Vu à la télé

THE EYE

de Xavier Palud & David Moreau (2008)

aff

Plutôt que de vociférer une Nième fois contre la frigidité et l'opportunisme des producteurs et distributeurs français qui ne s'avèrent pas foutus de conserver un réalisateur de genre dans le patrimoine national, je vais envisager le problème du côté américain, point de chute de ladite fuite des cerveaux, car il faut bien se rendre à l'évidence: une fois parvenus de l'autre côté de l'Atlantique, les cerveaux en question se mettent à avoir des fuites! Ce n'est pas Kassovitz avec son pitoyable "Gothika" (2003 - voir "Mollards de Septembre 2008), et qui vient de se ramasser quelque chose de bien avec "Babylon A.D." (tiré du roman du nauséabond Maurice G. Dantec), qui vous dira le contraire... Non plus qu'Alexandre Aja, que l'on croyait pourtant intégré après le succès de "La Colline a des Yeux", mais qui vient de voir son "Mirrors" assez froidement accueilli par les fans de la première heure, erreur de parcours d'autant plus étonnante que la dream-team qu'il forme avec son co-scénariste Grégory Levasseur avait jusqu'ici réalisé un sans faute (mais il faut préciser que, sur cette dernière réalisation, les compères se sont vus embarrassés d'une paire de script-doctors du cru, ceci expliquant fort probablement cela). Bref, tout se passe un peu pour les cinéastes de genre français comme pour ces réfugiés quart-mondistes hagards que l'on voit échouer sur nos européens trottoirs: ils débarquent des étoiles pleins les yeux, les premiers rêvant de consécration artistique loin d'une patrie où ils ne sauraient être prophètes, et les seconds accrochés au fantasme d'un Occident terre d'asile où l'on ne peut que réussir, avant de se voir claquer la porte sur les doigts. Car si les executives d'Hollywood ont l'œil pour repérer sans faillir les "French wonderboys", ils sont tout aussi prompts à les précipiter dans les culs de basses-fosses de la production, à jouer les yes-men sur divers remakes et autres séquelles à but purement lucratif, ce qui pourrait donner à penser que s'ils cherchent avant tout un certain savoir-faire purement technique, ils n'ont en revanche rien à foutre de la créativité et de l'originalité de ces immigrés instrumentalisés sans vergogne. C'est ainsi que, pour "Gothika", Kassovitz s'est vu mettre le grappin dessus par Dark Castle, boîte spécialisée comme on l'a déjà vu dans le navet horrifique et le remake foireux pour boutonneux pop-cornophiles, et qu'Aja s'est vu confier la relecture d'un classique de Wes Craven, aussi réussie soit-elle. La liste ne s'arrête pas là: Éric Valette, réalisateur de l'excellent et très décalé "Maléfique" (2002), s'est vu relégué sur "One Missed Call" (2006), remake de "La Mort en Ligne" de Takeshi Miike (2004), lui-même démarquage à peine déguisé de l'archétypal et déjà remaké "Ring" (1997) de Hideo Nakata; Alexandre Bustillo et son compère Julien Maury, réalisateurs du brillant "À l'Intérieur" (2006 - voir "Séance interdite" de Juin-Juillet 2008), se sont successivement vu proposer la séquelle du "Halloween" de Rob Zombie (2007), puis le remake d'"Hellraiser" (Clive Barker - 1998), ce dernier échouant finalement entre les mains d'un autre Frenchy importé: Pascal Laugier, réalisateur remarqué de "Saint-Ange" (2003) et de "Martyrs" (2007); quant à Aja, on risque de le retrouver bientôt sur la tardive séquelle "Piranha 3D", dont la franchise fut initiée par Joe Dante en 1978, et poursuivie par James Cameron en 1981 - tous deux alors jeunes débutants chez Papet Corman.

Le tandem Palud / Moreau ne fait pas exception à la règle, dans la catégorie "remakes systématiques et tout pourris de cartons asiatiques", puisque le voici catapulté sur la version macdonaldisée du petit chef d'oeuvre des frères Pang "The Eye" (2002 - voir tout le bien que j'en pense dans la "Séance interdite de Juin-Juillet 2008). Las! le public auquel s'adresse ce genre de remâchage inutile étant ce qu'il est (c'est-à-dire obstrusément imperméable à toute forme de culture non américaine), l'affaire ne pouvait tourner qu'à la catastrophe, puisque de toute manière on préfèrera toujours consommer et faire consommer la merde d'ici (quitte à chier sur les produits!) plutôt que les délices d'Orient ou d'ailleurs. Aussi, ne vous attendez pas à retrouver dans ce produit reformaté le rythme impitoyable et les prouesses techniques de "Ils" (2005), le premier long hexagonal de Palud et Moreau (voir "Mollards" d'Août 2007). Car les deux compères paraissent ici totalement démotivés, filmant leur remake comme s'ils avaient décidé de saboter systématiquement les séquences ciselées par les frères Pang dans l'original en essayant de les reproduire maladroitement, un peu comme le ferait un peintre du dimanche d'une toile de maître... Il en résulte une mise en scène pesante et laborieuse, qui essaie vainement de donner le change en s'enveloppant d'une photographie chichiteuse aux effets souvent gratuits. Pire, l'impression nous envahit peu à peu que les faussaires n'ont strictement rien compris à l'essence même de ce qu'ils essaient de reproduire: on imagine deux cancres, le bout de la langue dehors, en train de pomper sur leur génial voisin de table pour ne pas foirer leur compo, qui n'entravent pas un traître mot à ce qu'ils retranscrivent, et qui livrent au final un exposé consternant de bêtise.

