27 janvier 2008
JE SUIS UNE LEGENDE
Sortie en salles
JE SUIS UNE LÉGENDE (I Am A Legend)
de Francis Lawrence (2007)
L'année 2007 se termine bien mal avec, pour changer un peu, un nouveau blockbuster foireux qui relève de la captation de franchise pure et simple. Par ce concept, je désigne ce procédé malhonnête - mais hélas fréquent - qui consiste à racoler le chaland en baptisant un produit quelconque et de préférence conventionnel du titre d'une oeuvre référentielle avec laquelle il n'a rien ou pas grand chose à voir. Ce genre d'expédient est bien pratique lorsqu'il s'agit de refourguer, sous un emballage prometteur et éprouvé, n'importe quel script pourri traînant dans un fond de tiroir, ou encore lorsqu'il est question d'édulcorer l'oeuvre d'un auteur jugée politiquement incorrecte - et actuellement, aux States, même Scooby-Doo est suspecté d'athéisme gauchisant, si j'en crois le Bush à oreille...
Il s'agissait donc de récupérer le statut porteur de classique de la SF de l'oeuvre de Richard Matheson (1), tout en en désamorçant le pessimisme, incompatible avec le triomphalisme américain ambiant, pour y substituer si possible l'idéologie patriotico-cul-bénite de rigueur. En un mot comme en cent, "Je suis une Légende"-le film n'est rien d'autre qu'une vaste entreprise de cirage de pompes républicaines, et je serais curieux de savoir comment Matheson, qui sert ici d'alibi et n'avait montré que peu d'enthousiasme à l'endroit des deux précédentes adaptations de son roman (2), a bien pu prendre la chose...
Tout cela est d'autant plus dommage que le film parvient à faire illusion durant tout son premier tiers, dans lequel Francis Lawrence réussit avec assez d'efficacité à nous rendre empathiques à la solitude de son héros. À ce propos, ne manquons pas de rendre hommage au staff artistique responsable des décors impressionnants d'une Grosse Pomme déserte et post-apocalyptique, qui servent de caisse de résonance à la situation désespérée de Neville. Ainsi, cette entrée en matière sait nous mettre en condition et excelle à faire peser une sourde menace indéterminée par les déambulations de la caméra dans ces décors dantesques, de même que par l'ambiance claustrophobique des scènes à l'intérieur du bunker où se terre Neville, et les scénaristes ont eu l'excellente idée de clore les volets dès que la nuit tombe et que le danger se précise, préférant nous laisser fantasmer la nature de l'ennemi plutôt que de nous la jeter maladroitement à la figure.
Par le fait, on est réellement accroché lorsque, poursuivant sa chienne imprudente, Neville entame sa descente dans les ténèbres d'un sous-sol labyrinthique, au terme de laquelle la nature de la menace nous sera enfin révélée. Et là, tout s'effondre: d'abord parce que, sacrifiant à cette mode insupportable de l'hystérie filmique, Lawrence nous gratifie, dès que l'action s'emballe un peu, de ce genre de bouillie pelliculaire qui consiste à monter de façon hyper serrée des mouvements de caméra incohérents... et ensuite parce que les scénaristes ont eu cette idée désastreuse de substituer aux vampires de Matheson, créatures intelligentes et perverses, des espèces de zombies blafards et décervelés tout droit sortis du "28 Jours plus tard" de Danny Boyle, cherchant sans doute à surfer avec opportunisme sur la cote persistante du mort-vivant auprès du public mainstream. Il va sans dire que l'on perd au change, et que les affrontements bourrins d'un Will Smith bodybuildé avec une horde de créatures glapissantes et grimaçantes sont loin de susciter le même intérêt que le jeu du chat et de la souris auquel se livrent les deux parties dans le roman de Matheson - situation psychologiquement compliquée par le fait que les vampires ont à leur tête l'ex-voisin et ami de Neville, lequel ne se prive pas de faire vibrer la corde sentimentale pour tenter de piéger celui-ci: un élément pourtant riche en possibilités dramatiques que le script évacue ici sans autre forme de procès. Bref, dès que la menace est identifiée dans toute sa pesante conventionalité et que le film pénètre dans ce deuxième tiers qu'on peut qualifier "de l'affrontement", on est bien obligé de se rendre à cette évidence: "Je suis une Légende" version 2007 ne pète pas plus haut qu'un "Resident Evil" de luxe.
