20 avril 2008
LES TROIS VISAGES DE LA PEUR
DVD
LES TROIS VISAGES DE LA PEUR
(I tre Volti della Paura)
de Mario Bava (1963)
"Mad Movies" renoue occasionnellement avec les classiques, qui nous proposait récemment avec son numéro de Février 2008 un énième Mario Bava. Ma foi, nous n'allons pas nous plaindre d'acquérir à si peu de frais (12,90 €, revue comprise) l'un des fleurons de la filmographie du maître transalpin, d'autant que "Mad" nous gratifie d'une version intégrale, c'est-à-dire incluant les séquences d'introduction et de conclusion assurées par l'icône Boris Karloff, absentes de la VF projetées dans les salles à l'époque et de la plupart des VHS sorties par la suite qui se contentaient de reprendre ladite VF, de même d'ailleurs que les rares diffusions TV. Si l'ouverture est assez classique, nous présentant un Karloff qui joue au "Crypt Keeper", la conclusion en revanche est beaucoup plus intéressante, qui nous dévoile l'envers du décor à l'occasion d'un facétieux travelling arrière, dont je laisse la surprise aux jeunes générations désireuses de découvrir ce chef-d'oeuvre absolu du film à sketches.
1°) "Le Téléphone"
Le premier sketch de cette trilogie nous plonge dans une angoissante situation de harcèlement téléphonique et laisse loin derrière le postérieur et très surestimé "Terreur sur la Ligne" (1979) de Fred Walton, ainsi que le récent remake (2005) que le falot Simon West en a tiré. À tout prendre, ces deux longs métrages, pour honnêtes qu'ils soient, n'inventent rien par rapport au sketch de Bava dont ils se sont très probablement inspirés, et ne constituent finalement qu'un délayage de ce qui est déjà dit de façon beaucoup plus concise et efficace dans l'original. À cet égard, "Le Téléphone", ainsi que "La Goutte d'Eau" dont nous parlerons plus avant, reste un modèle pour tout cinéaste désireux de soigner ses climats plutôt que d'en foutre plein la gueule à ses spectateurs de manière artificielle. La lente mais sûre gradation qui assure notre empathie avec l'angoisse croissante de l'héroïne (campée par l'"angélique" Michèle Mercier) est pour ainsi dire chronométrée, et chaque degré franchi dans le processus qui va de l'inquiétude à la panique affirme une rare maîtrise dramatique. L'on passe ainsi de l'absolu silence à l'autre bout du fil à des menaces de plus en plus précises, fonctionnant selon une dialectique perverse entre le sexe et la mort, comme si la seconde était l'aboutissement logique du premier. Au son (la voix sépulcrale au téléphone) vient alors se joindre l'évocation de l'image lorsqu'il est suggéré que le persécuteur VOIT effectivement l'héroïne, comme de bien entendu fort vaporeusement vêtue. Par ce doute savamment entretenu (s'agit-il ou non d'un bluff de la part du maniaque?), l'image évoquée prend alors une valeur fantasmatique qui identifie les spectateurs que nous sommes au voyeur supposé. Dès lors, ce spectateur / voyeur se retrouve, par ce jeu habile de manipulation, dans une situation perverse assez jouissive puisque la victime lui est soumise. Ne reste plus dès lors à la menace de se concrétiser plus avant, au point de rôder autour de la porte d'entrée sans toutefois se révéler, puisqu'une telle parousie équivaudrait à la mort pure et simple du climat si pointilleusement mis en place.
L'intrigue se dédouble alors habilement pour nous offrir deux coupables potentiels - dont l'un reste d'ailleurs entièrement hypothétique, n'apparaissant que par l'intermédiaire d'une coupure de journal. Ce faisant, l'histoire devient encore plus scabreuse en ce que l'"amie" appelée à la rescousse par notre héroïne hystérique va s'avérer une prédatrice sexuelle tout aussi redoutable, en sa qualité d'ex-maîtresse de notre belle persécutée. En même temps qu'il renforce la situation de voyeur dans laquelle se spectateur se trouve enfermé et qui le tient fermement accroché au défilement des images en lui proposant un champ fantasmatique quasi illimité, ce simulacre pervers de triangle amoureux compliqué de saphisme embrouille encore l'écheveau, dans lequel sexe et mort sont plus liés que jamais.
Pour ouvrir une parenthèse, il est étonnant de voir à quel point le cinéma populaire italien des années 60 peut se faire porteur d'une charge érotique considérable et, contre toute attente, proportionnelle à la pesanteur répressive des instances catholiques, comme si le déchaînement fantasmatique des pulsions était à la mesure du sur-moi qui les tient en laisse, dans une dialectique qu'il est convenu de nommer "de la maman et de la putain". Il en résulte ici un érotisme paradoxalement torride, en dépit de son caractère peu démonstratif (pour ne pas dire désuet en regard de tout ce que l'on a pu voir depuis), dû à une parfaite maîtrise de la suggestion qui ouvre au maximum le champ d'une fantasmatique liée au sexe. Cela s'explique sans doute par la manière dont Bava rôde autour des tabous, frôlant la limite du décemment montrable et s'assurant par la même une efficacité qu'il n'aurait certainement pas atteinte en les transgressant - ce qui aurait pu s'apparenter à une manière de viol en lieu et place du jeu érotique qu'il nous propose. On remarquera d'ailleurs qu'avec la libération sexuelle de la seconde moitié des sixties, le bis transalpin perdra la majeure partie de sa puissance d'évocation érotique pour se faire tout simplement racoleur. Là où le fantasme maintient la pulsion en perpétuelle suspension, l'acte ou sa représentation annihile celle-ci au moment même où il la réalise. Je parlai plus haut de perversité: la voilà mise en actes dans l'écriture cinématographique même, et en son sens le plus étymologique puisqu'on est en présence d'un contournement du tabou, dans lequel le signifié se trouve surdéterminé précisément du fait d'un signifiant se tenant scrupuleusement dans les normes du dicible, avec un zèle qui ne peut dès lors que paraître suspect...
Tout cela est d'ailleurs renforcé par l'esthétique d'alcôve des décors, qui fait cohabiter sans états d'âme art moderne et style rococo, dans une profusion d'un tel tarabiscotage que le mobilier et la bimbeloterie qui constituent l'environnement de l'héroïne envahissent l'espace au point de le rendre étouffant, ce qui est bien évidemment le but recherché. L'inquiétante irréalité de la situation - ou: quand l'impensable devient possible - est d'ailleurs souligné par un éclairage en tons pleins évoquant les fameux tableaux géométriques de Mondrian, auquel renvoie également un découpage de l'espace où s'entrecroisent horizontales et verticales, définissant autant de plans dans le plan. De cet esthétisme pointilleux, témoignant d'un tel culte de l'image qu'il en abolit quasiment la notion de hors champ, Argento saura se souvenir. Continuateur par excellence de l'oeuvre de Bava, et en particulier de sa conception maniériste du giallo, on retrouve dans ses films les plus accomplis toutes les obsessions esthétiques de celui-ci portées à un niveau paroxystique, qu'il s'agisse des éclairages aux couleurs incongrues, qui font du monde une sorte de gigantesque night-club, et auxquels répondent une partition du champ pareillement mondrianesque (voir notamment le très stylisé "Ténèbres"), ou de la multiplication de préférence anachronique des références picturales qui ne craint pas de faire cohabiter le baroque de l'univers lyrique au surréalisme de Chirico, ou encore de passer d'une fontaine de la Renaissance à un speakeasy sorti tout droit de chez Hopper ("Les Frissons de l'Angoisse"). Ceci pour vous dire, mes bons amis, que tout Argento est déjà en puissance dans ce sketch du "Téléphone", et qu'il existe une continuité esthétique évidente qui va de "Six Femmes pour l'Assassin" à "Inferno", au terme de laquelle Argento ressemblerait à un Mario Bava qui aurait gobé un acide.
Pour en finir avec ce premier sketch, et pour la petite histoire, sachez que, si l'on en croit le générique, "Le Téléphone" serait tiré d'une nouvelle de Maupassant. Ben voyons! N'est-il pas de notoriété publique que ce fameux novelliste du XIXème était également un accro du portable? Plus sérieusement, le sketch est en fait tiré d'une nouvelle d'un certain F.G. Snyder, écrivain contemporain très prisé d'Hitchcock, à ce qu'il paraît. Mais comme ledit Snyder n'avait pas l'heur d'être connu du grand public, il a semblé une bonne idée au producteur de créditer le pauvre Maupassant, qui n'a absolument rien à voir dans l'affaire, mais qui fut jugé plus digne de figurer dans le générique aux côtés de Tchekhov et Tolstoï, auteurs des deux tronçons suivants. Bref, l'anecdote démontre une fois de plus et si besoin en était la profonde débilité des producteurs auxquels Bava eut affaire d'un bout à l'autre de sa carrière.
2°) "Les Wurdalaks"
S'attaquant ici à Tchékhov (pour du vrai, ce coup-ci!) Bava nous prouve une fois de plus qu'il ne craint personne, et surtout pas la contemporaine Hammer - que les producteurs de bis italiens s'évertuent alors à imiter - sur le terrain du gothique. Sinistres ruines embrumées, antiques corridors dégoulinants de toiles d'araignées, clairs-obscurs dignes du Caravage, arbres squelettiques se détachant sur fond de nuit américaine, le Maître décline tout l'apparat qui a fait la gloire de Terence Fisher et du fantastique british des sixties avec une maestria déconcertante, repoussant les limites de la célèbre école anglaise avec un expressionnisme aussi éblouissant qu'extravagant et baroque. "Les Wurdalaks" constituent de ce fait un écho à son cultissime premier film "Le Masque du Démon", chef d'oeuvre impérissable du gothisme transalpin que j'ai eu le plaisir de vous chroniquer ici même, adapté quant à lui de Gogol et exploitant pareillement le thème du vampirisme à la sauce slave.
Comme toute nouvelle réussie, et il en va de même des sketches et autres courts-métrages, "Les Wurdalaks" repose sur une idée centrale forte et originale qui illustre une thématique vampirique finalement très accessoire en la détournant des lignes narratives consensuelles, pour la faire bifurquer vers une problématique scénaristique tout à fait inattendue. Parti à la chasse au "Wurdalak", un patriarche laisse à sa famille les consignes suivantes: s'il rentre avant minuit, c'est qu'il sera parvenu à vaincre le monstre et alors tout ira bien; en revanche, s'il rentre après minuit, c'est qu'il sera devenu lui-même un "Wurdalak", et alors le pire est à craindre... Ça a l'air clair et précis, dit comme ça, mais voilà-t'y pas que le vieux farceur se repointe pile-poil pendant les douze coups de minuit... Ce qui va permettre à Bava de jouer une fois de plus les funambules, en équilibre instable sur la ligne ténue qui sépare deux mondes: le patriarche est-il revenu une seconde avant, ou une seconde après minuit? Le doute et l'angoisse vont s'installer dans cet espace de temps infinitésimal, au-delà duquel le même devient l'autre et fait vaciller toutes les certitudes.
