est pas un certain Alfred Pennyworth... Cet atavisme éminemment victorien n'a évidemment pas échappé aux scénaristes qui, à l'occasion de divers "elseworlds", se sont amusés à transposer le mythe batmanien dans le monde du roman noir gothique, l'équipant même en certaines occasions d'une technologie steampunk du meilleur effet. Ainsi, et pour ne citer que les plus connus, on a pu voir un Batman du siècle avant-dernier marcher sur les traces du Docteur Frankenstein dans "Castle Of The Bat" (1994) de Jack C. Harris et Bo Hampton, ou encore affronter un Jack l'Éventreur émigré à Gotham dans le magnifique "Gotham By Gaslight" (1989 - quel beau titre!) de Brian Augustyn et Mike Mignola. Nulle surprise donc à le voir à le voir aujourd'hui confronté à son lointain cousin totémique Dracula dans ce "Red Rain" de 1991, paru chez Panini dans la récente collection "Dark Side" dévolue aux "horror-comics", et qui inaugure une "trilogie vampirique" se poursuivant dans "Bloodstorm" (1994) et "Crimson Mist" (1998).
Ces trois graphic-novels seront pour nous l'occasion de retrouver le scénariste Doug Moench, grand spécialiste du comics horrifique tout au long des années 70-80 et véritable usine à scripts (aujourd'hui, il serait sans doute l'équivalent d'un Geoff Johns, du point de vue de la productivité). Personnellement, je garde un souvenir ému de tous les "Tomb Of Dracula", "Frankenstein's Monster", "Werewolf By Night", "Living Mummy", "Man-Thing", "Morbius The Living Vampire", et j'en passe, qu'il écrivit pour Marvel et qui abreuvèrent la soif inextinguible de bandes horrifiques qui tourmenta mon adolescence... De plus, ce qui ne gâtait rien, Moench était nettement en avance sur les canons de son époque et mérite amplement la palme de "scénariste le plus destroy du Silver Age", notamment par la violence frontale inouïe qu'il développait dans ses bandes, tant superhéroïques que franchement horrifiques. Par exemple, une image persiste dans ma mémoire: celle d'un Morbius tenant à bout de bras, au-dessus de sa tête, l'une de ses victimes égorgée et buvant son sang à la régalade! Pur Moench millésimé! Encore aujourd'hui, où le comics s'est affranchi d'un grand nombre de tabous, je ne vois guère qu'un grand malade comme Garth Ennis pour avoir ce genre d'idées délicieusement tordues...
Après ses exactions chez Marvel, Moench passa chez DC pour se spécialiser dans l'elseworld batmanien, domaine dans lequel on lui doit notamment la mini-série "Haunted Gotham" (2000) - où l'on voyait les parents de Bruce Wayne se faire assassiner par... un loup-garou! - ainsi que divers graphic-novels tels que "Dark Joker" (1993) ou encore les deux volumes de "Book Of The Dead" (1999). Tout ça pour dire que, rien qu'avec lui, la collection "Dark Side" ne risque pas de manquer de matière!
"Red Rain" fait donc partie de cette période, et nous relate l'invasion de vampires dont Gotham-City aurait été victime au début du siècle dernier, menée par un Dracula plus puissant que jamais, et face auquel Batman se retrouve bien démuni... Toutefois, la parade qu'il finira par trouver pour venir à bout du fléau réside dans une idée scénaristique extrêmement audacieuse quoiqu'évidente (on se demande même pourquoi personne avant Moench n'y avait pensé), et que je me garderai bien de vous révéler puisque constituant le twist de l'affaire. L'atmosphère de l'album est totalement étrange, proposant un mélange improbable de deux conceptions du gothisme: celle classique et romantique du roman noir du XIXème siècle, et celle plus moderne et plus punk qu'on retrouve dans des films tels que "Underworld" ou la série des Blade, notamment au travers du personnage de Tanya, sorte de Vampirella au look très Kate Beckinsale qui assiste le Dark Knight dans son combat contre le Prince des Ténèbres. Rajoutez une dose de steampunk par la-dessus (la Batmobile relookée années 1900 vaut son pesant de cacahuètes!), et vous obtenez un comics décidément très zarbi dans ses choix esthétiques...