Sauf qu'un "Resident Evil" a au moins cette honnêteté de bourriner sans complexes, et évite de nous prendre la tête avec ce genre de message psycho-philosophico-théologico-mes couilles qu'on nous assène sans sourciller dans une troisième partie qui pulvérise les limites du ridicule, dans un souci propagandiste aussi lourdasse que vomitif. Car voilà-t-y pas que l'opération du Saint-Esprit scénaristique nous parachute femme et enfant, et que tout ce joli monde se met à entamer le couplet de l'espoir, de l'avenir de l'humanité (américaine!) et gna-gna-gna... On boit jusqu'à la lie de la mixture lorsque la greluche prend son plus bel air de Soubirous pour annoncer à notre héros que c'est Dieu himself, dans une vision qu'Il lui a envoyée, qui l'a guidée jusqu'à lui, de même qu'Il lui a révélé l'existence d'un camp de survivants réfugiés dans le Vermont, où elle parviendra in fine à ramener le sérum-miracle découvert par Neville (dans une autre inspiration divine, cela ne fait aucun doute!), dont le sacrifice final n'aura pas été inutile puisqu'il lui permettra de sauver l'humanité (américaine!). Ce qui vaudra à un Will Smith à la démagogique saveur de Bounty d'être sacré héros de la nation (comme dans "Independence Day", tiens!) dans un grand flottement de bannière étoilée, ta-tsoin! Comme je vous le dis! Certes ce n'est pas mon genre de balancer comac des spoilers mais, en l'occurrence, c'est faire acte de citoyenneté et de salut public que d'essayer de vous faire économiser les sept euros que vous seriez tentés de mettre dans le visionnage de cette bouse puantissime! Vous n'êtes pas convaincus? Tant pis pour vous, mais laissez-moi vous dire que vous demanderez pardon quand vous aurez entendu le monceau de conneries que Smith débite sur ce pauvre Bob Marley dans une diatribe d'une niaiserie confondante!
Ceux qui ont lu le roman de Matheson n'auront pas oublié son dénouement, dont le cynisme savoureux se situe aux antipodes du brouet de bons sentiments et d'hypocrisie que Lawrence se complaît à touiller. Je n'en dirai évidemment rien - car un autre acte de civisme consiste à vous inciter à vous procurer ce classique - mais sachez simplement qu'il semble tout droit sorti d'un de ces fameux "EC Comics" de William H. Gaines, à tel point que je reste persuadé que c'est cette seule chute, avec tout le "mauvais esprit revendiqué" qu'elle véhicule, qui a justifié et conditionné toute l'écriture du roman. Mais voilà: l'Amérique a besoin de positiver, et il faut admettre que tant de noirceur et de pessimisme eussent été fort malvenus au moment où des cohortes de héros de la nation se font étriper en Irak...
Notes
(1): Disponible chez Gallimard en "Folio-SF".
(2): "Je suis une Légende" de Sydney Salkow (1964) et "Le Survivant" de Boris Sagal (1971).
Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18784329&cfilm=105557.html
Will Smith, il a pô peur des zombies: c'est un héros de la nation!
Yo, cousin, si tu me mords ça va partir en free style!
Aurait-il trompé sa meuf?
Pétain de Dieu, c'est travail, famille, patrie!
Oui, j'admets qu'il y a de quoi rester sur le cul!
Will Smith part dans le décor!
Commentaires
Economie de....
temps et d'argent en n'achetant pas ce film alors !
Je me méfie lorsque des films fantastico-horrifique deviennent des blockbusters... y a souvent un problème... Pour le mettre à la portée du plus grand nombre, il faut faire des sacrifices. Pourtant, j'aime bien Will Smith.
Bon, je suis tout de même curieux d'y jeter un oeil, juste un ! ;-)
Post en retard, i know...
...C'est impardonnable. Mais que voulez-vous mr Patch, c'est la dure vie d'étudiant qui veut ça.