Le mythe du vampire, c'est un truisme de le dire, n'est jamais qu'un avatar du thème du double qui traverse de part en part toute l'histoire du genre fantastique, qu'il se nomme Mr Hyde, loup-garou, zombie, ou tout ce que vous voudrez. Or, c'est très précisément cette duplicité qu'incarne, quasiment au pied de la lettre, le grand Boris Karloff qui, en dépit de son âge canonique, nous livre une prestation bluffante - au sens propre du terme. Avec une perversité savoureuse, l'homme souffle le chaud et le froid et met son entourage à la torture, demeurant impitoyablement sur le fil du rasoir tout en penchant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, manifestant un comportement paradoxal d'une indécidable ambiguïté, tant par le dédoublement de ses propos ("Je suis mort... de faim!", lance-t-il malicieusement lors de sa réapparition) que de ses actes, comme le montre par exemple tout le jeu autour de son petit-fils, un nourrisson pour lequel il montre un attachement à la fois compréhensible et suspect, au point qu'on ne sait trop quel sens donner à ses paroles lorsqu'il clame: "C'est mon sang!"
Duplicité qu'il se paie d'ailleurs le luxe de mettre en abyme, en parfaite complicité avec Bava, au niveau même de sa technique d'interprétation qui oscille imperceptiblement entre le premier et le second degré. Karloff incarne ici une sorte de paradigme du Joker, dont on ne sais pas trop si l'on doit en avoir peur ou bien rire de ses facéties: bref, on a rarement vu la fameuse et très inquiétante ambivalence du clown - soit: la coexistence de deux visages superposés - aussi génialement interprétée. Ce second degré, lorsqu'il affleure, est d'autant plus efficace qu'il n'est jamais signifié avec ostentation - tel un Nicholson interprétant le Joker dans le "Batman" de Tim Burton, par exemple - mais au contraire joué sans se départir d'une inébranlable gravité, à peine ébréchée aux moments propices par un éclat de malice passant furtivement dans l'oeil ou dans le sourire, un peu à la manière d'un Maldoror énonçant "avec solennité les propositions les plus bouffonnes" tout en interdisant à son lecteur d'en rire, dans le même temps et au nom de cette même solennité. Karloff est ainsi en parfaite osmose avec Bava, lequel ne procède pas autrement en mettant en place un comique de situation qui vient se plaquer subtilement à la gravité du propos, solennellement déclinée par la grandiloquence gothique.
Cet humour féroce s'exerce principalement aux dépens du prétendu héros, sorte de caricature niaise de chevalier blanc, insupportable à force de bons sentiments et de roucoulades romantiques, qui n'a cesse de démontrer sa parfaite stupidité en persistant à ne pas voir ce qui est évident pour tout le monde. On pourrait même avancer que son inconscience persistante et, il faut bien le dire, très extraordinaire, provient de sa détermination obsessionnelle et monomaniaque à tremper son biscuit! C'est pitié de voir opposé à la perversité karloffienne cet être falot et sans relief, totalement incapable de... duplicité, si ce n'est dans le ridicule apparat romantique derrière lequel il dissimule maladroitement des pulsions pour le moins triviales! Dans un tel contexte de dédoublement, il demeure désespérément SIMPLE, pour ne pas dire simplet! Suprême ironie, Bava sacrifie à son tour à la mise en abyme en confiant ce rôle de faire-valoir de Karloff à Mark Damon, bellâtre assez insipide coutumier des rôles de jeunes premiers dans moult productions du cinéma populaire italien. Sa belle gueule lisse de puceau ne fait pas le poids un seul instant face à la trogne burinée de Karloff, et l'on ne doute pas une seconde que ce dernier va le bouffer tout cru, en tant qu'acteur aussi bien qu'en tant que personnage. Toute la filmographie de Bava, à y bien regarder, est d'ailleurs truffée de telles "mines" de pure ironie, et dont je ne serais pas étonné qu'elles constituent au bout du compte l'expression d'une révolte plus ou moins consciente du cinéaste face à un système de production aussi béotien que mercantile, qui maltraitait ses oeuvres et n'avait aucune considération pour son talent.
3°) "La Goutte d'Eau"
Sur une trame des plus linéaires et proche de la thématique développée par Poe dans des nouvelles telles que "Le Coeur révélateur", d'une structure étonnement similaire, ou encore "Le Chat noir" (à savoir: une vengeance d'outre-tombe se manifestant non pas par des apparitions spectrales, mais par une série de phénomènes désincarnés et obsédants jouant sur la culpabilité de la victime) "La Goutte d'Eau", troisième sketch adaptant une nouvelle de Tolstoï, constitue l'un des exercices de style les plus brillants qu'il m'aient été donnés de voir. Suite au décès de sa patiente, une vieille dame versée dans les pratiques occultes, une infirmière peu scrupuleuse subtilise du doigt de la morte une bague de grande valeur. Dès lors, les phénomènes étranges vont se multiplier: impossible de fermer les yeux de la morte, que l'on retrouve systématiquement rouverts, ni d'effacer de sa bouche un rictus assez épouvantable qui revient avec la même obstination, sans parler de cette mouche qui retourne inlassablement sur le doigt du cadavre, à l'emplacement de la bague volée, et du bruit de cette goutte d'eau que l'héroïne est la seule à entendre. Rentrée chez elle, et confrontée à sa culpabilité dans la solitude de sa maison, elle va vivre une nuit de cauchemar qui va la mener aux confins de la folie.
D'une efficacité imparable, obtenue paradoxalement par une économie de moyens qui confine à l'épure, la mise en scène de Bava nous fait côtoyer les plus hauts sommets de l'angoisse. Point ici de tonitruance des effets ni de procédés paroxystiques, mais au contraire une série de micro-événements à la limite de l'insignifiance, et qui vont finir par envahir tout l'espace dramatique par leur répétitivité obsessionnelle, se résumant à trois phénomènes de nature essentiellement sonore: une persienne qui grince dans le vent, le bourdonnement incessant d'une mouche, et la fameuse goutte d'eau. Ces trois sons, contrastant violemment avec le silence environnemental, et amplifiés par la caisse de résonance que constitue la conscience coupable de l'héroïne, ne tardent pas à devenir plus assourdissants que tout un orchestre philharmonique. Dispensé avec une précision métronomique, chacun de ses sons, lorsqu'il advient, semble suivre le contrepoint d'une partition dûment établie, et l'ensemble finit par définir une pièce de musique concrète parfaitement cohérente. Pour résumer, Bava fait autant ici oeuvre de musicien que de cinéaste en se concentrant sur sa bande-son (ce qui ne va pas sans rappeler les expérimentations délirantes d'un Tati, dans un registre tout à fait différent), en même temps que l'absence absolue de dialogues, induite par la solitude de l'héroïne, nous ramène aux sources du cinéma et à l'expressionnisme exacerbé du muet. Comme si le dialogue, qui tient lieu d'expressivité chez les mauvais cinéastes, était ici évacué par Bava, en tant que délayage bavard, pour aller directement à l'essentiel. À la réitération des trois sons répond ainsi une quête de l'héroïne quant à l'identification de leur provenance: dès lors, épousant le regard de celle-ci, la caméra de Bava passe en revue le moindre recoin de l'appartement par une succession d'inserts délivrés au rythme des sons, procédé qui a pour effet de charger le moindre bibelot d'une potentialité menaçante considérable.
D'un point de vue plus psychologique, la répétitivité (mise en évidence, par exemple, par les TOC qui ont valeur de rituel de conjuration) renvoie à l'obsession, elle-même résultat d'une tentative de négociation avec un sur-moi tyrannique qui culpabilise la conscience: d'où production d'irrationalité, c'est-à-dire, en dernière analyse, de fantastique. On a avec "La Goutte d'Eau" le schéma parfaitement décrit d'une névrose obsessionnelle telle que définie par Freud. Plus que jamais pervers et ambigu, Bava maintien constamment à égalité deux niveaux de lecture possibles: l'un psychologique et rationnel (autopunition par la névrose), l'autre fantastique et irrationnel (vengeance de la morte). Une fois de plus, il oscille sur le fil du rasoir, penchant tour à tour vers l'un ou l'autre thèse, et laissant le spectateur se débrouiller avec sa perplexité. C'est de ce fragile équilibre que la narration tire toute sa dynamique. Ainsi, tout au long de son calvaire, l'héroïne tente de reconquérir son intégrité mentale en rationalisant les phénomènes, mais à chaque fois qu'elle semble y parvenir, voilà que le fantastique opère un retour en force. S'il s'avère que le bruit de la goutte d'eau trouve à chaque fois une explication irréfutable (divers robinets qui fuient effectivement et qu'il suffisait de fermer, parapluie qui goutte dans un seau métallique...), il n'en demeure pas moins que le phénomène ne cesse de se reproduire... Par un habile jeu de déplacement, l'irrationnel n'est pas tant lié au phénomène en lui-même qu'à sa répétition, laquelle trouve son contrepoint (au sens musical du terme) dans le bourdonnement de la mouche, qui n'est irrationnel que dans la mesure où il évoque l'index accusateur de la morte, et le grincement du volet, qui n'est là que pour maintenir la tension en tant qu'artifice gothique. Déplacement par lequel tout ramène l'héroïne à sa culpabilité, au travers de cette répétition des phénomènes vécue comme un harcèlement, sans que Bava ne se prononce jamais quant à sa nature effective ou hallucinatoire. Pire: il se trouve qu'une interprétation "fantastique" n'entre aucunement en contradiction avec une interprétation "psychologique", et vice-versa: les deux thèses se contentent tout simplement de coexister. Dans cette ambiance indécidable, lorsque Bava se décide enfin à nous balancer un effet choc, je vous garantis que ça fait son petit effet!
Un mot pour finir: alors que je visionnais "La Goutte d'Eau" pour la énième fois, j'ai été brusquement frappé d'une illumination. Comme hypnotisé par la succession impitoyable des trois sons, je me retrouvai soudain téléporté dans une baraque en plein désert, au bord d'une voie ferrée, en compagnie de trois cow-boys vêtus de cache-poussière qui attendaient un improbable train. Dans le silence du désert, seuls trois sons se détachaient: une éolienne rouillée dont la roue grinçait inlassablement, des gouttes qui tombaient une à une sur le chapeau d'un cow-boy, et une mouche bourdonnante que l'on finissait par capturer dans le canon d'un révolver... Vous aurez bien sûr tous reconnu cette séquence cultissime! De plus, les cinéphiles que vous êtes n'auront pas oublié que le scénario d'"Il était une Fois dans l'Ouest" fut écrit à six mains: celles de Leone, évidemment, assisté pour l'occasion de Bernardo Bertolucci et de... Dario Argento! Peut-être penserez-vous que je m'avance un peu trop, ou que j'hallucine à mon tour, mais je demeure persuadé que la similitude que je viens d'évoquer est trop belle pour être une simple coïncidence, et qu'il y a une très forte probabilité pour que cette séquence d'introduction anthologique, ainsi que la référence indubitable qui est faite à "La Goutte d'Eau", soit de la plume d'Argento, véritable hommage de l'élève à son maître.
