Vu à la télé

TRASH (Décembre 2008)

Bon, inutile de me le rappeler, j'ai plein de retard à rattraper. D'où cette séance "Trash", qui date de presque un an, mais que j'ai tout de même tenu à chroniquer, pour deux raisons: d'abord parce que c'est la dernière en date qu'on ait vu sur Arte, et je crains fort que désormais, il nous faille faire notre deuil de ces magnifiques spectacles décalés; ensuite, parce que s'il s'agit de la dernière, en revanche ce ne fut pas la moindre, comme disent nos amis anglo-saxons, et comme vous allez pouvoir en juger. Un bouquet final qui a tout d'une apothéose.

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KARAOKE TERROR

(Shôwa Kayô Daizenshû)

de Tetsuo Shinohara (2003)

Au hit-parade de la déjante, force est de reconnaître que le cinéma japonais occupe une bonne place. De Tsukamoto à Miike, en passant par Kurosawa-le-Jeune, voire par Kitano qui, en dépit de son statut d'"auteur sérieux", n'est pas en reste dès qu'il s'agit de taper de gros délires, on demeure tout de même assez admiratif devant l'inspiration inépuisable des cinéastes nippons en matière de production d'œuvres décalées. "Karaoke Terror" en est un exemple frappant: s'appuyant - ou plus exactement feignant de s'appuyer - sur le thème ô combien rebattu de la vengeance stérile, Tetsuo Shinohara en donne un traitement d'une originalité telle qu'on n'ose même pas en rêver dans notre trop consensuel Occident. Il en résulte un spectacle total et bigarré, créatif à chaque plan, photographié avec des couleurs de fête foraine, qui explose dans toutes les directions comme un magnifique spectacle pyrotechnique, où l'on est en permanence pris au dépourvu par des développements scénaristiques totalement imprévisibles et extrêmement réjouissants pour peu que l'on sache goûter le tragique non-sens de la vie. Car "Karaoke Terror" se donne avant tout comme une tragédie somme toute très classique, sauf qu'elle est déclinée avec ce genre de loufoquerie dont seuls les plus grands pince-sans-rire sont capables - un peu comme Maldoror se targuant d'"énoncer avec solennité les propositions les plus bouffonnes". Ainsi, on a l'impression d'assister à l'un de ces faits divers qui, pour déplorables qu'ils soient, n'en suscitent pas moins une irréprescible hilarité par le fait même d'une démesure quasi surréaliste. Or, s'il y a une chose dont "Karaoke Terror" ne manque pas, c'est bien d'outrance! Il n'est que de constater la gradation délirante d'un script dans lequel l'escalade aveugle de la violence démarre mezzo-vocce sur un meurtre à l'arme blanche pour aboutir sur le fortissimo d'un holocauste nucléaire - ceci après être passé par divers stades intermédiaires dont je vous laisse la surprise... À tel point que l'on sera tenté de parler de structure cartoonesque, la détermination des protagoniste à s'anéantir réciproquement évoquant irrésistiblement les dessins animés hyper-violents d'un Tex Avery ou d'un Chuck Jones, avec une gradation comparable concernant les moyens de destruction utilisés, témoignant d'un machiavélisme poussé jusqu'à l'absurde. Entre temps, Shinohara s'en sera donné à cœur-joie dans la parodie dantesque, passant pêle-mêle à la moulinette "Orange mécanique", les films de fantômes japonais ou encore le cinéma gore dans un détonnant mélange de genres. Imaginez un version du "Cid" qui tournerait au Grand-Guignol et où le Comte poignarderait Don Diègue dans de grandes gerbes sanguinolentes (sans compter qu'ici, la victime expire en urinant!), ou bien une tragédie grecque où l'Oracle serait interprété par cet archétype qu'est la-jeune-fille-aux-cheveux-sales, et vous aurez une vague idée de ce dont il est question… Tout ça au rythme d'un florilège de tubes de variétoche locaux, car ce n'est pas la moindre des bizarreries du film que de se découper en chapitres portant chacun le titre d'une rengaine particulièrement mélodramatique - comme si le script était directement transposé de la