Au dessin, on retrouve avec tout autant de plaisir l'un des grands oubliés de l'édition française, j'ai nommé le génial Kelley Jones et alors là, plus gothique tu meurs! S'emparant de Batman avec cette "trilogie vampirique", il va triturer le personnage de ses crayons jusqu'à l'amener sur l'un des sommets de sa carrière dans le run mémorable qu'il assurera de 1995 à 1998 sur la série régulière, à nouveau en compagnie de Doug Moench, et dont on n'eut en France qu'un bref mais fulgurant aperçu dans l'éphémère "Strange" version SEMIC. Sur Batman, Jones développe une forme très personnelle de gothisme par la dimension grotesque qu'il injecte dans les canons du genre, et qui en fait une sorte de cousin éloigné de Sam Kieth - pour vous donner une idée (1). Son Batman longiligne et anguleux, aux oreilles démesurées et aux mouvements évoquant autant de fractures, est un constant défi aux règles de la proportion, d'autant plus remarquable que cette apparente hérésie graphique reste totalement maîtrisée, et réussit génialement à produire l'effet escompté: celui d'un monde cauchemardesque et poisseux dans lequel les points de référence se font fuyants, pour mieux déstabiliser le lecteur. Le jeu avec les ombres est également époustouflant et son Dark Knight, dès qu'il s'enveloppe de sa cape dont les replis semblent déboucher sur on ne sait quelle dimension lovecraftienne, se réduit à une flaque de ténèbres prompte à se fondre dans l'ombre omniprésente ou encore, par le jeu des éclairages, à s'enfler démesurément en une silhouette gigantesque, qui n'est pas sans rappeler celle du très inquiétant Spectre, et qui hante un monde quasi onirique aux perspectives déréglées. En tous cas, à l'heure où l'on assiste à une uniformisation de plus en plus évidente du style dans le comics mainstream, Kelley Jones reste l'un des derniers dessinateurs - avec Bill Sienkiewicz, qui a somme toute une approche hyper stylisée assez similaire, notamment au niveau du travail sur les ombres - à avoir proposé quelque chose de réellement nouveau d'un point de vue graphique. À cet égard, Jones a littéralement réinventé Batman, comme peu ont su le faire dans la pourtant longue carrière du personnage, et méritait amplement d'être rappelé au bon souvenir du lectorat français.
C'est désormais chose faite avec ce "Red Rain" qui, même s'il appartient à une période où son style n'était pas encore parvenu à la maturité superbe que l'on peut admirer dans son run sur la série "Batman", ne nous en propose pas moins un monde à la mesure des délires de Moench, tout en ruelles humides et ombrageuses et autres égouts suintants, et où la putréfaction règne en digne maîtresse des lieux. On est donc embarqué en compagnie de deux maîtres de l'horreur gothique dans une atmosphère d'où transpire un étrange malaise, aventure au terme de laquelle, comme vous le découvrirez, Batman s'enfoncera encore un peu plus profondément dans ces ténèbres qu'il affectionne...
Vivement la suite...
Note:
(1): À propos de Sam Kieth, voir ma chronique sur "Secrets" dans les "Mollards" de Mai 2007, mais également "Menace fatale", team-up Batman / Lobo sorti dans cette même collection "Dark Side" - que je vous chroniquerai fatalement un de ses quatre...
Bats vs Drac: du rififi chez les chiroptères!
Une iconographie qui devrait faire triquer les Goths!
Une Batmobile version steampunk...
...et une Batcave aux perspectives "caligariennes"!
Les étranges jeux de capes d'un Very Dark Knight...
Un monde putréfié...
Tanya: un look très "Underworld"
La très belle couverture du Strange #331
08 septembre 2008
L'HOMME SANS OMBRE
Vu à la télé
L'HOMME SANS OMBRE (Hollow Man)
de Paul Verhoeven (2000)
Depuis le célèbre roman de Wells et la superbe adaptation qu'en donna James Whale en 1933, on a tout fait avec "L'Homme invisible": un agent secret redresseur de torts, dans l'excellente série anglaise de Ralph Smart en 1958 (rediffusée plusieurs fois sur Arte), ou cet innocent dépassé par son pouvoir et qui se prenait les pieds dans le tapis dans une comédie familiale de John Carpenter qu'on préfèrera oublier (1). Notre Hollandais Violent, lui, se permet de réintégrer le personnage dans ses fondamentaux tout en filmant une histoire qui n'a strictement rien à voir avec le classique de Wells. Si l'on est amateur de paradoxes, on pourra définir "L'Homme sans Ombre" comme l'infidélité la plus fidèle qu'on ait pu voir en matière d'adaptation. Au-delà en effet de la dramaturgie mise en place par l'auteur de "La Guerre des Mondes", Verhoeven préfère se focaliser sur son personnage-concept, et son Sebastian Caine, magnifiquement interprété par un Kevin Bacon que, selon la formule consacrée, on adore détester, s'avère le digne descendant du Griffith de Wells, auquel il rend des points dans l'exercice de l'abjection. Car, jusqu'à "L'Homme sans Ombre", Hollywood avait réussi à nous faire oublier que l'Homme invisible était avant tout un anti-héros sans équivoque, dont la mégalomanie n'avait d'égale que la mesquinerie, et assez minable au demeurant. Toutes "qualités" que Sebastian Caine reprend à son compte de façon superlative, et qui transcendent l'environnement high-tech que Verhoeven donne à son personnage. Mais il y a mieux: non content d'emprunter à Wells le concept de son héros pour en faire le pivot de son adaptation, le réalisateur en développe et en achève toutes les potentialités malfaisantes que l'auteur avait pour ainsi dire laissées en jachère, et là, on n'est pas volés!