Comme quoi le vieux Mario, à sa manière habituelle pleine de modestie et de discrétion, a laissé dans l'histoire du Septième Art une empreinte plus profonde qu'il n'y paraît...
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.youtube.com/watch?v=QI9zFsknIPg (attention: trailer plein de spoilers!)
L'angélique Michèle Mercier: chaud!
Boris Karloff: sacré monstre ou monstre sacré?
De quoi se prendre la tête!
Le gothisme selon Bava: la Hammer n'a qu'à bien se tenir!
Confirmé: Argento n'est pas le fils du facteur!
Le macchabée récalcitrant de "La Goutte d'Eau"
Sans déc, on se croirait pas dans "Suspiria"?
02 avril 2008
BATMAN BEGINS
DVD
BATMAN BEGINS
de Christopher Nolan (2004)
Au moment où l'on attend "The Dark Knight", second volet de la nouvelle franchise Batman initiée par Christopher Nolan et David S. Goyer, TF1-Vidéo a la bonne idée de sortir "Batman Begins" en édition économique (9,90 €), idéal pour les cinéphiles impécunieux. J'avais quant à moi grand besoin de revoir ce film, car j'avoue que le premier visionnage en salle m'avait laissé une impression assez mitigée... Certes, "Batman Begins" fut d'autant mieux accueilli et apprécié qu'il succédait aux deux bouses réalisées par un Joel Schumacher qui pratique la culture intensive de navets. Mais au-delà de cet effet d'aubaine, et en dépit de qualités évidentes, il n'en demeure pas moins que "Batman Begins" est loin d'enterrer les deux chefs-d'oeuvre de Tim Burton. Si la mise en scène du classieux Christopher Nolan, dont on n'a pas oublié l'excellent polar "Insomnia" (2002), constitue avec les images du chef-op Wally Pfister le véritable point fort du film, en revanche le scénar de bric et de broc que nous propose le très surestimé David S. Goyer plombe irrémédiablement la majeure partie du métrage.
En premier lieu, Goyer se sera durablement aliéné les fans de Frank Miller, en annonçant avant la sortie du film et quelque peu abusivement s'être inspiré du cultissime comics "Year One". Mais au final, le peu qui surnage de l'oeuvre de Miller est tellement insignifiant qu'il devient évident que, sur ce coup, Goyer aurait été bien inspiré de fermer sa gueule. Qu'on me comprenne bien: il n'est pas question de dénier à Goyer le droit d'avoir sa propre vision des origines de Batman, non plus que de s'éloigner de celle de Miller, mais en ce cas pourquoi en appeler à "Year One" pour cautionner son script? Face à ce procédé, le comics-fan se sent légèrement pris pour un con!
Pourtant, à la base, l'option de se concentrer sur l'alter ego Bruce Wayne et de différer au maximum l'apparition de Batman n'était pas une mauvaise idée en soi, et aurait pu constituer un ressort dramatique intéressant. Le problème, c'est qu'elle se délaye dans un script où Goyer tire à la ligne et multiplie les clichés. Ainsi, l'initiation de Wayne aux arts martiaux, qui se limitait à une brève allusion chez Miller, s'enfle ici jusqu'à occuper tout le premier tiers du film et, sans la mise en scène somptueuse de Nolan qui parvient à faire diversion avec talent, on s'ennuierait ferme devant cette histoire déjà vue cent fois dans moult classiques du film d'arts martiaux traitant de prêtres Shaolin et d'initiation à la dure, émaillée de sentences grandiloquentes sur l'art du guerrier, du genre: "Anticipe le terrain", "La rage n'est rien sans la volonté", et tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle vole un boeuf, pendant qu'on y est! Heureusement, Nolan est là pour conférer ampleur et dynamisme à certaines séquences sans cela dénuées de tout intérêt dramatique, comme Wayne et Ducard croisant le fer sur un lac gelé, ou encore le magnifique ballet de ninjas au terme duquel l'élève surclasse le maître (et un cliché, un!) et qui met fin à cette initiation qui avait tendance à s'éterniser.
Le deuxième tiers est encore pire scénaristiquement: le "devenir Batman" de Wayne se résume à quelques fiches bricolages, récitées par le toujours charismatique Morgan Freeman, en nous décrivant par le menu la technologie batmanienne. Ce passage, de loin le plus ennuyeux, n'est pas sans rappeler les sempiternelles séquences obligées de la série des James Bond où Q procède à la distribution des gadgets. Là encore, rien de bien original dans ce catalogue fonctionnaire de cape, costard, grappins, Batmobile, aménagement de Batcave et autres pompes matinales: on s'emmerde ferme et Nolan n'y peut mais.
Le film finit tout de même par trouver son rythme quand Batman prend du service, Nolan ayant enfin quelque chose à filmer. On déplorera toutefois un Épouvantail assez peu inquiétant avec son sac de jute informe sur la tête, et on se prend à imaginer ce qu'un Tim Burton aurait fait d'un tel personnage, exaltant une essence gothique qui, ici, brille par son absence. Si le script de Goyer aligne, là encore sans grande originalité, les figures imposées de l'actionner de base (poursuite de voitures tout à fait gratuite avec destruction de mobilier urbain, course finale contre la montre...), la mise en scène parvient efficacement à noyer le poisson grâce à un montage nerveux et surtout par l'exploitation qui est faite des zones d'ombres ménagées par les superbes décors, et qui restitue Batman à ce milieu urbain dont il n'aurait jamais dû s'éloigner. Là encore, Nolan sait rattraper la sauce avec brio, et relègue au second plan les faiblesses du script, parmi lesquelles un twist foireux - la révélation de l'identité de Ras Al' Guhl, dont on avait deviné dès le début qu'il ne s'agissait pas du Fu-Manchu d'opérette entr'aperçu dans le monastère. Un bémol toutefois: j'ai du mal à m'expliquer que Nolan soit aussi peu à l'aise dans les scènes de baston, cadrées et montées de façon totalement incohérente, sans aucune préoccupation "chorégraphique" et à la limite de l'illisibilité. Étonnant, de la part d'un film dont toute la première partie se réfère aux codes du cinéma d'arts martiaux asiatique, lequel a précisément su s'imposer par sa conception chorégraphique des combats, toujours réalisés avec une précision quasi maniaque.
Néanmoins, tout n'est pas à jeter dans cette nouvelle approche du Batman, loin s'en faut. Ainsi, l'un des atouts majeurs du film consiste paradoxalement à s'être radicalement démarqué de la vision burtonienne, et plus précisément de son aspect "fête foraine bigarée", par lequel le papa de "Beetlejuice" marquait sa distanciation humoristique. En effet, "Batman Begins" tourne délibérément le dos à tout cet apparat gothico-expressionniste pour cultiver résolument un premier degré qui fleure bon la désespérance des classiques du polar noir. Traités avec un sérieux imperturbable qui confine au tragique et une théâtralité quasi lyrique, les personnages acquièrent une dimension ténébreuse encore jamais vue dans la profusion contemporaine de superheroes-movies qui préfèrent jouer la carte du héros positif et du méchant caricatural, spectacle familial oblige.
Caricaturant la caricature en y injectant une certaine cruauté, Burton était parvenu à enfumer les executives de la Warner et à dissimuler avec pas mal de perversité un film d'épouvante plein de sous-entendus freudiens sous les oripeaux d'un blockbuster tous publics. Mais derrière le Luna Park de "Batman, le Défi" (voir "Mollards" de Janvier 2007) se profilait clairement la lugubre fête foraine du "Freaks" de Tod Browning, et Warner eut tôt fait de limoger Burton au profit du bien plus inoffensif Schumacher. Nolan et Goyer, eux, abordent l'atavisme "draculéen" de Batman de manière frontale et sans plus tergiverser: certes, le côté freudien passe à la trappe avec des personnages quasiment asexués (en effet, ce n'est pas la nunuche Katie Holmes qui peut rivaliser avec les bombasses interprétées par Kim Basinger et Michelle Pfeiffer...), mais en revanche l'oeuvre y gagne un style désespérément crépusculaire qui en fait toute l'originalité. Ici, ça déconne pas, et on ne badine pas avec les ténèbres: l'ombre envahit le moindre recoin de l'image, projection de la gravité intérieure et non moins obscure des personnages, et même les saillies ironiques d'Alfred sont diffusées au compte-gouttes. Et au final, c'est moins par sa continuité narrative maladroite que par cette attaque frontale, laissant de côté toute coquetterie et tout tarabiscotage, que "Batman Begins" se rapproche du "Year One" de Miller, oeuvre tout aussi directe, tragique et désespérée, fondant de manière séminale le mythe moderne du Batman "post-Crisis". Au vu des trailers de "The Dark Knight" que l'on trouve un peu partout sur le Web, il semblerait que ce second opus persiste dans cette approche tout en premier degré, si l'on en juge par son Joker grimaçant et plus blafard qu'un zombie (dernier rôle du regretté Heath Ledger), qui semble aussi éloigné que possible de l'histrion décadent auquel on était habitué, tel qu'interprété chez Burton par un Nicholson au sommet du cabotinage.
Autre atout de "Batman Begins": son casting en béton. Christian Bale, coutumier des personnages quelque peu perturbés (cf "American Psycho", "The Machinist"...), campe à la perfection un Bruce Wayne taraudé par ses obsessions et Liam Neeson, fort de la science du sabre acquise dans la prélogie "Star Wars", fait un Ras Al' Guhl très crédible et ambivalent à souhaits, parvenant à nous faire ressentir la monolithique certitude du fanatisme. N'oublions pas Morgan Freeman, excellent dans son registre habituel de père de substitution, et le monument Michael Caine dont l'ironie flegmatique typiquement british colle impeccablement au personnage d'Alfred. On regrettera toutefois que le rôle du Commissaire Gordon, réduit par le script de Goyer à la portion congrue, ne donne pas à Gary Oldman la possibilité d'exprimer toute l'étendue de son talent. Personnage central et volant presque la vedette à Batman dans le "Year One" de Miller, Gordon est ici un personnage falot se contentant de jouer les utilités, ce qui est tout de même dommage.
Par ailleurs, cela me semble symptomatique des rapports ambigus que Goyer entretient avec l'oeuvre de Miller, à savoir qu'il s'en démarque complètement tout en en laissant surnager des scories çà et là sous forme de ligne narratives qui, pour faire plaisir aux fans, n'apportent pas grand chose à l'ensemble et s'avèrent au final aussi anecdodiques qu'inabouties. Citons par exemple la référence au parrain Carmine Falcone, intrigue centrale de "Year One" - prolongée brillamment dans cet autre chef d'oeuvre du comics qu'est la mini-série "Amère Victoire" de Jeph Loeb et Tim Sale - qui tourne ici en eau de boudin et dont le film aurait fort bien pu se passer, ou encore la présence quasi subliminale de flic ripoux Flass, lui aussi important chez Miller, mais bien moins que Bullock qui est ici curieusement absent bien qu'étant devenu au fil du temps l'un des piliers des séries régulières. Bref, on s'interroge devant les choix scénaristiques de Goyer, particulièrement lorsqu'on les rapporte à l'exploitation qui en est faite: certes, l'on m'objectera que les personnages empruntés à Miller sont là pour évoquer la corruption qui règne à Gotham City, elle-même déterminante du devenir de Bruce Wayne. Mais il n'en demeure pas moins que le sentiment persiste d'une storyline primitive envisagée un temps pour être ensuite abandonnée et dévier vers des personnages plus hauts en couleurs, tels que Ras Al' Guhl et l'Épouvantail - peut-être à la demande des producteurs, toujours avides de spectaculaire... Et, en dépit des qualités du film, je n'ai pas pu me départir en ce qui me concerne d'une impression de scénario partant dans toutes les directions et manquant cruellement de cohésion, sans parler des clichés évoqués plus haut dans lesquels il retombe inévitablement.