playlist d'un ipod qui jouerait le rôle du Chœur… Mieux: la rivalité entre les deux factions en présence s'articule entre autres autour de divergences de goûts musicaux, au travers desquelles se profilent des préoccupations d'ordre sociologique nettement plus graves qui, au-delà d'un histrionisme revendiqué, n'en demeurent pas moins bien présentes, comme pour mieux déconcerter le spectateur. En effet, la foutraquerie de l'entreprise ne nous empêche nullement de nous émouvoir sur le sort des femmes divorcées, considérées comme de véritables rebuts par les mâles d'une société phallocrate, et qui sont censées être reconnaissantes si d'aventure l'un d'entre eux porte les yeux (ou autre chose…) sur elles. C'est d'ailleurs là le point de départ de cette tragicomique affaire, qui voit l'une de ces malheureuses créatures purement et simplement égorgée par un ado entreprenant dont elle repousse les avances appuyées. Ce premier meurtre engendrera une vendetta dans le plus pur style sicilien (A venge B qui a été tué par C, etc…), opposant une bande de jeunes bras cassés, sortes de caricatures des "droogs" d'"Orange mécanique", et une confrérie de "vieilles" (entendez: des femmes de la quarantaine, ma foi encore hautement désirables, si mon avis vous intéresse…) qui ne se laissent pas impressionner et rendent coup pour coup avec une violence accrue. Au travers de deux conceptions de ce sport national japonais qu'est le karaoke, on voit donc s'affronter deux appréhensions du désir résultant de deux misères sexuelles. On pourrait d'ailleurs définir la guerre qui s'ensuit comme celle des onanistes contre les ménopausées. En effet, les garçons organisent sur la plage des séances de karaoke sans aucun spectateur et, pourrait-on dire, pour leur propre plaisir solitaire, qu'ils épicent d'un zeste de perversion par la pratique du travestissement: au-delà des personnages d'"Orange mécanique" déjà cités, on les verra également enfiler bas et porte-jaretelles pour une parodie assez croquignolette, quelque part entre "The Rocky Horror Picture Show" et "L'Ange bleu" de Von Sternberg. Les "vieilles", de leur côté, hantent les boîtes à karaoke comme autant d'agences matrimoniales, dans l'espoir d'une rencontre sempiternellement vouée à l'échec - le fait qu'elles portent toutes le même nom de Madori semble d'ailleurs les renvoyer impitoyablement à leur anonymat et à la transparence de leur statut de divorcées. On est donc en présence de deux sexualités "en creux" qui auraient pu quelque part se compléter, au travers notamment d'une passion commune pour le karaoke. Malheureusement, et c'est là toute la force de la séquence du meurtre originel, vécue comme l'expression d'un malentendu déplorable, dans lequel le désir, aussi puissant soit-il, s'avère incapable de surmonter les préjugés d'une société figée dans ses archaïsmes: autant de tares qui, du jeunisme à la phallocratie, piègent les êtres dans les codes de leurs tribus respectives et ne peuvent déboucher que sur la violence, d'où l'holocauste final, comme si l'auteur cherchait quelque part à nous dire qu'Hiroshima et Nagasaki furent la sanction d'une certaine psychorigidité japonaise… Telle est la tragédie qui se développe devant nos yeux ébahis, et que Shinohara décline comme une hénaurme pantalonnade, à la manière du "Docteur Folamour" de Kubrick, qui prenait pareillement le parti de nous faire plier de rire avec la somme de toutes les terreurs humaines, cristalisées sur l'holocauste nucléaire. Notons au passage l'influence hautement revendiquée d'un film qui commence comme "Orange mécanique" et s'achève comme "Docteur Folamour", reprenant à son compte toute l'ironie politiquement incorrecte qui traverse l'œuvre kubrickienne. Car il est bien possible qu'une fois que tout aura pété et que nous serons bien dans la merde, le seul sentiment qui perdure soit celui du ridicule: "Il se pourrait bien que l'homme soit le singe de Dieu", écrivait Nietzsche…

