DVD

BATMAN BEGINS

de Christopher Nolan (2004)

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Au moment où l'on attend "The Dark Knight", second volet de la nouvelle franchise Batman initiée par Christopher Nolan et David S. Goyer, TF1-Vidéo a la bonne idée de sortir "Batman Begins" en édition économique (9,90 €), idéal pour les cinéphiles impécunieux. J'avais quant à moi grand besoin de revoir ce film, car j'avoue que le premier visionnage en salle m'avait laissé une impression assez mitigée... Certes, "Batman Begins" fut d'autant mieux accueilli et apprécié qu'il succédait aux deux bouses réalisées par un Joel Schumacher qui pratique la culture intensive de navets. Mais au-delà de cet effet d'aubaine, et en dépit de qualités évidentes, il n'en demeure pas moins que "Batman Begins" est loin d'enterrer les deux chefs-d'oeuvre de Tim Burton. Si la mise en scène du classieux Christopher Nolan, dont on n'a pas oublié l'excellent polar "Insomnia" (2002), constitue avec les images du chef-op Wally Pfister le véritable point fort du film, en revanche le scénar de bric et de broc que nous propose le très surestimé David S. Goyer plombe irrémédiablement la majeure partie du métrage.

En premier lieu, Goyer se sera durablement aliéné les fans de Frank Miller, en annonçant avant la sortie du film et quelque peu abusivement s'être inspiré du cultissime comics "Year One". Mais au final, le peu qui surnage de l'oeuvre de Miller est tellement insignifiant qu'il devient évident que, sur ce coup, Goyer aurait été bien inspiré de fermer sa gueule. Qu'on me comprenne bien: il n'est pas question de dénier à Goyer le droit d'avoir sa propre vision des origines de Batman, non plus que de s'éloigner de celle de Miller, mais en ce cas pourquoi en appeler à "Year One" pour cautionner son script? Face à ce procédé, le comics-fan se sent légèrement pris pour un con!

Pourtant, à la base, l'option de se concentrer sur l'alter ego Bruce Wayne et de différer au maximum l'apparition de Batman n'était pas une mauvaise idée en soi, et aurait pu constituer un ressort dramatique intéressant. Le problème, c'est qu'elle se délaye dans un script où Goyer tire à la ligne et multiplie les clichés. Ainsi, l'initiation de Wayne aux arts martiaux, qui se limitait à une brève allusion chez Miller, s'enfle ici jusqu'à occuper tout le premier tiers du film et, sans la mise en scène somptueuse de Nolan qui parvient à faire diversion avec talent, on s'ennuierait ferme devant cette histoire déjà vue cent fois dans moult classiques du film d'arts martiaux traitant de prêtres Shaolin et d'initiation à la dure, émaillée de sentences grandiloquentes sur l'art du guerrier, du genre: "Anticipe le terrain", "La rage n'est rien sans la volonté", et tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle vole un boeuf, pendant qu'on y est! Heureusement, Nolan est là pour conférer ampleur et dynamisme à certaines séquences sans cela dénuées de tout intérêt dramatique, comme Wayne et Ducard croisant le fer sur un lac gelé, ou encore le magnifique ballet de ninjas au terme duquel l'élève surclasse le maître (et un cliché, un!) et qui met fin à cette initiation qui avait tendance à s'éterniser.

Le deuxième tiers est encore pire scénaristiquement: le "devenir Batman" de Wayne se résume à quelques fiches bricolages, récitées par le toujours charismatique Morgan Freeman, en nous décrivant par le menu la technologie batmanienne. Ce passage, de loin le plus ennuyeux, n'est pas sans rappeler les sempiternelles séquences obligées de la série des James Bond où Q procède à la distribution des gadgets. Là encore, rien de bien original dans ce catalogue fonctionnaire de cape, costard, grappins, Batmobile, aménagement de Batcave et autres pompes matinales: on s'emmerde ferme et Nolan n'y peut mais.