En dépit du plaisir que m'a apporté le traitement formel de ce Batman et que je ne bouderai pas, tant il est vrai que, malgré les réserves que j'ai pu formuler, je me suis honnêtement diverti, il n'en demeure pas moins que cette reprise de la franchise m'apparaît comme une semi-réussite... Mais il est également vrai que les fans de comics ont la réputation de n'être jamais contents, du moins à cent pour cent, devant les adaptations cinéma qui leur sont proposées... Si les deux films de Burton demeurent pour moi difficilement surpassables, ça ne m'empêchera pas d'aller voir "The Dark Knight", en espérant que cette fois l'essai sera transformé: en effet, pour peu que Goyer se fende d'un script un peu plus rigoureux et original, Nolan est en capacité de nous offrir un grand film. Wait and see...
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces=33370.html
Regardez-un peu ce qui nous tombe sur la gueule...
Pourvu qu'il nous mette pas le grappin dessus!
Christian, c'est de la Bale!
L'Épouvantail épouvanté!
Le poids des maux, le choc du poteau!
Et y'a même le lecteur de CD!
La Batcave: manque plus que l'électricité!
07 décembre 2006
Les démons de la nuit
DVD
LES DÉMONS DE LA NUIT (Shock)
de Mario Bava (1977)
Si l'on excepte le téléfilm "La Venere d'Ille" (1978), d'après la nouvelle de Mérimée, et le posthume "Les Chiens enragés", tourné en 1974 mais qui ne sortira que bien plus tard suite à un embrouillamini juridique, "Shock" (baptisé "Les Démons de la Nuit" lors de sa sortie française, mais plus connu sous son titre original en VHS et DVD) est le dernier opus de Mario Bava. Une rumeur insistante veut que le film soit l'oeuvre non créditée de son fils Lamberto, qui occupait le poste d'assistant-réalisateur, et qui aurait remplacé Bava, malade et très affaibli, sur le tournage. Bien que le fiston ait toujours nié ces allégations et attesté que "Shock" était un film de Mario Bava à part entière, la rumeur n'en persista pas moins, ne voyant dans ces dénégations que fausse modestie et piété filiale. Dans ce débat, chacun se positionnera comme il l'entend mais, en ce qui me concerne, j'ai du mal à voir dans "Shock" une oeuvre de Lamberto Bava. La raison en est que, tout bis qu'il soit, il s'agit d'un sacré bon film, et que je ne trouve rien dans la lamentable filmographie de Lamberto qui lui soit comparable de près ou de loin d'un point de vue qualitatif. Si, esthétiquement parlant, Mario Bava a un fils, il s'agit bien entendu de Dario Argento, c'est une évidence. Ce qu'il a appris de son père spirituel, notamment en matière de giallo, le disciple le transcende brillamment en 1975 avec "Les Frissons de l'Angoisse", qui constitue non seulement son chef-d'oeuvre absolu, mais peut-être aussi le plus grand giallo jamais tourné. Or, si "Shock" s'éloigne du giallo par son thème strictement fantastique (hantise et possession), il reste en revanche ancré dans le genre par le traitement qu'il en donne. Tout dans le visuel du film renvoie au giallo en général, et en particulier aux "Frissons de l'Angoisse", dont il est visible que les producteurs de "Shock" ont cherché à exploiter le succès. Quant à Mario Bava, il remplit le cahier des charges avec le talent et l'application qu'on lui a toujours connues, en bon artisan trop modeste pour avoir fait carrière. Dès lors, pourquoi grands dieux chercher la patte maladroite de Lamberto Bava derrière des images sur lesquelles plane si ostensiblement l'ombre d'Argento? Dire que "Shock" plagie "Les Frissons de l'Angoisse" serait abusif, les scénarii des deux films n'ayant strictement rien en commun. Mais il n'en demeure pas moins qu'il ne se passe pas une minute de "Shock" qui ne renvoie au chef-d'oeuvre d'Argento, comme dans une sorte d'hommage permanent. L'élément le plus évident est bien sûr la présence de Daria Nicolodi, épouse d'Argento à l'époque et sorte d'archétype de la "femme argentienne", en têtes d'affiches des deux films. Mais on remarquera également un certain nombre de ces colifichets macabres qui participent de l'ambiance si particulière des "Frissons de l'Angoisse", tels ces dessins d'enfant où le trait naïf contraste violemment avec la cruauté des scènes représentées, ou encore ces ribambelles inquiétantes, en peluche chez Bava et en papier chez Argento - décapitées avec délectation par les mains gantées de l'assassin. Et ainsi de suite, jusqu'à la musique du groupe Libra qui met un point d'honneur à sonner plus Goblin que nature. Bref, tout se passe comme si on avait ignoré la thématique constitutive du giallo pour n'en conserver que la forme, afin de replaquer celle-ci sur un film de fantômes, et déboucher de la sorte sur un hybride dont la tonalité inhabituelle est pour le moins curieuse, pour ne pas dire inédite. Plus insolite encore, le cahier des charges de Bava, qui consiste comme on l'a vu à reproduire le style des "Frissons de l'Angoisse", aboutit à cette situation singulière dans laquelle le maître s'inspire de l'élève qui l'a dépassé, et pour qui il fut lui-même source d'inspiration, comme en témoigne la fameuse "trilogie animalière" d'Argento. En effet, ce triptyque de gialli constitue pour ce dernier un galop d'essai où il affine son style si particulier avant que de nous livrer le classique absolu et définitif du genre. Pour Mario Bava, inventeur incontesté des codes du giallo (voir: "La Femme qui en savait trop", "Six Femmes pour l'Assassin", "Il rosso Segno della Folia", "La Baie sanglante", "L'Île de l'Épouvante", etc...), "Shock" constitue en quelque sorte un étrange "retour sur investissement". En tous cas, ce chassé-croisé maître / élève donne naissance à un petit chef-d'oeuvre du bis italien. Le synopsis est des plus simples: après un long séjour en hôpital psychiatrique suite au suicide de son mari junkee, Dora revient habiter la maison où elle vécut avec celui-ci en compagnie de son fils et de son nouveau compagnon. Immédiatement, les événements insolites se succèdent, derrière lesquels Dora est amenée progressivement à voir la patte de son fils, qui multiplie les attentats contre elle au moyen des objets les plus familiers. Dès lors, nous sommes tiraillés entre deux interprétations: soit l'attitude maléfique du bambin est le fruit d'une tension oedipienne par rapport à Bruno, le compagnon de Dora, soit le mari défunt possède l'enfant et cherche par-delà la tombe à s'assurer l'exclusivité sur sa veuve. Le scénar, écrit à quatre mains, parmi lesquelles celles de Lamberto Bava et de l'incontournable Dardano Sacchetti, nous égare délicieusement en mettant tour à tour l'accent sur l'une ou l'autre des hypothèses. La tension monte encore d'un cran lorsque Dora commence à avoir des visions d'horreur, et l'on se demande si notre héroïne replonge dans une folie paranoïaque de type "polanskien", ou si elle est objectivement la victime d'un spectre malveillant. Là encore, le script et la mise en scène jouent habilement sur les deux tableaux, se gardant bien de nous apporter la réponse, repoussée jusqu'aux ultimes minutes du film. Rebondissant d'un mur à l'autre dans la maison, rasant le sol comme un rat sournois, s'attardant sur les bibelots les plus insignifiants qui se chargent soudain d'une lourde menace, errant le long des couloirs et des escaliers telle un courant d'air fantomatique, la caméra de Bava instaure un climat des plus vénéneux, relevé de saillies d'une cruauté surprenante (une lame de rasoir entre deux touches de piano!) et de scènes franchement perverses (le bambin allongé sur Dora dans un simulacre de coït). La tension grimpe ainsi inexorablement jusqu'au final, qui nous lance sur les pas de Dora, persécutée par une présence spectrale qui gagne à chaque seconde en effectivité, dans une poursuite interminable et riche en adrénaline au cours de laquelle Bava parvient à nous emballer le coeur et à nous faire sursauter désagréablement à diverses reprises, au moyen d'effets très simples mais magistralement amenés. Si vous m'en croyez, vous vous jetterez sans plus attendre sur ce DVD vendu avec le "Mad Movies" de Décembre pour la modique somme de 9,90 €. Merci les gars, pour cet ultime opus où le roi du bis italien tire sa révérence de façon inoubliable. Cliquez sur le lien pour voir la bande annonce: http://videodetective.com/default.asp?frame=http://videodetective.com/home.asp?PublishedID=790348 Daria planquée... Daria épouvantée... Daria palpée... Daria... hum... de dos! Un gamin maléfique... John Steiner: mauvaise pioche!
30 octobre 2006
MASSACRE A LA TRONCONNEUSE
DVD
MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE
(The Texas Chainsaw Massacre)
de Tobe Hooper (1974)
Avant que de devenir le classique que l'on sait, "Massacre à la Tronçonneuse" fut surtout un mythe. Ses apparitions à grand tapage en 1976 au Festival de Cannes (1), et à celui d'Avoriaz où il remportait le Prix de la Critique (2), relayées par une presse unanimement dithyrambique et prolixe en superlatifs (film insoutenable, sommet de l'horreur, limites du supportable explosées, etc...) en firent une oeuvre "prématurément culte" - j'entends par ce paradoxe qu'elle se trouva spontanément et universellement adulée avant même que d'avoir été vue, allant même jusqu'à se poser en étalon de la production horrifique contemporaine. Aujourd'hui reconnu comme le chef d'oeuvre qu'il est effectivement, le film de Tobe Hooper fut d'abord pour le public français une sorte de fantasme universel à la pesanteur mallarméenne, sa réputation sulfureuse se trouvant d'autant plus exacerbée qu'il demeurait invisible dans l'hexagone. Car la censure n'était pas un vain mot sous la présidence du soi-disant très libéral Giscard d'Estaing, lequel n'avait à cet égard rien à envier à ses prédécesseurs gaullistes. Ainsi, "Massacre à la Tronçonneuse" se vit in petto interdire dès son arrivée dans nos contrées, exemplaire en cela de l'inquisition dont furent victimes nombre de films d'horreur durant le septennat de l'accordéoniste diamantaire. L'un des cinéastes les plus persécutés fut sans aucun doute l'infortuné Lucio Fulci (3), alors dans sa période la plus explicitement macabre, qui vit plusieurs de ses très dérangeants brûlots amputés de leurs saillies les plus transgressives, partageant ainsi le sort de son illustre inspirateur George A. Romero, dont le mythique "Zombie" se fit quant à lui purement et simplement interdire. Et, puisqu'on est au rayon des classiques maudits, citons également le "Mad Max" de George Miller qui subit quelques véhéments coups de ciseaux avant que d'entamer une seconde carrière en version intégrale après l'avènement de Tonton.