Je m'explique. Imaginons l'expérience qui consisterait à organiser un micro-trottoir et à poser à l'homme de la rue cette question toute simple: "Quelle serait la première chose que vous feriez si vous étiez invisible?" Vous me suivez? Eh bien Sebastian fait exactement la même chose: il s'empresse d'aller mater sa voisine à la toilette et de déboutonner le chemisier de son assistante endormie! Ainsi, si "L'Homme invisible" de Wells se distinguait par sa mesquinerie, celui de Verhoeven se montre lui franchement trivial! Dès lors, le ton est donné, et le moteur central de tous les événements qui nous sont contés dans "L'Homme sans Ombre", et qui trouveront leur épilogue dans un massacre programmé, nous est révélé dans toute sa sarcastique splendeur: il n'est jamais question de rien d'autre que DE CUL!!!
Plus que jamais, on le voit, notre Hollandais Violent se montre irrévérencieux et politiquement incorrect, tout en nous confiant au passage le peu d'illusions qu'il nourrit concernant la nature humaine en général, et celles du sexe "fort" en particulier, dont les motivations ne dépassent que rarement le dessous de la ceinture. "Vous ne ferez pas croire que Wells n'y a jamais pensé!", semble-t-il nous dire avec un sourire en coin, tout en administrant un solide camouflet à la tartufferie internationale: ce sein que nul ne saurait voir, lui nous le dévoile dans la séquence de l'ouverture du corsage, scène d'autant plus torride qu'elle est d'une simplicité confondante et, partant, d'une limpidité absolue, nous renvoyant à notre condition de spectateur-voyeur, voire violeur en puissance, puisque nous nous voyons confrontés à une nudité dérobée, et que nous sommes invités à en jouir...
On se souvient que les diverses exactions commises par Griffith, loin de constituer des crimes spectaculaires à la Fantômas, se résumaient au contraire à des blagues de sale gosse qui finissaient par mal tourner. Une façon pour Wells d'affirmer le caractère infantile de son personnage, immaturité qu'il partage avec le Sebastian de Verhoeven, lequel se comporte comme un adolescent en proie à ses premiers émois sexuels. S'il se trouve que les deux héros ont en commun un indiscutable génie scientifique, tout deux ont également raté quelque chose de la vie, et on songe au fameux message "Work and no play has made Jack a dull boy" répété à l'infini dans le "Shining" de Kubrick, qui caractérisait la hautement symbolique impuissance littéraire du personnage de Jack Torrance. C'est ici une alternative du même ordre qui est signifiée dès le début du film, avec un Sebastian qui épie le déshabillage de sa voisine (et qui, bien sûr, ne parvient pas à "conclure"!) pour être immédiatement rappelé à l'ordre par un écriteau apposé au plafond et l'exhortant à travailler. Le génie a donc un prix, qui est celui d'une certaine frustration sexuelle, et on peut dire que l'invisibilité offre à Griffith et à Sebastian l'occasion de rattraper le temps perdu et d'essayer de récupérer cette enfance / adolescence que leur génie, qu'on imagine précoce, leur a dérobé. N'en doutons pas, si Griffith se contente de jouer des tours pendables à ses malheureuses victimes plutôt que de s'insinuer dans les alcôves pour se rincer l'oeil et le reste, c'est que "ces choses-là" ne pouvaient décemment s'écrire en pleine époque victorienne - un non-dit que Verhoeven s'empresse d'expliciter en faisant de son Homme invisible un authentique obsédé sexuel, l'immaturité commune des deux personnages renvoyant à la perversité "polymorphe" que Freud attribua aux enfants dans un aphorisme célèbre. On admirera au passage la manière magistrale avec laquelle tout est dit dès les premiers plans: le voyeurisme de Sebastian, sa frustration sexuelle conjuguée à son statut de génie scientifique, la rupture avec son ex qui en est la conséquence, la jalousie (sentiment immature par excellence) qu'il nourrit à l'endroit de l'amant mystérieux de celle-ci, etc... Bref, le film dans son entier déroulement est déjà contenu dans ces quelques plans d'exposition, et l'on est mis d'emblée en présence d'un personnage à la fois frustré, obsédé, roué, manipulateur et pour tout dire dangereux, dont on sait déjà qu'on ne peut en attendre que le pire. Une entrée en matière exemplaire.