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http://www.youtube.com/watch?v=iOmejgHTpVc

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GLEN OU GLENDA? (Glen Or Glenda?)

d'Edward D. Wood Jr (1953)

Qu'on se le dise: le plus sérieusement du monde, je tiens l'ineffable Ed Wood pour une sorte de génie inclassable au charme discret. Et je précise, avant que l'on ne m'accuse de romantisme échevelé, que le magnifique biopic que Tim Burton a consacré à ce phénomène n'a en aucune sorte exercé une quelconque influence sur cette opinion - bien que ce cinéaste soit l'un des rares "commentateurs" à avoir approché le cas avec une rare sagacité. Oui, je sais comme tout le monde que Wood se traîne une réputation de "plus mauvais réalisateur du monde", ce qui lui vaudra tardivement une certaine notoriété chez les happy-few, confinant parfois au snobisme pur et simple. Je veux dire par là que, s'il est de bon ton de se régaler des films d'Ed Wood au trente-sixième degré (ce qui demeure tout à fait légitime) en se moquant plus ou moins gentiment de ses savoureuses maladresses, la démarche qui consiste à essayer d'attaquer l'œuvre du bonhomme sous un autre angle, en cherchant par exemple à se pencher sur ses motivations à persister compulsivement dans un art où il accumule les catastrophes avec une belle assiduité, sont nettement plus rares. En ce sens, Burton fut l'un des premiers à proposer une conception alternative du personnage. Le malentendu vient peut-être du prédicat de réalisateur: considéré comme tel, Wood ne saurait être à l'évidence que "mauvais". Toutefois, il se pourrait bien que l'on ait affaire à tout sauf à un réalisateur, et que l'homme soit arrivé dans le cinéma tout à fait par hasard, mais doté d'une urgence transcendant toute prédication. Une hypothèse que le film de Burton fait plus que suggérer, lorsqu'il nous dépeint un Wood fouillant dans les chutes de montage comme un chiffonnier dans les poubelles, ou encore considérant explicitement les archives du cinéma comme un réservoir de stock-shots. Sous cet angle-là, ce n'est certes plus à un réalisateur proprement dit qu'on a affaire, mais à une sorte de colleur surréaliste qui agencerait ses films sur de libres associations. Pour Wood, tout se passe comme si toutes les images possibles avaient déjà été représentées, et qu'il suffise de les réagencer dans un ordre et une logique différents pour multiplier les histoires à l'infini - ce qui sous-entend que la notion de signifiance pourrait fort bien s'accommoder d'une contiguïté dans la narration, considérant une latence du sens sous l'apparente absurdité de productions hasardeuses. Il est d'ailleurs dommage que cette œuvre pour le moins brute de décoffrage n'arrive que tardivement par rapport à l'âge d'or du surréalisme, et que sa diffusion en France n'ait été, pour des raisons évidentes, que partielle et confidentielle. Car je ne doute pas que sans cela, André Breton et son gang eussent réservé un accueil enthousiaste à "Glen ou Glenda?", dont la (dé)construction se donne comme un archétype de cadavre exquis. Dès lors, le film semble l'œuvre expérimentale d'un artiste conceptuel et, à y bien regarder, on est surpris par les audaces à la fois formelles et thématiques auxquelles elle a recours à une époque (1953) où le langage cinématrographique est déjà considérablement codifié, et qui ne peuvent émaner que d'un esprit totalement affranchi non seulement de la contrainte signifiante, mais également de tous les conformismes de pensée, à commencer bien sûr par les tabous sexuels. Ainsi, il faudra attendre plus d'une décennie pour que le procédé du split-screen, popularisé par "Woodstock" et systématisé par Brian DePalma, servant à évoquer la simultanéité de deux actions ou de deux points de vue, ne devienne une figure classique du cinéma. Or, ce n'est pas l'une des moindres audaces de "Glen ou Glenda?" que de partager son écran en deux selon un axe horizontal pour faire coexister deux univers: notre ici-bas terreste et une sorte d'au-delà depuis lequel Bela Lugosi, à la fois démiurge et narrateur encadré