Le film finit tout de même par trouver son rythme quand Batman prend du service, Nolan ayant enfin quelque chose à filmer. On déplorera toutefois un Épouvantail assez peu inquiétant avec son sac de jute informe sur la tête, et on se prend à imaginer ce qu'un Tim Burton aurait fait d'un tel personnage, exaltant une essence gothique qui, ici, brille par son absence. Si le script de Goyer aligne, là encore sans grande originalité, les figures imposées de l'actionner de base (poursuite de voitures tout à fait gratuite avec destruction de mobilier urbain, course finale contre la montre...), la mise en scène parvient efficacement à noyer le poisson grâce à un montage nerveux et surtout par l'exploitation qui est faite des zones d'ombres ménagées par les superbes décors, et qui restitue Batman à ce milieu urbain dont il n'aurait jamais dû s'éloigner. Là encore, Nolan sait rattraper la sauce avec brio, et relègue au second plan les faiblesses du script, parmi lesquelles un twist foireux - la révélation de l'identité de Ras Al' Guhl, dont on avait deviné dès le début qu'il ne s'agissait pas du Fu-Manchu d'opérette entr'aperçu dans le monastère. Un bémol toutefois: j'ai du mal à m'expliquer que Nolan soit aussi peu à l'aise dans les scènes de baston, cadrées et montées de façon totalement incohérente, sans aucune préoccupation "chorégraphique" et à la limite de l'illisibilité. Étonnant, de la part d'un film dont toute la première partie se réfère aux codes du cinéma d'arts martiaux asiatique, lequel a précisément su s'imposer par sa conception chorégraphique des combats, toujours réalisés avec une précision quasi maniaque.

Néanmoins, tout n'est pas à jeter dans cette nouvelle approche du Batman, loin s'en faut. Ainsi, l'un des atouts majeurs du film consiste paradoxalement à s'être radicalement démarqué de la vision burtonienne, et plus précisément de son aspect "fête foraine bigarée", par lequel le papa de "Beetlejuice" marquait sa distanciation humoristique. En effet, "Batman Begins" tourne délibérément le dos à tout cet apparat gothico-expressionniste pour cultiver résolument un premier degré qui fleure bon la désespérance des classiques du polar noir. Traités avec un sérieux imperturbable qui confine au tragique et une théâtralité quasi lyrique, les personnages acquièrent une dimension ténébreuse encore jamais vue dans la profusion contemporaine de superheroes-movies qui préfèrent jouer la carte du héros positif et du méchant caricatural, spectacle familial oblige.

Caricaturant la caricature en y injectant une certaine cruauté, Burton était parvenu à enfumer les executives de la Warner et à dissimuler avec pas mal de perversité un film d'épouvante plein de sous-entendus freudiens sous les oripeaux d'un blockbuster tous publics. Mais derrière le Luna Park de "Batman, le Défi" (voir "Mollards" de Janvier 2007) se profilait clairement la lugubre fête foraine du "Freaks" de Tod Browning, et Warner eut tôt fait de limoger Burton au profit du bien plus inoffensif Schumacher. Nolan et Goyer, eux, abordent l'atavisme "draculéen" de Batman de manière frontale et sans plus tergiverser: certes, le côté freudien passe à la trappe avec des personnages quasiment asexués (en effet, ce n'est pas la nunuche Katie Holmes qui peut rivaliser avec les bombasses interprétées par Kim Basinger et Michelle Pfeiffer...), mais en revanche l'oeuvre y gagne un style désespérément crépusculaire qui en fait toute l'originalité. Ici, ça déconne pas, et on ne badine pas avec les ténèbres: l'ombre envahit le moindre recoin de l'image, projection de la gravité intérieure et non moins obscure des personnages, et même les saillies ironiques d'Alfred sont diffusées au compte-gouttes. Et au final, c'est moins par sa continuité narrative maladroite que par cette attaque frontale, laissant de côté toute coquetterie et tout tarabiscotage, que "Batman Begins" se rapproche du "Year One" de Miller, oeuvre tout aussi directe, tragique et désespérée, fondant de manière séminale le mythe moderne du Batman "post-Crisis". Au vu des trailers de "The Dark Knight" que l'on trouve un peu partout sur le Web, il semblerait que ce second opus persiste dans cette approche tout en premier degré, si l'on en juge par son Joker grimaçant et plus blafard qu'un zombie (dernier rôle du regretté Heath Ledger), qui semble aussi éloigné que possible de l'histrion décadent auquel on était habitué, tel qu'interprété chez Burton par un Nicholson au sommet du cabotinage.