Autre perversité admirable: celle d'un Verhoeven qui parvient, avec une habileté déconcertante et une ironie diabolique, à noyauter une grosse production estampillée "fantastique grand public à effets spéciaux" pour dissimuler insidieusement sous le vernis de l'"entertainment" un authentique film d'auteur, dans lequel il développe les mêmes obsessions que dans l'ensemble de son oeuvre, y compris sa filmographie européenne nettement plus confidentielle. Il serait sans doute caricatural de dire que derrière "L'Homme sans Ombre" se dissimule en fait un crypto-film-de-cul, mais tout de même on n'en est pas loin, à bien considérer les motivations des différents personnages - à commencer par les "héros positifs", qui au fond ne valent pas mieux que Sebastian considérés de ce point de vue-là: l'"ami", exact contraire de Sebastian qui, bien qu'excellent amant, lui jalouse son génie et n'a pas les couilles de lui dire en face qu'il baise son ex, tandis que cette dernière, qui entre la bite et le génie a clairement fait son choix, n'en rêve pas moins qu'une entité invisible vient la lutiner durant son sommeil... On est décidément en plein Boulevard fessier!
Toujours fidèle à sa marque de fabrique, Verhoeven décline ce qu'il faut bien appeler son détournement de film avec un humour très pisse-vinaigre et non moins savoureux, qu'il est à ma connaissance le seul à pratiquer, ce qui lui vaut de n'être pas toujours bien compris d'une frange de la critique dont la subtilité n'est pas le fort, et qui persiste à considérer ses films grand public au ras des pâquerettes. On se souvient en effet de l'accueil quelque peu glacial qui sanctionna le pourtant hilarant (si, si, je vous assure!) "Starship Troopers" sous forme d'un tollé qualifiant l'oeuvre de pro-militariste (ce qu'elle n'est en aucune façon, contrairement au roman "Étoiles, garde-à-vous!" du très réactionnaire Robert A. Heinlein dont elle s'inspire pour mieux en faire ressortir tout le ridicule - encore un détournement pervers!), voire de fasciste, alors qu'il ne s'agissait en fait que d'une gigantesque pochade déclinée avec le sérieux imperturbable et irrésistible d'un Buster Keaton!
Enfin, tout cela a au moins un avantage, à savoir que le cinéma mainstream de Verhoeven fonctionne aussi bien au premier qu'au second degré, et que les amateurs de bourrinage, spectaculaire, pyrotechnique et autres SFX bluffants (et Dieu sait que ceux de "L'Homme sans Ombre" sont d'une rare perfection et d'une beauté hallucinante) seront sûrs d'y trouver leur compte, aussi bien que les cinéphiles endurcis prisant des plaisirs plus raffinés.
Car Verhoeven est un très grand cinéaste doublé d'un petit plaisantin qui s'avance masqué et, à qui sait un tant soit peu regarder, son immense talent ne saurait rester... invisible!
Note:
(1): Il est même arrivé à ce pauvre "Homme invisible" de se faire sodomiser par Superman, à l'occasion d'une blague graveleuse que Verhoeven ne se prive pas de nous replacer!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces=1119.html
Verhoeven: un auteur sous couverture...
...et qui s'avance masqué!
Un Bacon qu'il vaut mieux ne pas ramener à la maison!
Un héros écorché vif!
Safari au gorille invisible!
