Sortie en salles

JE SUIS UNE LÉGENDE (I Am A Legend)

de Francis Lawrence (2007)

aff

L'année 2007 se termine bien mal avec, pour changer un peu, un nouveau blockbuster foireux qui relève de la captation de franchise pure et simple. Par ce concept, je désigne ce procédé malhonnête - mais hélas fréquent - qui consiste à racoler le chaland en baptisant un produit quelconque et de préférence conventionnel du titre d'une oeuvre référentielle avec laquelle il n'a rien ou pas grand chose à voir. Ce genre d'expédient est bien pratique lorsqu'il s'agit de refourguer, sous un emballage prometteur et éprouvé, n'importe quel script pourri traînant dans un fond de tiroir, ou encore lorsqu'il est question d'édulcorer l'oeuvre d'un auteur jugée politiquement incorrecte - et actuellement, aux States, même Scooby-Doo est suspecté d'athéisme gauchisant, si j'en crois le Bush à oreille...

Il s'agissait donc de récupérer le statut porteur de classique de la SF de l'oeuvre de Richard Matheson (1), tout en en désamorçant le pessimisme, incompatible avec le triomphalisme américain ambiant, pour y substituer si possible l'idéologie patriotico-cul-bénite de rigueur. En un mot comme en cent, "Je suis une Légende"-le film n'est rien d'autre qu'une vaste entreprise de cirage de pompes républicaines, et je serais curieux de savoir comment Matheson, qui sert ici d'alibi et n'avait montré que peu d'enthousiasme à l'endroit des deux précédentes adaptations de son roman (2), a bien pu prendre la chose...

Tout cela est d'autant plus dommage que le film parvient à faire illusion durant tout son premier tiers, dans lequel Francis Lawrence réussit avec assez d'efficacité à nous rendre empathiques à la solitude de son héros. À ce propos, ne manquons pas de rendre hommage au staff artistique responsable des décors impressionnants d'une Grosse Pomme déserte et post-apocalyptique, qui servent de caisse de résonance à la situation désespérée de Neville. Ainsi, cette entrée en matière sait nous mettre en condition et excelle à faire peser une sourde menace indéterminée par les déambulations de la caméra dans ces décors dantesques, de même que par l'ambiance claustrophobique des scènes à l'intérieur du bunker où se terre Neville, et les scénaristes ont eu l'excellente idée de clore les volets dès que la nuit tombe et que le danger se précise, préférant nous laisser fantasmer la nature de l'ennemi plutôt que de nous la jeter maladroitement à la figure.

Par le fait, on est réellement accroché lorsque, poursuivant sa chienne imprudente, Neville entame sa descente dans les ténèbres d'un sous-sol labyrinthique, au terme de laquelle la nature de la menace nous sera enfin révélée. Et là, tout s'effondre: d'abord parce que, sacrifiant à cette mode insupportable de l'hystérie filmique, Lawrence nous gratifie, dès que l'action s'emballe un peu, de ce genre de bouillie pelliculaire qui consiste à monter de façon hyper serrée des mouvements de caméra incohérents... et ensuite parce que les scénaristes ont eu cette idée désastreuse de substituer aux vampires de Matheson, créatures intelligentes et perverses, des espèces de zombies blafards et décervelés tout droit sortis du "28 Jours plus tard" de Danny Boyle, cherchant sans doute à surfer avec opportunisme sur la cote persistante du mort-vivant auprès du public mainstream. Il va sans dire que l'on perd au change, et que les affrontements bourrins d'un Will Smith bodybuildé avec une horde de créatures glapissantes et grimaçantes sont loin de susciter le même intérêt que le jeu du chat et de la souris auquel se livrent les deux parties dans le roman de Matheson - situation psychologiquement compliquée par le fait que les vampires ont à leur tête l'ex-voisin et ami de Neville, lequel ne se prive pas de faire vibrer la corde sentimentale pour tenter de piéger celui-ci: un élément pourtant riche en possibilités dramatiques que le script évacue ici sans autre forme de procès. Bref, dès que la menace est identifiée dans toute sa pesante conventionalité et que le film pénètre dans ce deuxième tiers qu'on peut qualifier "de l'affrontement", on est bien obligé de se rendre à cette évidence: "Je suis une Légende" version 2007 ne pète pas plus haut qu'un "Resident Evil" de luxe.

Sauf qu'un "Resident Evil" a au moins cette honnêteté de bourriner sans complexes, et évite de nous prendre la tête avec ce genre de message psycho-philosophico-théologico-mes couilles qu'on nous assène sans sourciller dans une troisième partie qui pulvérise les limites du ridicule, dans un souci propagandiste aussi lourdasse que vomitif. Car voilà-t-y pas que l'opération du Saint-Esprit scénaristique nous parachute femme et enfant, et que tout ce joli monde se met à entamer le couplet de l'espoir, de l'avenir de l'humanité (américaine!) et gna-gna-gna... On boit jusqu'à la lie de la mixture lorsque la greluche prend son plus bel air de Soubirous pour annoncer à notre héros que c'est Dieu himself, dans une vision qu'Il lui a envoyée, qui l'a guidée jusqu'à lui, de même qu'Il lui a révélé l'existence d'un camp de survivants réfugiés dans le Vermont, où elle parviendra in fine à ramener le sérum-miracle découvert par Neville (dans une autre inspiration divine, cela ne fait aucun doute!), dont le sacrifice final n'aura pas été inutile puisqu'il lui permettra de sauver l'humanité (américaine!). Ce qui vaudra à un Will Smith à la démagogique saveur de Bounty d'être sacré héros de la nation (comme dans "Independence Day", tiens!) dans un grand flottement de bannière étoilée, ta-tsoin! Comme je vous le dis! Certes ce n'est pas mon genre de balancer comac des spoilers mais, en l'occurrence, c'est faire acte de citoyenneté et de salut public que d'essayer de vous faire économiser les sept euros que vous seriez tentés de mettre dans le visionnage de cette bouse puantissime! Vous n'êtes pas convaincus? Tant pis pour vous, mais laissez-moi vous dire que vous demanderez pardon quand vous aurez entendu le monceau de conneries que Smith débite sur ce pauvre Bob Marley dans une diatribe d'une niaiserie confondante!

Ceux qui ont lu le roman de Matheson n'auront pas oublié son dénouement, dont le cynisme savoureux se situe aux antipodes du brouet de bons sentiments et d'hypocrisie que Lawrence se complaît à touiller. Je n'en dirai évidemment rien - car un autre acte de civisme consiste à vous inciter à vous procurer ce classique - mais sachez simplement qu'il semble tout droit sorti d'un de ces fameux "EC Comics" de William H. Gaines, à tel point que je reste persuadé que c'est cette seule chute, avec tout le "mauvais esprit revendiqué" qu'elle véhicule, qui a justifié et conditionné toute l'écriture du roman. Mais voilà: l'Amérique a besoin de positiver, et il faut admettre que tant de noirceur et de pessimisme eussent été fort malvenus au moment où des cohortes de héros de la nation se font étriper en Irak...

Notes

(1): Disponible chez Gallimard en "Folio-SF".

(2): "Je suis une Légende" de Sydney Salkow (1964) et "Le Survivant" de Boris Sagal (1971).

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18784329&cfilm=105557.html

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