On peut toujours se demander si, sans son interdiction, "Massacre à la Tronçonneuse" eût été l'objet de vénération qu'il est devenu. L'interdit exacerbe le désir, c'est un lieu commun de le dire. À mon sens, le phénomène est beaucoup plus subtil et tient à ce que les censeurs, pour réactionnaires qu'ils fussent, se montrèrent insuffisamment réactifs! En effet, comme je l'ai signalé, le film connut quelques diffusions festivalières avant que de tomber sous l'anathème: cette brève période de rémission suffit à enclencher le mécanisme du mythe, au travers d'une tradition orale mise en place par les quelques happy few qui avaient eu la chance de le voir. Je puis vous en parler pour l'avoir vécu, alors adolescent: dans le Landerneau du fantastique, l'immense frustration des fans engendra un buzz croissant au fil du temps qui s'enfla au point de prendre des proportions délirantes. Personne n'avait vu le film, mais tout le monde en parlait comme s'il eût été urgent de le sauver de l'oubli auquel le vouaient les censeurs. Il se trouva même quelques mythos (j'en ai rencontré...) pour prétendre l'avoir vu à telle ou telle occasion exceptionnelle, et pour relater avec force détails quelques scènes plus ou moins imaginaires et de préférence outrancières, lesquelles se mettaient immédiatement à circuler comme autant de légendes urbaines, s'enrichissant à chaque transmission. Chacun mentait effrontément, et feignait de croire au mensonge de l'autre qui lui rendait la politesse mais, à travers ce délire affabulateur, le film, même réduit à l'état de fantasme, demeurait culturellement vivant: les censeurs avaient perdu la partie!
Puis Tonton arriva, et l'on fut enfin en mesure de le voir dès 1982 sans restrictions ni coupures, de même que son compagnon d'infortune "Zombie" (4). On aurait pu raisonnablement craindre une certaine déception, à confronter ainsi la réalité au mythe, mais il n'en fut rien. "Massacre à la Tronçonneuse", lors de sa sortie officielle en France et visionné sur grand écran, je me le suis pris dans la gueule dans toute son hystérie traumatisante, j'ai fermé les yeux comme une midinette, j'ai labouré les accoudoirs, j'ai demandé pardon et appelé ma maman, j'ai prié Dieu, moi, le mécréant, pour que ça s'arrête mais ça ne s'arrêtait pas, oh que non, le cauchemar s'étirait interminablement et empirait de minute en minute, bref je suis sorti de là chancelant avec l'impression d'avoir été passé à tabac... et absolument ravi!
Après cette sortie tardive, on était en droit de penser que le soufflet allait retomber, mais non... les geeks en parlaient toujours autant, et le film continuait à défrayer la chronique, plus culte que jamais... Pire, je me suis rendu compte que le délire continuait, et que certaines gens qui avaient à présent EFFECTIVEMENT vu l'oeuvre lui avaient superposé un autre film, fantasmatique celui-là, plein de sang, de tripes, de mutilations diverses, et que ces spectateurs-là ne mentaient pas, ou du moins pas délibérément: la puissance suggestive de "Massacre à la Tronçonneuse", sans doute aidée en cela par un mythe développé depuis des années, les avait tout bonnement fait halluciner!
Évidemment, une vision "objective" nous persuade qu'aucune de ces horreurs n'est ostensiblement montrée dans le film de Hooper: tout ce qui est mutilation se passe indéniablement hors champ, ou à l'abri de paravents qui viennent fort opportunément s'interposer entre le spectateur et une horreur par trop démonstrative, tel par exemple le dossier du fauteuil roulant qui nous épargne le découpage du paralytique. Le procédé du meurtre hors champ n'est pas nouveau dans le cinéma, il est même aussi vieux que l'autocensure. Mais là où Hooper se montre génial dans sa manipulation de nos émotions, c'est qu'il parvient à nous persuader qu'il ne s'autocensurera pas, qu'il nous montrera tout et nous demeurons convaincus qu'il va nous infliger jusqu'à la lie et in extenso le spectacle tant redouté. Lorsqu'il se décide à changer d'angle, il est trop tard: les spectateurs les moins endurcis ont déjà les yeux fermés pour échapper à ce qui s'annonce comme insoutenable. C'est ainsi, j'imagine, que certains d'entre eux ont pu en toute bonne foi substituer un fantasme des plus horribles à l'objectivité des images.
Cet effet magistral, réitéré tout au long du film, tient sa réussite d'une mise en condition préalable et sans faille du spectateur: d'un bout à l'autre, nous restons convaincus que Hooper est capable de tout et ne nous épargnera rien. Dès lors, il joue avec la durée et nous emmène à la limite de l'inconcevable, un peu comme dans un simulacre d'exécution. À chaque climax, nous nous retrouvons au bord du pire, mais celui-ci nous est épargné in extremis, avec en filigrane cette idée insupportable que ce n'est que partie remise. Hooper s'amuse de nos nerfs comme un "escroc du gouffre", pour reprendre une expression de Cioran, équilibriste flirtant avec la ligne rouge du gore sans jamais la franchir, quoi que certains aient cru voir...
Si le réalisateur réussit ce sublime coup de bluff qui ne parvient à rien moins qu'à faire douter le spectateur de ses sens et de sa mémoire, c'est qu'il a su préalablement le mettre au bord de la crise de nerfs avec une atmosphère telle qu'on n'en avait jamais vue auparavant. De fait, nous sommes littéralement et perpétuellement agressés: ambiance hystérique, personnages hurlants, plans approximatifs, image crade et poisseuse, caméra hyper mobile et chaotique, acteurs poussés dans leurs derniers retranchements par un réalisateur sadique, d'où une atmosphère psychotique palpable sur le plateau, tout est fait pour déstabiliser le spectateur et l'immerger dans la plus extrême confusion: de là vient qu'il n'est plus certain de ce qu'il a pu voir, des lambeaux d'hallucinations collés aux paupières et se souvenant du film comme d'un mauvais trip d'acide, ce à quoi "Massacre à la Tronçonneuse" ressemble indubitablement.
On s'émerveillera toujours du résultat obtenu par Hooper eu égard aux moyens ridicules dont il disposait. Plutôt que de mettre les petits plats dans les grands et de chercher à louvoyer avec les apparences, il assume totalement le caractère cheap de son métrage et va même jusqu'à en rajouter plusieurs louches dans le style "film d'amateur". Aidé en cela par le génialissime chef-op Daniel C. Pearl, Hooper se vautre dans l'interdit stylistique en simulant une technique défaillante: contre-jours intempestifs, cadrages foireux, surexposition, caméra portée mais plus volontiers secouée, acteurs non professionnels, gros grain dû au 16 mm gonflé, autant de "défauts" qui font ressembler l'objet à un film de vacances tourné par un profane sans technique. Or, quoi de plus réaliste qu'un film d'amateur? En singeant le cinéma familial par la reproduction des faiblesses qui en font le style, Hooper confère à son film une charge naturaliste sans pareille. Loin des artifices des studios, en plein décor naturel et avec une équipe de tournage réduite à sa plus simple expression, Hooper actualise le manifeste édicté par les Truffaut, Rohmer, Rivette, Godard et filme une oeuvre que l'on peut qualifier sans hésiter de "Nouvelle Vague horrifique", sur les traces de Romero qui revendiquait une approche similaire du genre avec "La Nuit des Morts-Vivants". Ce style très particulier, parfois désigné sous l'appellation nauséeuse de "sick-movies", sera notamment illustré par les deux premiers opus de Wes Craven "La dernière Maison sur la Gauche" (1972) et "La Colline a des Yeux" (1977), ou encore, plus près de nous, par le fameux "Projet Blair Witch", qui radicalise l'amateurisme assumé en donnant la caméra aux acteurs.
Mais sous ce faux semblant d'approximation, "Massacre à la Tronçonneuse" est un film d'une maîtrise rare et d'autant plus surprenante qu'il s'agit d'une première oeuvre. Cela explique qu'il continue à fonctionner au quart de poil plus de trente ans après sa réalisation, même si le temps, les disciples zélés et les multiples pompages ont quelque peu émoussé (mais si peu!) son impact originel. On s'étonnera toujours, là où certains claquent des millions dans des effets aussi foireux que prétentieux, de voir le parti que tire Hooper de trois fois rien: le décor hallucinant construit avec un ossuaire provenant de débris animaux par Robert A. Burns, chef décorateur en état de grâce dont l'oeuvre mériterait d'être exposée en permanence, parvient presque à nous faire sentir l'odeur de décomposition des cadavres. Filmée en plans tordus et rapprochés par une caméra au bord de la panique, agrémentés d'inserts décalés jusqu'au surréalisme (la poule dans sa cage), la pièce-ossuaire dans laquelle débarque l'infortunée Pam crée un malaise autrement efficace que tout le gothisme de pacotille d'un "Van Helsing". Il faut dire que la maison de l'infernale famille, ses diverses exactions nécrophiliques, l'art macabre élaboré à partir de restes humains ou animaux - à commencer par le fameux masque de Leatherface - s'inspirèrent des abominations bien réelles commises par l'une des plus fameuses figures de serial killers, j'ai nommé Ed Gein, alias le "Boucher de Plainfield" (5). Là encore, on le voit, Hooper joue la carte du naturalisme en s'inspirant de l'actualité la plus sinistre...
À souligner aussi, et plutôt deux fois qu'une, l'incroyable bande-son: dans les moments "calmes", quand tout n'est pas que hurlements hystériques, ricanements maniaques ou vrombissements de tronçonneuse, la tension est maintenue au plus haut niveau par les improvisations déstructurées, essentiellement à base de cymbales, cloches et autres percussions au timbre agressif, exécutées par Wayne Bell (ça ne s'invente pas!) et Tobe Hooper himself. Dans la fameuse scène de l'"ossuaire", cette cacophonie savamment orchestrée fait écho à un visuel déjà éprouvant et évoque assez bien les craquements et fractures de ces squelettes martyrisés. Ajoutant encore à la confusion de l'ensemble, cette BO élaborée comme tout le reste avec des moyens dérisoires s'avère bien plus efficace que tous les philharmoniques du monde. Quant au country omniprésent qui déverse en sourdine ses plaintes saccharinées au travers de toutes les radios de l'état, ses résonances ringardes ne tardent pas à devenir un facteur d'inquiétude durable, en tant que symbole d'un Texas que Hooper décrit comme une terre peuplée de ploucs ivrognes, violents, dégénérés, et qui n'est pas sans renvoyer à l'Amérique de tarés dépeinte dans les oeuvres de Romero. Car c'est bien dans une furieuse charge sociale et politique que les auteurs des deux plus grands classiques du cinéma d'horreur se rejoignent. Hooper paye d'ailleurs son tribut à Big George dans cette scène où Jerry taquine son ami paralytique de la sorte: "Ils vont venir te chercher, Franklin!" - un clin d'oeil que les fans n'auront pas laissé passer!