05 septembre 2008
THE DARK KNIGHT
Sortie en salle
THE DARK KNIGHT
de Christopher Nolan (2008)
Nom de Dieu! Voilà qu'à peine sorti de la salle tout décoiffé, je n'ai qu'une seule envie: retourner voir ce putain de film pour essayer de comprendre quelque chose à ce qui m'est arrivé! Attention chef d'oeuvre! Oubliez tout ce que vous avez pu voir en matière de cinoche superhéroïque. Balayés les atermoiements marveliens, dont les demi-mesures plombantes ne savent plus quel public draguer, ni s'il faut produire du spectacle familial ou sacrifier au pessimisme ambiant du comics contemporain... Enfoncés les pourtant très présentables X-Men de Bryan Singer et les Spiderman dynamiques mais bien trop nunuches de Sam Raimi... Écrasés les complaisants "Iron Man" et autres hulkeries... Quant aux exactions à la Story / Johnson, elles n'existent même plus, pour tant soit qu'on a ait jamais gardé le moindre souvenir! Car le surdoué Christopher Nolan vient de réussir l'impossible et d'offrir au cinéma, quoique dans un registre radicalement différent, un concurrent qui fait vaciller sur son trône le superbe "Batman, le Défi" du visionnaire Tim Burton. Comme quoi il reste possible, avec un peu d'audace et d'intelligence, d'arriver à produire un blockbuster de pur divertissement tout en se montrant original, et sans réchauffer les sempiternels lieux communs ni pomper éhontément le voisin qui a réussi sa copie. Dès lors, si le public a autre chose que du pop corn dans les mirettes, "The Dark Knight" devrait logiquement casser la baraque et, rêvons un peu, allumer quelques synapses dans l'épicerie qui tient lieu de cerveau aux executives hollywoodiens, pour tirer vers le haut un genre débilitant à force de consensualité et le porter au niveau des comics nettement plus novateurs dont il prétend s'inspirer.
À cet égard, "The Dark Knight" réussit un sans faute: en dépit d'un script très risqué, en ce qu'il multiplie les hérésies scénaristiques propres à s'aliéner les fans les plus intégristes, le film parvient paradoxalement à capter la substantifique moelle crépusculaire et urbaine du Batman contemporain, en proposant un scénar en acier trempé s'appuyant sur des références en béton, et prouvant par là même que ce n'est pas la fidélité pointilleuse à un comics qui consacre la réussite de son adaptation, mais bel et bien l'intelligence que l'on en a et qui fait que l'esprit - ô combien plus important que la lettre - en sera respecté.
À tout seigneur tout honneur, "The Dark Knight" doit au bas mot cinquante pour cent de sa réussite à l'interprétation du Joker que nous offre, tel un magnifique chant du cygne, le regretté Heath Ledger: devant une telle performance, nous ne pouvons que demeurer inconsolables de voir tragiquement interrompue une carrière qui s'annonçait hors du commun. S'il est vrai qu'un film est d'autant plus réussi que son vilain est charismatique, alors Ledger a porté son personnage sur les plus hauts sommets, rendant même des points à l'incarnation pourtant impressionnante que Danny DeVito donnait du Pingouin dans "Batman, le Défi". Il n'est plus question ici de distance prise par rapport au personnage, ni d'histrionisme cabotin mâtiné de dandysme maniéré: autant le Nicholson du "Batman" de Burton était apollonien et cultivait la forme en dépit de ses sombres motivations, autant le Joker campé par Ledger s'avère dionysiaque et plonge ses racines au plus profond du chaos. Dans le même ordre d'idées: autant la prestation de Nicholson était dûment mesurée par un acteur aussi professionnel que narcissique, autant celle de Ledger est immersive et ne craint pas de se perdre pour mieux restituer une sorte d'infinitude et d'absolutisme dans le Mal - encore que ce terme soit assez inexact, et qu'il convienne plutôt ici de parler d'amoralisme. Car si la morale est la mesure de la raison, alors le Joker, qui est l'être déraisonnable par excellence et par définition, ne saurait être autre chose qu'un parfait et absolu anarchiste. Toute règle ou "impératif catégorique" régissant la société des hommes, qu'elle soit logique ou morale, ne saurait avoir une quelconque valeur à ses yeux, puisque le personnage ne reconnaît de valeur à rien et surtout pas à l'argent, sur lequel il s'assied littéralement avant de s'en faire un toboggan, puis d'y foutre purement et simplement le feu (1). D'ailleurs, la vie elle-même ne se trouve pas plus valorisée par un Joker indifféremment meurtrier et suicidaire et, si quelque chose vient soudainement rendre l'existence acceptable pour cet être blasé et suprêmement décadent, c'est précisément l'apparition de Batman.
Cette espèce de dialectique qui se fait jour dans les relations qu'entretiennent Batman et le Joker - chacun devenant la justification ontologique de l'autre dans une sorte d'équilibre cosmique - nous amène à examiner les références sur lesquelles Christopher et Jonathan Nolan se sont appuyées dans le monde du comics. On a beaucoup parlé d' "Arkham Asylum" de Morrison et McKean, ainsi que du "Year One" de Miller et Mazzucchelli. Si ces références ne sauraient être niées, comme nous le verrons plus loin, il n'en demeure pas moins que le premier à inscrire historiquement la relation Batman / Joker dans la dialectique que j'ai décrite n'est nul autre que le génialissime Alan Moore dans son célébrissime graphic-novel "The Killing Joke" (1988), véritable pierre angulaire de l'univers batmanien car, comme à chaque fois que Moore touche à une série préexistante, il y a un avant et un après. Ainsi, la jouissance masochiste du Joker dérouillé par Batman sort en droite ligne du comics de Moore et Bolland et se verra reprise ultérieurement par nombre de suiveurs (2). La fin de "The Killing Joke" nous montrait en effet un Batman et un Joker éclatant d'un rire complice après s'être bien foutu sur la gueule et évoquait, sinon une relation à la "je t'aime moi non plus" telle que celle qui peut unir Corto Maltese et Raspoutine (3), du moins une certaine lucidité des deux personnages quant à leur nécessité dialectique - et ça, ça crée des liens!
