COMICS

SPIRIT: "Résurrection"

par Darwyn Cooke & Jeph Loeb

(Panini - coll "DC Heroes" - Avril 2008)

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Qui d'autre mieux que Darwyn Cooke pouvait relever le défi de ressusciter l'un des héros les plus mythiques et les plus cultes de l'histoire du comics? Sacré paire de couilles, l'ami Darwyn, vu le nombre de puristes qui devaient l'attendre au tournant, et réussite inespérée au finish car, à moins d'être intégriste jusqu'à l'imbécillité, je ne vois pas comment, fan du Spirit ou pas, on pourra trouver quelque chose à redire à cette magnifique reprise de flambeau, qui prolonge et honore à la fois l'oeuvre de l'immense Will Eisner.

Décidément, Cooke a tout compris au Spirit: et l'esprit, et la lettre! Son intelligence aura été de savoir tenir à distance tout égotisme d'auteur, pour se laisser pénétrer par l'âme du comics avec une humilité qui témoigne d'un très grand respect à l'égard de l'original - une leçon que feraient bien de retenir nombre d'adaptateurs de comics au cinéma - au travers duquel se profile la silhouette d'un fan irréductible, animé d'une sincère et touchante nostalgie.

Déjà, à la base et avant même que Cooke ne se lance dans ce défi, on ressentait puissamment que son trait appartenait à "l'école Eisner", dans cet étrange et presque indescriptible équilibre, entretenu avec la grâce d'un funambule, entre deux styles en principe antagonistes: le réalisme et le cartoon. Ainsi, outre la révolution à la fois narrative et graphique qu'a représenté le Spirit d'Eisner, c'est précisément cette indécidabilité entre deux styles qui en fit un comics unique dans l'histoire du Neuvième Art: tiraillé entre un réalisme social et urbain hérité des polars noirs "hard boiled" popularisés par Hammett et Chandler d'une part, et d'autre part un constant basculement dans un style caricatural et humoristique, le Spirit prend en permanence le lecteur à contre-pied. Voir le Spirit partager ses cases avec des personnages au look cartoony, tels le Commissaire Dolan avec sa houpe impossible ou Ebony White et sa bouille rondouillette, produit un effet similaire à celui engendré par Gene Kelly dansant aux côtés de Jerry la souris dans "Invitation à la Danse".

Cette ambiguïté du trait répond d'ailleurs à une narration qui pratique le second degré à outrance en cultivant tous les poncifs du polar "hard boiled": héros masochiste se faisant régulièrement dérouiller, femmes fatales, perverses et dominatrices, les deux étant réunis pour le meilleur et pour le pire dans des séances récurrentes de bondage masculin, sans oublier le fétichisme de l'escarpin et du bas nylon, etc, etc... En regard de toute cette sexualité trouble héritée de la Série Noire, débitée qui plus est sur un ton parfaitement décontracté, on comprendra aisément quelle révolution opéra le Spirit dans le petit monde du comics des années quarante: on n'avait tout simplement jamais vu quoi que ce soit de semblable! Les comics étaient alors soit sérieux et réalistes, soit comiques et "cartoonesques", mais personne n'avait encore eu le culot d'opérer une telle hybridation, ni de prendre comme sujet de rigolade tout le catalogue fantasmatique de ce que l'on considérait à l'époque comme des perversions sexuelles inavouables. Tout au plus trouvait-on un dérapage occasionnel du trait réaliste vers la caricature dans le "Dick Tracy" de Chester Gould (que Will Eisner reconnaît comme l'un des ses principaux inspirateurs), notamment au travers d'une galerie de vilains aux tronches assez croquignolettes, ou encore, quoique plus timidement, dans le "Terry et les Pirates" du grand Milton Caniff, avec le personnage de Connie.