Bien que la chose ne soit pas évidente de prime abord, la charge sociale est menée par le biais d'un humour féroce, et qui s'illustre de préférence dans un comique de situation faisant la part belle au sarcasme. Ainsi, la communauté de tarés, nonobstant ses abominables agissements, se présente comme une famille américaine type animée d'un sens intransigeant des valeurs morales. Tout juste s'ils ne récitent pas le benedicite avant que de se livrer au cannibalisme! Évidemment, tout le décalage humoristique provient de la cohabitation de ces valeurs familiales traditionnelles avec l'horreur des pratiques exercées par ailleurs. Il n'est que de voir les deux fils, tueurs redoutables entre tous, se trouver ravalés au rang de petits garçons turbulents par un père prenant très au sérieux leur éducation! Entre autres moments savoureux, citons Leatherface se faisant engueuler pour avoir bousillé une porte d'un malencontreux moulinet de tronçonneuse ("Tu n'as aucun respect pour ta propre maison!") , ou son frère dûment calotté pour ses exactions dans le cimetière local: en effet, on ne lui reproche nullement d'avoir violé des tombes et profané des cadavres (ce qui est somme toute normal!), mais d'avoir risqué de se faire repérer! La pauvre Sally, capturée par le gang, est pareillement infantilisée dans l'anthologique séquence du repas familial, où on la voit bouder son assiette de chair humaine comme une gamine capricieuse refusant de manger ses légumes! Notons en outre qu'elle est ficelée sur une chaise agrémentée de bras humains en guise d'accoudoirs - soit une "arm-chair": Hooper invente le premier jeu de mot visuel de l'histoire du cinéma! (6)
Pour toutes ces raisons, et bien d'autres encore, ce chef-d'oeuvre absolu et définitif se doit de figurer dans toute vidéothèque digne de ce nom. Ça tombe bien: vous le trouverez en ce moment à 9,90 € chez Géant Casino, dans sa réédition "Studio Canal". Que demande le peuple?
NOTES
(1): Dès son apparition à Cannes, "Massacre à la Tronçonneuse" défrayait la chronique, certains culs serrés bien pensants ayant organisé une alerte à la bombe pour empêcher sa projection!
(2): Il s'agissait de la première édition du célèbre festival. Le Grand Prix fut remporté par "Carrie" de Brian DePalma, ce qui fut vécu comme un scandale par un public plébiscitant le film de Hooper.
(3): Voir rubriques "Le Chat noir" et "Zombi 3".
(4): Notons qu'une sortie VHS des deux films précéda de peu leur sortie officielle en salle, chez René Chateau dans sa fameuse collection "Les Films que vous ne verrez jamais à la Télé".
(5): Parmi les nombreux auteurs inspirés par Ed Gein, citons Robert Bloch et Alfred Hitchcock pour le Norman Bates de "Psychose", ainsi que Thomas Harris et Jonathan Demme pour le Buffalo Bill du "Silence des Agneaux" - la technique de kidnapping de ce dernier, en revanche, est empruntée à Ted Bundy!
(6): Quant au second jeu de mot visuel de l'histoire du cinéma, on le trouve dans "Re-Animator" de Stuart Gordon, lorsque le Docteur Hill décapité place sa tête entre les jambes de la malheureuse Barbara Crampton: en argot américain, le cunnilingus est en effet désigné par l'expression "to give head"! Si vous en avez repéré d'autres comme ça, communiquez-les moi, je suis friand de ce genre de trucs!
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://us.imdb.com/title/tt0072271/trailers-screenplay-E12978-6-3
Et un petit extrait, ça vous dit?
http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces-1937.html
Leatherface, star du film devenu figure mythique du cinéma fantastique
L'auto-stoppeur, une inquiétante tronche de cake!
Marilyn Burns in hell!
Photo de famille
Leatherface, le remède miracle contre l'obésité!
L'art et la manière d'emballer les meufs!
Robert A. Burns plante le décor!
Ed Gein, inspirateur du film: un faciès peu engageant!
07 juin 2006
BIENVENUE DANS L'UNIVERS DE JESS FRANCO
DVD
BIENVENUE DANS L'UNIVERS DE JESS FRANCO
Entre "Mad Movies" et Jess Franco, c'est une grande histoire d'amour. J'en veux pour preuve le nombre de DVD reprenant les oeuvres de ce maître du Z sortis sous leur label. Déjà, 2005 fut une année faste puisque la collection "Le Meilleur des B-Movies", qui regroupe les DVD vendus mensuellement avec la revue (pour les lecteurs qui choisissent cette formule), nous a proposé coup sur coup trois films de Franco parmi les plus millésimés, j'ai nommé: "L'horrible Docteur Orloff" (1962), "Le sadique Baron Von Klaus" (1962) et "Les Maîtresses du Docteur Jekyll" (1964). Cette année, "Mad Movies" enfonce le clou en lançant dans tous les points presse une nouvelle collection intitulée "Les Curiosités du Cinéma fantastique", et c'est à nouveau Franco qui ouvre le bal avec ce coffret compilant pour la somme ridicule de 13 € trois chefs d'oeuvre du Z pur et dur: "Une Vierge chez les Morts-Vivants", "L'Abîme des Morts-Vivants" et "Le Lac des Morts-Vivants". Quatre heures et demi de franche rigolade pour un peu plus de 4 € la galette, vous admettrez que ça vaut le jus! Cerise sur le gâteau, "Mad" a réalisé à l'occasion de cette grande rétrospective un interview fleuve de Franco, dans laquelle celui-ci passe en revue pièce par pièce l'essentiel de son interminable filmographie (180 films recensés!). Ainsi, on trouve sur cinq des six DVD déjà sortis un bonus proposant les commentaires du réalisateur sur le film concerné. Grand moment! C'est à se demander ce qui est le plus drôle, des films ou de l'interview! Vêtu d'un pull informe, le cheveu gras et les chicots en bataille, Franco y arbore un look clodo du plus bel effet nous suggérant que sa petite industrie ne doit pas être bien florissante! Volubile et parfois même incohérent, Franco s'y montre de surcroît d'une mauvaise foi des plus réjouissantes! En effet, il faut avoir entendu ce maître du navet fustiger Antonioni et annoncer sans sourciller que "Romero est un mauvais réalisateur", ou encore que "Romher n'est pas un auteur"! Mais l'apothéose est atteinte lorsqu'il concède, dans un superbe élan de lucidité: "Je n'ai pas le talent de Vincente Minelli"! Discours dont on goûtera toute la saveur après visionnage des films du coffret! Enfin, avant d'entrer dans le vif du sujet, on ne peut pas parler de Franco sans évoquer la firme Eurociné, grande pourvoyeuse de Z sur l'hexagone dans toute la période sixties-seventies, et qui restera dans nos coeurs pour avoir produit la grande majorité de l'oeuvre des deux pires réalisateurs de ce côté-ci de l'Atlantique: l'intéressé Jess Franco, et l'inénarrable Jean Rollin, dont on reparlera d'ici la fin de cette chronique. Si les deux zigotos sont surtout réputés pour leur érotomanie patente, cela est surtout dû aux choix de Marius Lesoeur, directeur d'Eurociné, bien décidé à exploiter à fond la libération sexuelle post-soixante-huitarde. De fait, les productions de la firme se distinguent avant tout par leur caractère hybride, et peuvent être vus indifféremment soit comme des films fantastiques, soit comme des films de cul softcore. À tel point d'ailleurs que la plupart sortiront plus ou moins remontés sous des titres différents, accentuant selon le cas l'aspect fantastique ou l'aspect érotique des productions: ainsi, "Une Vierge chez les Morts-Vivants" avait fait l'objet d'une première sortie sous le titre évocateur de "Christina, Princesse de l'Érotisme"! Mais le cas le plus représentatif dans la filmo de Franco restera "La Comtesse noire", rapidement rebaptisé "La Comtesse aux Seins nus", pour finalement devenir "Les Avaleuses"! Ce dernier titre est de loin le plus honnête, puisqu'il est question d'une vampire se nourrissant exclusivement... de sperme!!! Cela est évidemment prétexte à moult scènes de fellations, au cours desquelles les "victimes" découvriront à leurs dépens que l'expression "se faire sucer à mort" n'est pas une simple métaphore! Pour ma part, j'ignorais jusque là que l'on pouvait décéder d'un prélèvement excessif de semence, mais c'est précisément ce genre de détails foutraques (et je pèse mes mots!) qui fait tout le charme du cinéma Z! Ceci dit, il ne faudrait pas en arriver à penser que Franco fait du cul alimentaire à son corps défendant... Au contraire, le vieux salaud prend visiblement son pied à pratiquer une sorte d'échangisme cinématographique en offrant généreusement et sous toutes ses coutures le corps pulpeux de son épouse Lina Romay à la concupiscence du spectateur. Sans quoi, comment justifier cette scène de "La Comtesse noire" où elle se masturbe voluptueusement un quart d'heure durant dans un séquence qui semble ne jamais devoir prendre fin? Bon, maintenant que les présentations sont faites, lâchez cinq minutes ce que vous avez dans la main et examinons dans la détail les DVD de ce coffret: UNE VIERGE CHEZ LES MORTS-VIVANTS (1973) Cette histoire de pauvre orpheline retournant dans le manoir ancestral après le décès de son pôpa pour y toucher son héritage, et découvrir que la famille tuyau-de-poële qui y réside est en fait constituée de spectres pervers et malfaisants, s'avère très rapidement une bonne excuse pour faire défiler devant l'objectif une quantité astronomique de nibards et fesses et founes. Pour une vierge pure et innocente, l'héroïne y va tout de même fort: fait-elle une promenade dans le jardin qu'elle tombe sur un étang et hop! à poil et à l'eau! Regagne-t-elle sa chambrette pour y prendre quelque repos qu'elle envoie in petto tout valser par-dessus les moulins! Se pâme-t-elle devant une vision cauchemardesque, qu'on l'allonge sur son lit et qu'on la dépoile des pieds à la tête sous prétexte de lui donner de l'air! Ouvre-t-elle une porte qu'elle tombe sur ses cousines en plein exercice saphique, et coetera, et coetera, et encore je ne vous parle pas de la malédiction du "grand phallus noir"! En dehors de cette débauche fessière, le film réserve tout de même quelques moments intéressants, comme cette scène de veillée funèbre qui verse dans le surréalisme le plus échevelé: la défunte vêtue de noir est assise sur un trône au pied duquel une blondasse se vernit les orteils, au milieu d'une magnifique brochette de tronches de cakes psalmodiant une lugubre mélopée, parmi lesquelles un Jess Franco hilarant dans le rôle du neuneu de service et un Howard Vernon en roue libre se déchaînant sur son piano qui, très mystérieusement, produit un son d'orgue! Imparable! Puisqu'on en parle, je me suis toujours demandé comment Howard Vernon, après un début de carrière fulgurant dans "Le Silence de la Mer" de l'immense Jean-Pierre Melville, où il tenait magistralement la tête d'affiche dans le rôle de l'officier allemand, a fini par se retrouver dans "L'horrible