Au-delà de cette jubilation du Joker trouvant enfin en Batman sa contrepartie néguentropique, on notera que l'absolutisme anarchisant et chaotique dont il ne se prive pas de dresser la théorie est tout à fait typique des héros de Moore - on pense notamment à "V". Quant à la multiplicité des versions contradictoires données par le Joker sur l'origine de ses cicatrices, elle rejoint là encore l'expédient scénaristique employé par Moore dans "The Killing Joke" pour s'affranchir de la continuité batmanienne: en effet, bien qu'il nous relate l'épisode "Red Hood", généralement admis en tant qu'origines officielles du Joker et tel que repris dans le "Batman" de Burton, le pitre égal à lui-même s'empresse d'ajouter qu'il ne s'agit là que de l'une des nombreuses versions de l'affaire, dont il a oublié le détail et qui pourrait bien n'être qu'un fantasme de plus... Par le fait, dans la mythologie nolanienne, le Joker apparaît soudainement, comme sorti de nulle part ou, plus précisément, comme s'il s'était inventé lui-même, et l'on se prend à songer à la "métaphysique superhéroïque" mise en place par Shyamalan dans "Incassable"... C'est en tous cas la même prise de conscience d'être partie prenante dans l'éternelle confrontation cosmique de l'ordre et du chaos qui anime les personnages de Shyamalan et ceux de Nolan et qui, chez ce dernier, prend sa source dans "The Killing Joke", comics qu'il avoue explicitement avoir recommandé à Ledger, ainsi d'ailleurs que ce chef d'oeuvre graphique qu'est "Arkham Asylum". Concernant cette dernière référence, puisqu'on en parle, force est de constater que le maquillage du Joker, qui se réduit ici à un barbouillage chaotique à des lieues de la cosmétique chichiteuse du gandin Nicholson, est la vivante adaptation des portraits à la Goya qu'en dresse Dave McKean, véritable projection expressionniste de la psychose du personnage - laquelle atteint dans "The Dark Knight" la même intensité que dans "Arkham Asylum", ce qui n'est pas peu dire.
Si donc le Joker se taille la part du lion dans cette entreprise, du fait de la caractérisation très fine et pleine de profondeur qu'en donne le script des Nolan, elle-même portée aux nues par l'interprétation superlative de Ledger, il ne faudrait pas croire pour autant que le reste du casting soit laissé à l'abandon. Batman, par exemple, est beaucoup plus qu'un simple faire-valoir du Joker, et le script rejoint fort habilement la conception moderne du personnage qui, en sa qualité de "vigilante", devient à son tour facteur de chaos (4), comme si chacune de ses interventions censée rétablir l'ordre créait en fait un déséquilibre cosmique que seule une contre-action réactive serait en mesure d'abolir. Dès lors, et au-delà de la simple mise en garde contre la tentation "milicienne" (voir à ce sujet la déconfiture du "Bat-Gang"), la coïncidence des apparitions à Gotham de Batman et du Joker prend toute sa dimension métaphysique, et il est plus que suggéré que la monstruosité incarnée dans le Joker soit en fait la conséquence directe de la névrose batmanienne passée à l'acte. La lutte impitoyable des deux éternels adversaires s'intériorise alors en un combat de Batman contre ses propres démons intérieurs, et c'est là le tour de force d'une histoire écrite de main de maître que de nous présenter un héros au moins aussi inquiétant que le vilain qui lui est opposé - et qui, suprême et ironique retournement dialectique, en apparaît presque comme le vrai "restaurateur de l'ordre"! Le Batman de Nolan est à tel point sur la corde raide qu'il n'a pas trop de deux "Jiminy Cricket" pour lui tenir lieu de conscience morale: le sage Alfred (Michael Caine, impeccable) qui a fort à faire pour endiguer les débordements de son boss, et le roublard Lucius Fox (Morgan Freeman et sa "force tranquille") qui ne lui mâche pas les mots devant le dispositif digne de Big Brother mis en place pour débusquer le Joker, et qui rappelle furieusement le "Brother Eye" élaboré par un Batman au paroxysme de sa parano dans la mini-série "The OMAC Project".