de deux squelettes, s'adresse au spectateur dans une sorte de métalangage. Tout le film semble d'ailleurs se partager de part et d'autre de cet axe: en effet, une autre des quasi innovations de Wood est d'avoir recours à la forme du docu-menteur, soit au simulacre de reportage. Dès lors, il se produit un effet totalement incongru dès que le narrateur cesse d'exposer les faits et que la caméra abandonne sa pseudo-objectivité pour laisser les acteurs prendre le relais dans une vraie scène de cinéma. À y bien regarder, notre télé-réalité moderne fait ses choux gras à cultiver une telle ambiguïté, le tour de force étant d'abolir aux yeux du spectateur toute distance entre le réel et sa représentation par la culture du simulacre. À cette différence près que ce qui reste chez Wood une démarche narrative de visionnaire est devenue pour les networks modernes une véritable technique de manipulation. Le film se distribue donc alternativement entre reportage simulé et fiction assumée, entre texte et méta-texte, les pistes se brouillant encore davantage dès lors qu'apparaissent les stock-shots, parmi lesquels certains sont tirés d'authentiques documentaires. Mais au-delà de ces transgressions formelles dont le culot ne peut que susciter l'admiration, étant donné l'"état de l'art" en 1953, "Glen ou Glenda?" nous sidère surtout en tant que film militant entrant en croisade, avec une sincérité confondante, contre l'intolérance des idées reçues et la pensée unique en matière de sexualité. On le sait depuis le biopic de Burton, Wood prêche ici pour sa paroisse fantasmatique, puisqu'il sacrifiait lui-même aux délices du travestissement, compliqués d'un fétichisme irréprescible pour les pulls en laine angora. Un cas des plus difficiles à une époque où faire admettre la sexualité hors mariage était à la pointe de la libre pensée, tout le reste étant déversé dans le cloaque des perversions sexuelles considérées au mieux comme délictueuses, au pire comme criminelles - à noter à cet égard que le couple non encore légitimé de "Glen ou Glenda?" pratique une chasteté irréprochable. Première charge contre les idées reçues, et qui invite d'emblée à une certaine subtilité dans le discernement: faire la part des choses et ne pas amalgamer travestissement et homosexualité. En effet, Glen/Glenda revendique haut et fort son hétérosexualité, joignant le geste à la parole en tombant amoureux d'une belle blonde. La scène, devenue iconique, où celle-ci se dépouille de son pull angora pour le lui offrir prend valeur de libération cathartique et porte en elle une réelle émotion. À cet égard, "Glen ou Glenda?" est non seulement un film courageux, mais également d'une rare générosité en ce qu'il prône l'acceptation des différences dans le contexte scabreux de la sexualité, ô combien plus névralgique que celui de la discrimination raciale. En effet, si le racisme fait débat, aussi violent soit-il, c'est loin d'être le cas de la marginalisation sexuelle, dont on ne parle pas. Or, on est confondu par le ton décomplexé sur lequel Wood traîte son sujet, comparativement à la trangression qu'il opère: car son docu-menteur prend très précisément la forme d'un de ces films éducatifs que l'on diffusait dans les écoles, et il traîte de travestisme et de transexualité avec le même détachement didactique que s'il faisait un exposé sur l'agriculture du Kansas. Mieux: parmi les stock-shots employés dans cet improbable collage, on peut voir entre autres des images provenant d'un tel documentaire éducatif concernant des aciéries, et sur lesquelles deux voix off débattent de transexualisme le plus naturellement du monde, à la manière de deux piliers de comptoir commentant la météo! Dès lors, le métal en fusion dans les cuves prend valeur d'une sorte d'allégorie surréaliste évoquant le bouillonnement indomptable du désir, et l'on reste baba devant ce qu'il faut bien appeler un détournement situationniste, qu'il soit inconscient ou intentionnel. De même que la fameuse scène du troupeau de bisons, qui arrive comme un cheveu sur la soupe et fit s'esclaffer tant de