Docteur Orloff", devenir l'acteur fétiche de Jess Franco et gâcher son talent dans un nombre incalculable de nanars. Funeste destin. Sinon, on se régalera du bonus-interview dans lequel un Franco des plus hypocrites joue les pleureuses et se plaint des scandaleuses mutilations que son film - titré à l'origine "La Nuit des Étoiles filantes" - aurait subies pour devenir "Christina, Princesse de l'Érotisme". En gros, il accuse le producteur Marius Lesoeur d'avoir chargé un réalisateur français "dont il préfère taire le nom" (nul n'est besoin de se torturer les méninges pour deviner qu'il s'agit de l'ineffable Jean Rollin!) de remonter son oeuvre et de la caviarder de scènes de cul... On aurait éventuellement pu le plaindre s'il n'y avait pas eu entre temps "La Comtesse noire", a.k.a. "La Comtesse aux Seins nus", a.k.a. "Les Avaleuses"! Plus faux cul, tu meurs! L'ABÎME DES MORTS-VIVANTS (1983) (La Tumba de los Mortes Vivientes) Il y a des jours où l'on regrette que l'alphabet ne compte que vingt-six lettres: en effet, on aurait bien eu l'utilité d'un vingt-septième ou d'un vingt-huitième caractère après le Z pour classifier à sa juste valeur un objet tel que "L'Abîme des Morts-Vivants". Je me suis longuement demandé pourquoi la "Tumba" du titre original était devenu un "Abîme" dans la version française, alors que la réponse était pourtant évidente, la nullité du produit atteignant des profondeurs insondables! L'auteur en est bien conscient, qui signe prudemment la chose du pseudonyme de A.M. Franck, comme s'il avait encore une réputation à sauver! Mais il est vrai que, douze ans après "Une Vierge chez les Morts-Vivants", Franco n'est plus que l'ombre de lui-même, si l'on en juge par les scènes érotiques qui, foisonnantes du temps de sa splendeur, se trouvent ici réduites à la portion congrue, sans parler de leur caractère timoré: à peine quelques gros plans sur des petits shorts moulants, une scène de baignade filmée à distance très respectueuse, un mamelon dépassant furtivement de dessous un drap, et baste... Oui, la vieillesse est un naufrage, et force est de reconnaître que dans ce film, Franco bande singulièrement mou... Il faut y voir également le chant du cygne des productions Eurociné et, de manière générale, la fin du Z dans les salles en cette période de montée en puissance de la VHS qui confine dans leurs foyers les pervers du nanar. Le direct-to-video consommera bientôt définitivement la disparition des cinémas de quartier, snif, bou-hou! Mais bon, ressaisissons-nous et faisons le pitch: plusieurs bandes d'aventuriers s'affrontent mollement autour d'une oasis, dans laquelle un commando de nazis a jadis enterré un trésor avant de se faire massacrer par les Alliés. La nuit, lesdits nazis entre temps zombifiés émergent du sable pour venir exploser les chasseurs de joncaille, c'est simple et carré! Malgré l'indigence du produit, qui touche au sublime, on a tout de même droit à quelques bonnes parties de fendage de gueule: il faut avoir vu ces pintades en short rechercher le trésor en tapant sur les buissons avec un bout de bois! Rien que pour de telles scènes d'anthologie, je n'échangerai pas mon coffret Jess Franco à 13 € contre (au hasard!) l'édition collector de la trilogie Matrix! D'autant moins que pour trouver des zombies plus bidonnants, faut se lever matin! Putain, le gonze qui les a maquillés n'y a pas été de main morte: le latex est littéralement TARTINÉ sur le gueule des figurants, avant d'être peint avec des couleurs genre tombées du ciel! Je profite de l'occasion pour attester du fait que, conformément à une rumeur assez répandue, les cheveux continuent bien de pousser après la mort. Comment expliquer sans cela que les nazis arborent des tignasses telles qu'on n'en vit qu'à Woodstock? Spéciale dédicace pour le "zombie-tête-de-mort", mon préféré, qui se résume à un crâne saupoudré de lombrics avec une balle de ping-pong dans l'orbite, balladé devant la caméra au bout d'un piquet: c'est tellement beau que ça mériterait un Oscar! LE LAC DES MORTS-VIVANTS (1980) Aussi incroyable que cela puisse paraître, "Le Lac des Morts-Vivants" fit à sa sortie l'objet d'une polémique dans le Landerneau du Z. La question était de savoir qui, de Jess Franco ou de Jean Rollin, se planquait derrière le pseudo du réalisateur J.A. Lazer. Pour avoir activement pratiqué l'un comme l'autre, je puis vous affirmer qu'il s'agit bel et bien de Jean Rollin. Le style ne trompe pas: en dépit de tout ce que l'on sait, Jess Franco possède tout de même quelques notions rudimentaires de mise en scène, alors que Jean Rollin ABSOLUMENT PAS!!! Paternité attestée du reste par la présence dans le casting de Rollin en personne, qui joue comme un cochon! En revanche, le scénar serait en partie l'oeuvre de Franco, du moins si l'on en croit la jaquette qui le crédite à ce poste en compagnie d'un certain Julian Esteban, alors que le générique ne l'attribue qu'à ce dernier... À moins qu'Esteban ne soit qu'un pseudo derrière lequel s'abrite Franco, allez savoir, avec Eurociné... N'importe, Rollin vaut largement Franco, quel que soit le critère considéré. Par exemple, qui dit "lac" dit "baignade", et qui dit "baignade" dit "papardelle de gonzesses à oilpé", filmées ici en contre-plongée sous-marine toutes foufounes épanouies! On a beau le leur répéter, que la baignade est dangereuse, macache! elles débarquent au lac par autobus entiers, ah ça! le père Rollin lésine pas sur la marchandise! ...pour le plus grand bonheur des zombies qui croupissent sous les eaux depuis la seconde guerre mondiale! Comment? Ben ouais, c'est encore des nazis, balancés jadis dans le lac après que les maquisards du village voisin les eussent occis! Mais surprise, le lac a des pouvoirs magiques, comme l'explique à une journaliste un Howard Vernon fatigué après vingt ans de bons et loyaux services chez Eurociné, et c'est la raison pour laquelle les nazis reviennent tirer les naïades par les pieds! Mais le film sait aussi se montrer novateur: six ans avant "Le Jour des Morts-Vivants" de Romero et son célèbre Bub, "Le Lac des Morts-Vivants" nous présente également un personnage de gentil zombie, de son vivant gentil nazi puisque, faisant l'amour et pas la guerre, il devait engrosser dans le foin une fille du village (je vous passe les détails de la conception, sur lesquels Rollin s'attarde longuement!), laquelle fine mouche eut la bonne idée de mourir en couches pour éviter d'être tondue! Cet accident de scénario nous vaudra la séquence mélodramatique des retrouvailles de Papa Zombie avec Fifille qui aurait éventuellement pu nous émouvoir aux larmes, si seulement le géniteur prodigue n'avait pas arboré un maquillage vert pomme qui, non content de nous éblouir, ne rate pas une occasion de couler! Pas de doute, on est bien dans le Z le plus intransigeant, et c'est rien que du bonheur! Jess Franco himself paie de sa personne et joue les neuneus! Mon Dieu, Christina se pâme! Qu'on lui donne de l'air! L'art du cadrage chez Jess Franco! Ne te gratte pas! Tu vas arracher ton latex! Ça folâtre dans le lac... ... et sous le lac! Howard Vernon: vingt ans d'Eurociné, ça use! Heu, Papa, j'aimerais que tu évites de venir me chercher après les cours...
26 mars 2006
ZOMBI 3
DVD ZOMBI 3
de Lucio Fulci (1987)
Plus d'une semaine sans chronique de "bon mauvais", ça pouvait plus durer! Ça tombe bien, je viens d'acheter le numéro de Mars de "Mad Movies" et le DVD qui va avec: eh oui, encore un Z italien! eh oui, encore un Lucio Fulci! J'attends de pied ferme vos récriminations et, comme je ne suis pas bégueule, j'accepte même vos encouragements!
Pour commencer, mettons un peu d'ordre dans la chronologie. Déjà, qu'on se le dise, y'a pas de "Zombi 1", ou du moins pas de la part de Fulci. Le film sorti en Italie sous le titre de "Zombi" est en fait le "Dawn of the Dead" de Romero (en France: "Zombie", avec un "e"). Le "Zombi 2" de Fulci apparu l'année suivante (1979) ne porte ce titre que dans le but déloyal de se faire passer pour la suite du "Zombi" de Romero, vous suivez? Oui, je sais bien que c'est de l'arnaque, mais je vous rappelle qu'on parle de Z italien, là! Vous vous croyez où? au Festival de Cannes? Pour clarifier encore un peu les choses, sachez que ce "Zombi 2" s'appelle chez nous "L'Enfer des Zombies". Et on en arrive à "Zombi 3", sorti dans l'hexagone sous le même titre, ce qui vaudra à l'amateur français mal informé de pourchasser durant des années un "Zombi 2" qu'il a déjà vu sans le savoir et un "Zombi 1" qui, je le répète, n'existe pas. Du moins, pas sans "e". C'est clair?
Bien. À présent, parlons un peu de Fulci - je le tiens, je le chronique! On distingue trois périodes dans sa carrière:
1°) Les années d'apprentissage
Durant les sixties et les seventies, Fulci fait ce que font tous les artisans du cinéma populaire italien, soit des films de commande répondant à la demande des modes en vigueur: péplums, comédies lourdasses, sous-James Bond, westerns-spaghetti, etc. De cette période, on retiendra "Le Temps du Massacre", western d'un sadisme hallucinant pour l'époque (1966), et deux gialli particulièrement intéressants: "Le Venin de la Peur" (également connu sous le titre de "Carole" ou sous celui, plus délicat, de "Les Salopes vont en Enfer") et surtout "La longue Nuit de l'Exorcisme" où Fulci fait ses premières armes dans le gore bien dégueulbif.
2°) L'apogée, ou les "années zombies" (1979-1982)
La sortie du "Zombie" de Romero est une révélation pour Fulci. À ce titre, "L'Enfer des Zombies" donne le coup d'envoi d'une série de zombie-movies qui va lui valoir la constitution d'une communauté de fans indéfectibles. Si on reste incontestablement dans le Z comme le prouvent des scripts incohérents, une réalisation approximative et une complaisance confinant au mauvais goût dans le gore le plus démonstratif, il n'en demeure pas moins qu'en quelques films Fulci parvient à se créer un style qui, pour discutable qu'il soit, n'en est pas moins personnel et non dénué d'une certaine poésie macabre. Ainsi "L'Enfer des Zombies", "Frayeurs", "L'Au Delà" et "La Maison près du Cimetière" renouent par leurs décors chiadés de cryptes suintant la moisissure et de cimetières embrumés avec une certaine tradition gothique issue en droite ligne des productions de la célèbre Hammer. Mais surtout, Fulci filme la mutilation des corps et la putréfaction des chairs avec une fascination obsessionnelle quasi métaphysique, engendrant chez le spectateur un réel malaise. Cette morbidité aux limites de la pathologie culminera en 1982 avec "L'Éventreur de New York", film d'un goût douteux et vraiment très, très dérangeant...