On pourrait jouer encore longtemps au petit jeu des références, tant il ne fait aucun doute que les Nolan soient des batphiles convaincus et érudits. Car ce qu'il convient de retenir ici, c'est la formidable intelligence des personnages et de leurs psychologies, qui dénote une longue pratique du comics. D'où une dramaturgie extrêmement brillante qui, si elle se permet de prendre ses distances par rapport à la mythologie "officielle", ne donne jamais l'impression de trahir son matériau de base, du fait de l'extrême soin apporté à la caractérisation des personnages, appuyée par une interprétation sans faille et qui laisse supposer une direction d'acteurs d'un niveau tout aussi élevé. Et c'est là, n'en doutons pas, que réside le secret de l'exceptionnelle réussite du film: enfin une histoire de super-héros profondément humaine, dans laquelle les personnages sont beaucoup plus que des poncifs interchangeables, des armures creuses ou des costumes chatoyants qui, pareils à un défilé de misses, ne pissent pas plus loin que le bout de leur look. Exit également le bourrinage gratuit, les séquences d'action à rallonge et le tirage à la ligne à coups d'effets spéciaux: Nolan ne pense jamais à son film comme à un Luna Park où il est question de racoler le chaland, et ne laisse pas son staff SFX faire la mise en scène à sa place. Résultat: il nous offre une grande aventure épique aux accents de tragédie milleriens, pleine de morceaux de bravoure réalisés avec la virtuosité qu'on lui connaît et, s'il se paie le luxe de faire péter la moitié de Gotham, ce n'est certes pas pour caresser les bouffeurs de pop corn dans le sens du poil, ni pour faire diversion en mettant en place des cache-misère spectaculaires pour combler les lacunes d'un script indigent. Dès lors qu'il fait appel à la pyrotechnique, c'est pour mettre en miettes rien moins qu'un hôpital: au temps pour le politiquement correct et le spectacle familial! Car le Batman nouveau est noir, désespéré, froidement cérébral, crépusculaire, on y meurt aussi bien individuellement qu'en masse, il n'y a nul happy-end consensuel à en attendre, et encore moins de gamelle conclusive sur fond de violons, puisque la pintade de service se voit impitoyablement cramée, sciemment sacrifiée par l'imperturbable logique d'un scénario au cynisme glaçant.
On le voit, Nolan a réalisé, paradoxe encore impensable il y a peu, un vrai film de super-héros pour adultes, qui jamais n'infantilise son public ni ne le prend pour plus con qu'il n'est - et ça, putain, ça fait du bien! S'il est vrai que "Batman Begins" annonçait la couleur, c'était de façon maladroite, le script de Goyer se perdant dans un acte d'exposition interminable avant de partir sur de multiples lignes narratives au potentiel sous-exploité, pour déboucher sur des personnages à peine ébauchés et peu charismatiques. Ici, le découpage scénaristique mis en place par les Nolan ne laisse aucun temps mort, malgré les incessants rebondissements ouvrant autant de storylines qui seront non seulement développées jusqu'en leurs ultimes ramifications, mais qui en outre convergeront sur la fin avec une cohérence qui tient du miracle, témoignant d'une rigueur d'écriture digne des grands maîtres du comics moderne, elle-même parfaitement soutenue par une réalisation classieuse et un montage impeccable.