monde, pourrait fort bien se lire comme le symbole d'une animalité déferlante et incontenable, soit: de la tyrannie exercée par les pulsions sexuelles abolissant toute notion de choix et, partant, de normalisation. Ainsi, il se pourrait bien qu'Ed Wood soit une sorte de Jodorowski avant l'heure, à moins que l'on ne préfère le considérer comme une sorte de continuateur de "L'Âge d'Or" buñuelien. En effet, la pratique de l'incongruité picturale renvoie immédiatement à la structure des rêves et à un mode de narration onirique, ici seule forme adéquate et cryptée propre à évoquer les catégories socialement inexprimables du désir sous ses déclinaisons particulières, celles-là même que la morale, dans un déplorable abus de langage, qualifie de "perversions". Faisant fi de toute tartufferie, Wood et ses personnages discourent librement et sans tabous sur le sexe, le désir, et sur les chemins de traverse que prend ce dernier dès lors qu'il s'aventure hors de l'autoroute balisée de l'hétérosexualité matrimoniale. Le plus étrange est que le discours passe sans crier gare d'un libéralisme philosophique très "Siècle des Lumières" - au travers du fil rouge d'un flic humaniste et compatissant interrogeant un psychiatre pour élucider les raisons qui ont poussé un travesti à se suicider - à une entreprise de provocation pure et simple, là encore très buñuelo-jodorowskienne, où il est question de scandaliser le bourgeois. L'on se voit ainsi asséner une longue et hallucinante séquence qui, à coups de stock-shots extraits de films vendus à l'époque sous le manteau et utilisés ici à titre documentaire, dresse un catalogue éloquent de l'inventivité désirante: scènes très hot de bondage saphique à la Betty Page, effeuillages, viols simulés, sans oublier, en filigrane, le voyeurisme voluptueux que suppose l'existence de tels films. Bref, il y a largement de quoi hérisser l'Amérique puritaine de 1953 tout en l'interrogeant sur ses propres ténèbres désirantes. Ce brûlot infère la tartufferie puritaine de l'existence même d'une production pornographique: qui, en effet, en dehors d'une classe sociale en ayant les moyens, peut s'offrir le luxe coûteux de ces images de contrebande? C'est là que le collage woodien prend toute sa valeur documentaire, menant sans en avoir l'air une charge politique et sociale. La crudité de ces images vouées à la clandestinité remonte soudain à la surface, dès lors que Wood prend le parti de les montrer sans concessions ni pudeur affectée, et leur émergence renvoie nécessairement à celle de pulsions que, pareillement, la société préfèrerait garder souterraines. En quoi le collage d'images dans une succession manifestement incongrue, la mobilisation d'éléments disparates de provenances diverses et détournés de leur fonction signifiante initiale, bref la textualité onirique empruntée au surréalisme, s'avèrent la forme idéale pour la subversion opérée par Wood. Notons enfin que, dans cette surgescence de forces ténébreuses, les commentaires d'un Bela Lugosi sarcastique et terriblement conoté en tant que comédien constituent véritablement la cerise sur le gâteau. Évidemment, plutôt que d'essayer de suivre Wood dans sa démarche à la fois très libertaire et pleine de générosité, ou de s'interroger quelque peu sur la NÉCESSAIRE INCONGRUITÉ de ses images, on a préféré considérer "Glen ou Glenda?" comme l'œuvre d'un histrion dyslexique, ce qui pourrait être une forme bien commode de déni de réalité. Cela est d'autant plus dommage que, s'il est vrai que Wood est un réalisateur exécrable - voire N'EST PAS un réalisateur - il n'en demeure pas moins que "Glen ou Glenda?" est la seule œuvre de sa filmo qui ne soit pas un pur produit d'exploitation, et dans laquelle il aborde, avec une sincérité étonnante, une thématique qui lui tient vraiment à cœur. C'est pourquoi ce plaidoyer pour la tolérance, lancé avec un courage indéniable dans une époque et un contexte des plus intolérants, mérite de figurer au Panthéon des grands films complètement barrés. Dont acte, sa programmation sur la très culturelle Arte lui tenant lieu d'adoubement…