Autre atout de "Batman Begins": son casting en béton. Christian Bale, coutumier des personnages quelque peu perturbés (cf "American Psycho", "The Machinist"...), campe à la perfection un Bruce Wayne taraudé par ses obsessions et Liam Neeson, fort de la science du sabre acquise dans la prélogie "Star Wars", fait un Ras Al' Guhl très crédible et ambivalent à souhaits, parvenant à nous faire ressentir la monolithique certitude du fanatisme. N'oublions pas Morgan Freeman, excellent dans son registre habituel de père de substitution, et le monument Michael Caine dont l'ironie flegmatique typiquement british colle impeccablement au personnage d'Alfred. On regrettera toutefois que le rôle du Commissaire Gordon, réduit par le script de Goyer à la portion congrue, ne donne pas à Gary Oldman la possibilité d'exprimer toute l'étendue de son talent. Personnage central et volant presque la vedette à Batman dans le "Year One" de Miller, Gordon est ici un personnage falot se contentant de jouer les utilités, ce qui est tout de même dommage.

Par ailleurs, cela me semble symptomatique des rapports ambigus que Goyer entretient avec l'oeuvre de Miller, à savoir qu'il s'en démarque complètement tout en en laissant surnager des scories çà et là sous forme de ligne narratives qui, pour faire plaisir aux fans, n'apportent pas grand chose à l'ensemble et s'avèrent au final aussi anecdodiques qu'inabouties. Citons par exemple la référence au parrain Carmine Falcone, intrigue centrale de "Year One" - prolongée brillamment dans cet autre chef d'oeuvre du comics qu'est la mini-série "Amère Victoire" de Jeph Loeb et Tim Sale - qui tourne ici en eau de boudin et dont le film aurait fort bien pu se passer, ou encore la présence quasi subliminale de flic ripoux Flass, lui aussi important chez Miller, mais bien moins que Bullock qui est ici curieusement absent bien qu'étant devenu au fil du temps l'un des piliers des séries régulières. Bref, on s'interroge devant les choix scénaristiques de Goyer, particulièrement lorsqu'on les rapporte à l'exploitation qui en est faite: certes, l'on m'objectera que les personnages empruntés à Miller sont là pour évoquer la corruption qui règne à Gotham City, elle-même déterminante du devenir de Bruce Wayne. Mais il n'en demeure pas moins que le sentiment persiste d'une storyline primitive envisagée un temps pour être ensuite abandonnée et dévier vers des personnages plus hauts en couleurs, tels que Ras Al' Guhl et l'Épouvantail - peut-être à la demande des producteurs, toujours avides de spectaculaire... Et, en dépit des qualités du film, je n'ai pas pu me départir en ce qui me concerne d'une impression de scénario partant dans toutes les directions et manquant cruellement de cohésion, sans parler des clichés évoqués plus haut dans lesquels il retombe inévitablement.

En dépit du plaisir que m'a apporté le traitement formel de ce Batman et que je ne bouderai pas, tant il est vrai que, malgré les réserves que j'ai pu formuler, je me suis honnêtement diverti, il n'en demeure pas moins que cette reprise de la franchise m'apparaît comme une semi-réussite... Mais il est également vrai que les fans de comics ont la réputation de n'être jamais contents, du moins à cent pour cent, devant les adaptations cinéma qui leur sont proposées... Si les deux films de Burton demeurent pour moi difficilement surpassables, ça ne m'empêchera pas d'aller voir "The Dark Knight", en espérant que cette fois l'essai sera transformé: en effet, pour peu que Goyer se fende d'un script un peu plus rigoureux et original, Nolan est en capacité de nous offrir un grand film. Wait and see...

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.commeaucinema.com/bandes-annonces=33370.html

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Regardez-un peu ce qui nous tombe sur la gueule...

grappin

Pourvu qu'il nous mette pas le grappin dessus!

BW

Christian, c'est de la Bale!

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Le poids des maux, le choc du poteau!

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Et y'a même le lecteur de CD!

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La Batcave: manque plus que l'électricité!