Le seul bémol qu'on puisse émettre à la rigueur est le constat d'une certaine précipitation au bout de deux heures de métrage, engendrant une variation de rythme assez préjudiciable à l'ensemble, et qui a pour effet de sacrifier un peu trop rapidement un personnage d'autant plus prometteur que le script avait minutieusement, et depuis les premières lignes, posé les bases de son devenir schizophrènique: j'ai nommé Double-Face. Et c'est là, au bout de deux heures, que la pesanteur de la production hollywoodienne se fait sentir dans toute sa bêtise: en effet, il est désormais de notoriété publique que Nolan avait originalement tourné un métrage de trois heures, que les executives de Warner lui ont demandé de ramener à deux heures trente. Il en résulte cette chute de rythme criante et imparable dans ce troisième tiers de film, principalement due aux coupes que le réalisateur a dû opérer sur son métrage originel. L'affaire est d'autant plus regrettable que la naissance de Double-Face constitue l'ultime rebondissement d'un script décidément imprévisible de bout en bout (vous allez peut-être me trouver naïf, mais durant tout le film je suis resté persuadé que le personnage d'Harvey Dent s'en tiendrait à son rôle "civil" de procureur, et qu'il n'avait été mis en place qu'en vue de le faire apparaître en tant que Double-Face dans le troisième volet!), et que les images du montage initial qui surnagent sont diablement excitantes. À commencer par la tronche de Double-Face, qui fait soudain pencher le film sur une pente franchement horrifique: rien à voir avec le maquillage "à la Freddy", c'est-à-dire façon pizza, dont Tommy Lee Jones était gratifié dans le "Batman Forever" de Schumacher. L'effet obtenu par le staff SFX, abominablement tridimensionnel et assez insoutenablement détaillé, est d'autant plus percutant que Nolan sait ménager le suspense avant de nous le dévoiler, jouant habilement avec les zones d'ombre et les angles de caméra pour établir une savante gradation qui part du seulement suggéré pour aboutir, après moult sadiques minauderies, au franchement montré: effet choc garanti! Hélas, ce personnage si magistralement introduit n'aura jamais la possibilité de donner toute sa mesure: à peine est-il apparu que le voici déjà parvenu au bout de sa tragique trajectoire, alors qu'on commençait tout juste à le trouver intéressant, sacrifié par l'aberration d'un montage à l'emporte-pièce (c'est le cas de le dire!). Que peut-on ajouter, si ce n'est déplorer une fois de plus l'incommensurable connerie hollywoodienne, et espérer que la future édition en DVD ne manquera pas de rétablir ce monument mutilé dans son "director's cut"?
D'autant que c'est le personnage de Dent / Double-Face, au travers de la dualité Chevalier Blanc / Chevalier Noir justifiant le concept-titre du film (au-delà de l'hommage rendu à l'oeuvre de Frank Miller), qui précipite l'épilogue sombre et irrévérencieux de l'aventure, lequel me semble une référence évidente au final plein de scepticisme de "L'Homme qui tua Liberty Valance" de John Ford. En effet, de même que le héros John Wayne s'effaçait devant le politicien James Stewart pour donner force à la Loi dans un Far-West qui en était au moins autant dépourvu que Gotham-City la pécheresse, de même Batman accepte d'endosser le rôle du vilain, drapé dans sa cape de ténèbres, afin que vive la légende d'Harvey Dent, le "Chevalier Blanc" pourtant corrompu, mais dont la raison d'état interdit de dévoiler la déchéance. Après que le commissaire Gordon ait donné à Batman le baiser de Judas, scellant le pacte d'une officialisation de l'Histoire qui, comme dans le film de Ford, fonde toute une nation sur un mensonge, la séquence d'un "Dark Knight" disparaissant dans la nuit avec toutes les Task-Forces de la police à ses trousses ferme la boucle des références en nous ramenant aux premières pages du "Year One" de Miller.
Oui, tout cela est délicieusement noir et, à mon humble avis, ça n'est pas près de s'arranger... À se demander, après ça, comment Peter Parker pourra encore embrasser Mary-Jane sans lui trouver un méchant goût d'aïoli!
Notes:
(1): ...ce qui me rappelle cet album de Lucky Luke (j'ai oublié le titre) dans lequel notre héros se voit taxé d'"immoralisme" pour avoir troué une liasse de billets d'un tir bien ajusté, afin d'affirmer son incorruptibilité. De là à dire que l'argent tient lieu de morale...
(2): Encore récemment, on retrouvait de telles scènes à forte consonance SM dans la mini-série de Sam Kieth "Secrets", qui en outre proposait un Joker assez proche de celui de Nolan (cf chronique dans les "Mollards" de Mai 2007).
(3): Je tiens d'ailleurs Hugo Pratt comme le seul auteur de BD en mesure de rivaliser avec Alan Moore (mais bien sûr, ça n'engage que moi).
(4): À ce sujet, une oeuvre telle que le méga-crossover "War Games" est plus qu'éloquente...
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces=75268.html
Voir également la chronique de l'ami Sigismund:
http://imagesquibougent.canalblog.com/archives/2008/08/24/index.html
Une mise en scène vertigineuse...
Heath Ledger: un Joker insurpassable
Harvey Dent et son fétiche: prémonitoire...
Gordon: enfin un rôle un peu plus étoffé pour Gary Oldman
Batman et sa conscience...
Un Joker plutôt sympathique, dans sa manière de considérer l'argent!
En pleine séance sado-maso!
Un clown peut en cacher un autre...
Vachement Bat, la moto!


















































































