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http://www.youtube.com/watch?v=xuq1A_T3vWQ

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LA FIANCÉE DU MONSTRE

(Bride Of The Monster)

d'Edward D. Wood Jr (1955)

Alors là, pour le coup, on a droit à un vrai nanar d'exploitation. Exit les collages dadaïstes habituels: avec "La Fiancée du Monstre", Ed Wood réalise peut-être son film le plus abouti et le plus cohérent. En effet, les plans s'enchaînent, pour une fois, avec une logique autre que surréaliste, et qui témoigne même d'une certaine rigueur de mise en scène - toutefois, étant donné à qui l'on a affaire, il convient de n'employer ce concept qu'avec relativisme! Les stock-shots n'interviennent que très parcimonieusement, pour pallier au manque de moyens, et sont essentiellement animaliers, vu que l'histoire se déroule dans un marais putride où se tapit toute une faune menaçante tels qu'aligators et autres serpents, sans oublier le clou du spectacle: une pieuvre géante vivant dans un lac à proximité, dont les images ont été shootées dans un quelconque aquarium, et que l'absence de salinité des eaux ne semble pas beaucoup gêner - mais n'est-ce pas à ce genre de détails que l'on reconnaît les meilleurs nanars? Le céphalopode en question est l'œuvre d'un savant fou, interprété par l'inévitable Bela Lugosi, plus inénarrable que jamais dans le cabotinage intensif, qui habite une maison sinistre au bord du lac et transforme les créatures en super-créatures boostées au Red Bull. Au détour de ce scénario douteux, on apprendra d'ailleurs que le Monstre du Loch Ness, c'était lui! Ça vous la coupe, hein? Mais si ça marche avec les poulpes et les couleuvres, avec les humains en revanche, ça n'est pas tout à fait ça… J'en veux pour preuve le personnage de Lobo, interprété par le tout aussi inévitable Tor Johnson (je sais pas vous, mais moi je suis un fan inconditionnel) et qui, pour être super-costaud et invulnérable aux balles, n'en est pas moins muet, chauve, défiguré et bas de plafond. Ce qui ne l'empêchera pas de tomber amoureux de l'héroïne - puisque, comme son titre l'indique, le film démarque sans vergogne le classique "La Fiancée de Frankenstein" de James Whale (1935) - ni de se révolter contre son créateur sadique qui passe son temps à le fouetter. Sauf qu'au lieu d'arborer le célébrissime chignon qui fit la gloire d'Elsa Lanchester, l'héroïne en question devra ici se contenter d'une sorte d'entonnoir à électrodes censé la métamorphoser en supermeuf. Mais tout se terminera bien et, après avoir tâté de sa propre machine et être devenu muet, défiguré et bas de plafond (mais pas chauve, y'a du progrès!), le bon vieux Bela finira tant acculé dans les tentacules de sa pieuvre d'eau douce qu'il en perdra irrémédiablement la vie… mais pas le sens de l'humour, car il faut l'avoir vu se débattre entre les pseudopodes désespérément inertes d'un poulpe de chiffons pour savoir enfin ce que "nanar" veut dire!

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http://www.youtube.com/watch?v=CcaITpeC1ek

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"Karaoke Terror": où des droogs très kubrickiens poussent la chansonnette!

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Gaffe: le gang des Vieilles débarque façon ninja!

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Bon, là, ça commence à délirer grave!

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Une belle trachéo, pour le plaisir des yeux!

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Bela donne toute sa mesure dans "Glen ou Glenda?"

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Que diable Ed Wood nous a-t-il encore inventé?

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La scène iconique du pull angora

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Utilisation pionnière du split-screen

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Allégorie: le surmoi surchargé du pauvre Glen!

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Oui, heu... Si vous avez une interprétation, je suis preneur!

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"La Fiancée du Monstre": Bela en pleine séance de mesmérisme!

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Tor Johnson, sublime comme toujours!

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Le monstre du lac, avec l'aimable contribution des aquariums de Floride!

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Pas de savant fou sans machines infernales!

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L'attaque du poulpe de chiffons!