Mais, à la décharge de Palud et Moreau, il faut bien reconnaître qu'ils ont hérité d'un script d'une stupidité abyssale, à tel point que l'on se perd en conjectures quand à savoir si le scénariste s'adresse exclusivement à des cons, ou pense qu'il est censé s'adresser à des cons, à moins qu'il ne le soit lui-même, ce dont on ne doutera plus dès que l'on se sera avisé que l'on parle de Sebastian Gutierrez. Si vous ne connaissez pas l'individu, sachez d'abord que vous ne perdez rien, et qu'ensuite il s'agit du scribouillard incontinent qui ne nous a pondu rien moins que les scripts de "Des Serpents dans l'Avion" de David R. Ellis (2005 - voir "Mollards" d'Avril 2008), navet à l'humour beauf que l'on doit retrouver en bonne place dans le top ten graveleux de Jean-Marie Bigard, et du "Gothika" de Kassovitz - tiens donc, comme on se retrouve! Et encore, je ne vous parle que de ceux que j'ai vus - ce qui est déjà plus que n'en peut supporter un honnête homme! Bref, si l'on peut laisser à nos deux Frenchies la responsabilité de leurs choix visuels discutables, en revanche c'est à Gutierrez et à lui seul qu'incombe celle du (re)traitement du script brillant des frères Pang, lequel ne s'avère rien d'autre qu'une sorte de "digest" simpliste issu d'une lecture schématique et visant principalement à éviter au spectateur tout effort de réflexion. Là où les Pang nous laissaient toute latitude d'analyse d'une série B somptueuse fonctionnant d'autant mieux en surface qu'elle se reposait sur un substrat qui, s'il n'était jamais lourdement et didactiquement asséné, n'en reflétait pas moins tout un jeu de références thématiques aussi subtiles qu'universelles, le script de Gutierrez ne cesse de proclamer, avec toute la grâce d'un hippopotame en tutu, qu'il y a plein de choses à comprendre, le pire advenant lorsqu'il se met en demeure de nous les expliquer - car il semblerait que nous soyons trop cons pour différencier notre cul du fauteuil de cinéma sur lequel il est posé! À tel point d'ailleurs qu'on a parfois la sensation que les protagonistes nous lisent le scénario pour que l'on comprenne bien ce qu'il se passe, comme si Gutierrez doutait du pouvoir évocateur des images - et, sur ce coup, on ne peut pas tout à fait lui en vouloir! On mesure l'ampleur du désastre à la vue de Jessica Alba, aussi expressive qu'un matin de gueule de bois avant le café (elle a d'ailleurs récolté un razzie pour l'occasion!), se dévisager interminablement dans un miroir qui, comme disait Cocteau, aurait gagné à réfléchir! Et tout le reste est à l'avenant, le moindre effet se voyant caricaturer à l'emporte-pièce, tel l'inquiétant et diaphane homme en noir de l'original qui prend ici la tronche d'une sorte d'alien caoutchouteux ouvrant une gueule pleine de crocs à chaque apparition pour mieux nous signifier ô combien la mort est une chose terrrrrible! Ceci dit, Gutierrez nous avait annoncé la couleur dès la séquence introductive, en réussissant ce remarquable exploit de spoiler le film dès le départ! Ainsi, le suicide de la "sorcière" intervient dès les premières images, du seul fait qu'il fallait absolument une séquence-choc pour appâter les bœufs, mais ce cliché narratif a pour principal effet de déflorer prématurément le pivot de l'histoire, et de priver le film de tout son mystère. Là où l'original glissait insensiblement et selon une savante gradation des angoisses d'une héroïne dont tous les repères étaient perturbés, à la quête d'une scène originelle traumatisante amenée à point nommé pour faire rebondir l'intrigue et basculer le film, on est ici réduit à regarder sans réelle émotion se dérouler un script dont on a déjà compris tous les tenants et les aboutissants. Avec un scénar qui échoue lamentablement à nous intriguer, une actrice incapable de nous faire ressentir la moindre empathie pour son personnage et une réalisation inapte à instaurer le moindre climat, les effets chocs censés nous réveiller un peu tombent comme autant de cheveux sur la soupe dans cette affaire où l'on reste irrémédiablement passif et où l'on ne tarde pas à se faire prodigieusement chier. Il n'est que de comparer la scène de l'ascenseur, foirée par des réalisateurs et un montage qui montrent tout au mauvais moment, à la séquence d'anthologie à laquelle étaient parvenus les frères Pang... Dans mon enthousiasme, j'avais évoqué la taille des diamants pour décrire la réalisation des frangins: ici, pour poursuivre la métaphore, on travaille à coups de barre à mine!

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces=91994.html

four

Jessica Alba se paye un four!

miroir

Aucun risque de découvrir une ride d'expression!

spectre

"Bouh!"

violon

De quoi verser des "sanglots longs"!