3°) Le déclin
Le déclin de Fulci coïncide avec celui du Z italien et, de façon plus générale, avec la disparition des écrans transalpins du cinéma de genre dans les années 90. Dès 1983, "Manhattan Baby" ne suscite qu'ennui chez le spectateur et amorce une série noire de films bâclés tels l'irregardable "Murder Rock" ou encore "Aenigma", réalisation d'autant plus mollassonne qu'elle met en scène... des limaces anthropophages!!! Fulci achèvera lamentablement sa carrière avec "Les Fantômes de Sodome", film de cul sordo à peine déguisé en histoire de fantômes.
"Zombi 3" fait hélas partie de cette troisième catégorie. Lancé en 1987 dans le but de surfer, une fois de plus, sur le succès de Romero qui vient de sortir "Le Jour des Morts-Vivants" l'année précédente, il se distingue surtout par un tournage des plus chaotiques duquel Fulci se fera virer (ou partira, selon les versions...) au bout de quelques semaines, suite à son désaccord avec le scénariste Claudio Fargasso. Pour le remplacer au pied levé, on fera appel à l'ineffable Bruno Mattei (voir chronique du 15 Février) et là, c'est la rigolade assurée!
Si le film reste crédité à Fulci, c'est essentiellement dû à la notoriété qu'il a acquise durant sa période "morts-vivants". En effet, s'il faut en croire Fargasso, une quinzaine de minutes seulement des rushes de Fulci aurait été conservée par le montage final. Ainsi, ne vous demandez pas par exemple pourquoi dans telle scène les zombies se traînent comme des escargots rhumatisants, pour speeder comme des malades dans le plan suivant: les zombies lents sont ceux filmés par Fulci en bon fan de Romero, tandis que les zombies boostés constituent une innovation de Mattei - en quoi il se montre d'ailleurs précurseur, en regard de la mode actuelle. Mais ne nous en plaignons pas: ce genre de raccords foireux fait partie intégrante de tout ce qui fait le charme du Z!
Mieux, on est en droit de se demander si l'intervention de Mattei ne constitue pas un atout pour le film, surtout si l'on considère les productions pour le moins médiocres de Fulci en cette seconde moitié des eighties. Ainsi, je ne suis pas sûr qu'un "Zombi 3" entièrement assumé par ce dernier nous eût autant diverti. Car dès qu'il est question de balancer des séquences hilarantes par leur incongruité et leur décalage, personne ne peut rivaliser avec Mattei, moi je vous le dis! Entre autres scènes d'anthologies, on a droit ici à une femme qui, défenestrée dans un lac par un mort-vivant farceur, voit ses jambes dévorées jusqu'au genou par des piranhas zombies, l'attaque d'un bus par des moineaux non moins zombies, un protagoniste agressé par une tête issue d'un frigo et flottant dans l'air comme par enchantement, un mort-vivant surgissant du plafond tête en bas, les pieds accrochés à une poutre, pour tirer les cheveux de sa victime tandis un autre jaillit du placard à provisions où il était confortablement allongé, un foetus traversant le ventre de sa génitrice pour mordre le nez de son accoucheuse improvisée, bref: rien que du bon! Nul n'est aussi décomplexé que Mattei dès qu'il s'agit de filmer toutes les conneries qui lui passent par la tête! Comme disait Elkabbach: "Osons!"
Yo! Fulci est dans la place! Spécial dédicace de MC Moisi!
Attention: le petit oiseau va sortir!
Crêpage de chignon, ou l'horreur qui venait du plafond!
Un simple tas de foin? Cliquez sur l'image pour en savoir plus...
Oui, c'est plutôt animé chez Patchworkman: surtout quand on clique!
Un petit clic sur l'image, et y'a des têtes qui vont voler!
21 mars 2006
LE TERRITOIRE DES MORTS
DVD LE TERRITOIRE DES MORTS
(Land of the Dead)
de George A. Romero (2005)
Aujourd'hui, ça rigole pas. Total respect, je vous prie. Avec Romero, nous sommes en présence d'une légende du cinéma fantastique. L'homme a révolutionné le genre en 1968 avec "La Nuit des Morts-Vivants", film charnière et historique, et radicalement enfoncé le clou en 1978 avec l'insurpassable "Zombie". En l'espace de deux chefs-d'oeuvre définitifs, Romero a littéralement réinventé le film de zombies et personne depuis, dans la longue file des suiveurs plus ou moins talentueux qui se sont engouffrés dans cette brèche, n'a rien fait qu'ânonner, parfois jusqu'à l'écoeurement et sans réellement en saisir toute la subtilité, la mythologie mise en place par le solitaire de Pittsburgh. C'est désormais inévitable: tout film de zombie sortant sur les écrans est impitoyablement toisé par les fans à l'aulne des deux monuments de Romero, et cette confrontation tourne invariablement à la déconfiture face à une perfection qui demeure inégalée. C'est dire combien un Zack Snyder, avec son incommensurable prétention à remaker le cultissime "Zombie", peut nous faire doucement ricaner: retourne jouer avec ceux de ton âge et n'emmerde pas les grands, a-t-on envie de lui dire au vu de "L'Armée des Morts", film ridicule s'il en est! À ce sujet, il n'est pas inintéressant de constater que Romero se trouve à son tour victime de son propre mythe et voit désormais chacun de ses films considéré avec la même condescendance. Ce fut le cas en 1986 avec "Le Jour des Morts-Vivants", troisième volet du cycle des zombies qui, bien que d'excellente tenue et de loin supérieur à tous points de vue à ce qui a pu se faire à l'époque sur le même sujet, se fit accueillir par la critique en termes souvent tiédasses, comme si celle-ci lui reprochait à demi-mot de n'avoir pas réitéré "Zombie".
En 2005, le refrain est le même, quoique plus nuancé, avec "Le Territoire des Morts". Bien que cette même critique ne cache pas son enthousiasme à voir Big George renouer, deux décades plus tard, avec ses chers zombies, et malgré une appréciation globalement positive de ce récent opus, elle ne peut s'empêcher de laisser transparaître une sorte de déception larvée qui ressemble à la nostalgie d'un Âge d'Or... C'est dans cet état d'esprit, certes quelque peu induit, que je suis allé voir "Le Territoire des Morts". En sortant de la salle, je n'étais qu'un noeud de sentiments contradictoires: bien évidemment, ce n'était pas "Zombie" mais ça, je m'y attendais dès le départ et j'étais entré dans la salle bien déterminé à affronter le film d'un oeil neutre et m'interdisant toute référence au chef-d'oeuvre susceptible d''altérer mon jugement. J'ai appris au fil du temps à me méfier de ces films référentiels qui s'intercalent entre votre oeil et ce qu'il regarde: ils sont souvent la cause de ce que l'on voit autre chose que ce qu'on était venu voir! Néanmoins, cette précaution élémentaire ne m'empêcha nullement d'être troublé au plus haut point en sortant du cinéma: d'une part, le film m'avait globalement enthousiasmé mais, comme je demeure un inconditionnel de Big George, je me demandai parallèlement si de ce fait je ne me rendais pas coupable d'un excès d'indulgence... D'un autre côté - et c'est ce qui induisait ce doute quant à une éventuelle partialité de mon jugement - quelque chose en moi réclamait davantage pour être totalement convaincu, car je venais de voir un film tout à fait curieux, d'un académisme et d'une linéarité pour le moins inhabituels. Jamais encore on n'avait vu un Romero aussi peu tapageur dans son approche du zombie-movie: j'avais traversé le film dans un étrange état de tranquille fascination, sans être à aucun moment ni attrapé ni agressé ni secoué, et cela me précipitait dans la dernière des perplexités... Incapable de transcender cette hébétude, mais toutefois conscient que "Le Territoire des Morts" faisait partie de ces films qui s'avancent masqués, je décidai de laisser décanter tout ça jusqu'à obtention du fin mot de l'affaire...
La sortie fort opportune du DVD, moins d'un an après l'exploitation du film en salle, me donne l'occasion, faute de trancher dans le débat, d'avancer au moins quelques pistes de lecture. Le premier moment de surprise passé, cette seconde vision m'a permis de me détacher d'une intrigue désormais connue dans son déroulement, pour voir le film "en profondeur" et tenter d'appréhender sa dynamique interne. Tout d'abord - et là je vais me mettre à dos Télérama et toute une intelligentsia de cinéphiles cinéphilisants qui toise le cinéma de genre avec une condescendance qui n'a d'égale que la méconnaissance qu'elle en a: "Le Territoire des Morts" est à regarder comme un FILM D'AUTEUR!!! Comme le Canada Dry, le film de Romero a la couleur et l'aspect d'un film d'épouvante coupé à l'"actionner" pur et dur, mais voilà précisément le premier degré qu'il faut dépasser pour en savourer toute la richesse thématique.
Perdu au milieu d'une déferlante de films de zombies, "Le Territoire des Morts" n'avait a priori aucune de chance de sortir du lot. Il apparaît pourtant d'une extrême originalité par rapport à tous les produits sans âme à la "Resident Evil" dont Hollywood nous a gavé ces derniers temps. Ainsi, la linéarité de son script et le classicisme de sa mise en scène semble vouloir procéder d'un retour aux sources nous ramenant avant la mode de ces fameux "films de couloir", dans lesquels des héros aux cerveaux lisses se contentent de décaniller à la chaîne les zombies qu'un script indigent fait défiler devant leurs flingues. Ainsi, s'il s'agit de défouler votre agressivité devant un nième jeu vidéo, passez votre chemin car, chose suffisamment rare pour être signalée dans le petit monde des films de genre, Romero parle ici le langage du cinéma. C'est dans ce contre-pied pris par rapport aux stéréotypes chébrans imposés par les mercantiles hollywoodiens que le film prend tout son sens. Farouche indépendant depuis ses débuts, Romero oppose un scénario structuré quoique classique à un vague pitch fait de poursuites et de gun-fights, des personnages à la psychologie parfaitement définie à des bimbos et des bellâtres sautant dans tous les coins en prenant la pose, des dialogues rigoureusement écrits à une succession de vannes à deux balles, et enfin suscite la réflexion chez le spectateur plutôt que de le prendre pour un con(sommateur) décervelé.
Mais ce qui avant tout fait de Romero un auteur dans l'acception la plus classique du terme, c'est la continuité des idées qu'il développe depuis "Zombie" à travers sa tétralogie, à savoir une vision noire et désespérée de la société humaine qui se réduit de plus en plus à un réquisitoire sans appel. C'est


















