Après la guerre (le Spirit fut en effet interrompu entre 1942 et 1945, Eisner ayant été appelé sous les drapeaux), le comics se fit de plus en plus délirant, ne craignant pas de verser par moments dans l'absurde, le surréalisme et l'autodérision. C'est visiblement dans cette veine plus moderne que Darwyn Cooke a choisi d'oeuvrer, l'humour et le second degré l'emportant nettement sur le pessimisme noir qui se réduit ici à l'urbanisme ombrageux des décors. Ainsi, le one-shot "Crime Convention" de Janvier 2007 qui ouvre l'album, sorte de prologue à la nouvelle série régulière qui devait démarrer le mois suivant, et qui propose un team-up avec Batman, réunissant les deux super-héros urbains par excellence, s'avère un sommet d'autodérision sous la plume délirante de Jeph Loeb, grand spécialiste du dérapage incontrôlable à ses heures comme il a pu le prouver dans la série "Superman / Batman" - notamment avec l'arc "Absolute Power", publié chez nous par Panini dans les #5 à 9 de la défunte revue "Superman". Car le team-up en question ne se limite pas à la cohabitation occasionnelle des deux personnages, mais fait s'entrechoquer la totalité de leurs deux univers, à tel point que la fameuse "Crime Convention" à laquelle sont conviés les commissaires Gordon et Dolan va rassembler tout ce que Gotham et Central City comptent non seulement de vilains récurrents, mais également tous les personnages secondaires des séries respectives, le tout mélangé dans un chassé-croisé assez savoureux où l'on voit Dolan se faire envoûter par le rouge à lèvres de Poison Ivy, tandis que la fatalissime P'Gell met le grappin sur Gordon, ou encore le Spirit se déguiser en Batman et vice-versa... De mémoire de fan, on n'avait pas vu une telle pagaille organisée depuis le très déconnant "Bedlam At The Baxter Building" ("Fantastic Four Annual" #3 - voir Intégrale FF 1965, ci-chroniquée) dans lequel Stan Lee et Jack Kirby nous relataient le mariage de Red Richards et Sue Storm, où débarquait tout un Marvelverse se foutant sur la gueule dans un joyeux bordel! Dans le même registre, les quatre premiers épisodes de la série officielle qui s'ensuivit, et pour laquelle Cooke cumule les fonctions de scénariste et de dessinateur, ne sont pas en reste et retrouvent la veine surréalistico-parodique des "late issues" de Will Eisner, à tel point qu'on a l'impression que la série ne s'est jamais arrêtée. Les constantes sont là: P'Gell s'y montre plus fatale que jamais, Octopus toujours aussi insaisissable, et le Spirit s'y fait régulièrement ligoter et casser la gueule, voire même "féminiser" par une belle agente secrète qui le trimballe dans ses bras comme une demoiselle en détresse!

On le voit, Cooke a choisi de se replacer dans la tradition comme s'il cherchait à nous signifier par là que, même de nombreuses décennies plus tard, le Spirit a conservé tout son potentiel novateur, pour ne pas dire révolutionnaire. Comme le proclamait certaine marque de café: pas la peine d'en rajouter, le Spirit est parfait tel qu'Eisner nous l'a laissé. L'élève entre donc dans Central City en marchant sur des oeufs, bien décidé à ne rien déranger et à faire oeuvre de disciple respectueux sans s'écarter de la voie tracée par le Maître. J'ai écrit plus haut que Cooke manifestait une communauté de trait spontanée avec Eisner, en tant que l'un des principaux représentants modernes de ce fameux "réalisme cartoonesque": avec son Spirit, il suit donc une pente naturelle, ce qui fait que sa version n'est jamais ressentie comme une imitation laborieuse. Mieux, le mimétisme qu'il déploie, dans cet exercice de style qui consiste à amener son trait au plus près de celui d'Eisner, semble venir d'une intériorisation quasi miraculeuse de la manière de celui-ci, à tel point qu'on serait presque tenté de parler de possession au sens démonologique du terme!

Ô Will Eisner, ne sors pas de ce corps, tu ne trouveras pas mieux ailleurs!

batman

Batman et le Spirit dans la tourmente d'un scénario de Jeph Loeb!

02

Bondage et femmes fatales: tout y est!

04

Le tombeau de la phallocratie!

SN

Ambiance Série Noire millésimée!

d_rouillage

Plein la gueule!

p_gell

Les femmes le perdront!

titre

Tradition oblige: comme Eisner, Cooke soigne ses titres!