On m'a beaucoup parlé de ce bidule inqualifiable qu'on essayait de nous refourguer à grand renfort de fan-atisme envers le pauvre Matheson mais quand on m'a parlait : aucun avis positif. Du coup, ça m'a évité de grapiller des sous donc je ne dirais pas trop du mal de ce bidule pour une fois. Pour ce qui est du vampire/zombie boosté aux amphèts, on en trouve aussi dans "28 semaines plus tard", la suite de qui tu sais qu'entre nous, je trouve largement supérieure au film de Boyle. Bon ben là, on a donc des créatures sous-amphèts sauf que ça dessert le film, c'est dans la continuité du fameux virus qui transforme les zombies en sortes d'hybrides. Le lien avec la maladie est ici plus souligné que dans le film de Boyle (et éloigne encore plus les hybrides du statut de zombie pour en faire des choses plus passionnantes) car on suit le parcours de deux porteurs du virus dont une personne immunisée naturellement contre ce virus, ce qui ouvre des possibilités...Mais j'en dis pas plus, il était dans mon top 2007, j'ai vraiment bien aimé ce film, as you see...
Encore du vampire, en veut-tu, en voilà. Et surtout avec "30 jours de nuits" dont j'en profite pour t'en parler ici-même (j'ai plus le temps de m'occuper de mon blog films aussi vais-je t'embêter là !) et la surprise se révèle sympathique : film avec des créatures des ténèbres qui elles, ne sont pas sous amphet' ! Film carré et concis à "l'ancienne". Celà fait du bien par les temps qui courrent. Après, oui, c'est pas un chef d'oeuvre, c'est rudement sympathique en soit mais inférieur au comics (préfacé par le maître Clive Barker dans le premier des 2 tomes chez Delcourt. Lecture recommandée chaudement si tu en as le temps of course). Et puis vers la fin, j'ai beaucoup pensé à "Near Dark" qui est l'un de mes films de vampires préférés, donc forcément... Mais ça se laisse agréablement voir. Et c'est je pense sans doute largement mieux que ce bidule qu'on essaye de nous vendre comme l'adaptation du formidable roman de Matheson.
Sinon, pas le temps d'en dire plus mais je voulais te remercier pour tes sympathiques cadows. C'est juste dommage que tu n'ait pas mis de tracklist (je reconnais twin peaks et radiohead mais le reste, mwarf !) mais sinon c'est du bonheur, comme d'hab'. Je te renvoie bientôt ta k7 avec aussi des cadeaux surprises dedans. M'enfin j'en dis pas plus, faudrait déjà que je trouve le temps de pouvoir te l'envoyer et même là, c'est un peu chaud...
A+ cher ami !
Nico (Nio)
Patch', va vite voir "the mist", le film qui efface la purge "je suis une légende", si, si.
Mais attention, le nombre de salles diminue, envahi par l'inoxidable Astérix et le truc là...les ch'tis... Bref, fonce, Darabont est ton ami. :)
pour Nio
...et moi, ça fait longtemps que je suis l'ami de Darabont (que je tiens comme l'un des meilleurs adaptateurs du King), très précisément depuis que j'ai vu les superbes "Les Évadés" et "La Ligne verte". Évidemment, que j'irai voir "The Mist" - si toutefois les distributeurs de cartes biseautées m'en donnent l'occasion: tout ce que j'ai réussi à voir ces temps-ci, outre la bouse sus-chroniquée, c'est cette merde prétentieuse de "Cloverfield", "Saw 4" (à chier), "La Chambre 1408" (pas mal du tout, en dépit d'une critique tiédasse qui préfère s'extasier sur "Cloverfield" et la daube "légendaire") et enfin le super-génial-mirrifique "No Country For Old Men" des Coen Bros (à voir toutes affaires cessantes!). Mais ça va être dur: d'abord parce qu'à part "Cloverfield" qui squatte les écrans depuis trois semaines, les autres films que je cite devaient faire l'objet de trois séances par semaine, aux alentours de 23h00 et avec à chaque fois moins de dix personnes dans la salle. Faut donc être attentif, rapide et disponible si l'on veut voir un peu de fantastique ou d'art-et-essai dans notre belle province. Enfin, d'après ce que j'entends à droite et à gauche, ça va de mal en pis, et même à Paris ça devient galère pour voir autre chose que du blockbuster pourri et de la comédie franchouillarde...
Ensuite parce que demain je pars à Capbreton dans les Landes visiter mon fiston: comme il nous a promis de la pluie, il est fort possible que j'aille un peu traîner du côté des cinémas de Bayonne - ainsi d'ailleurs que dans un comic-shop de ma connaissance que j'ai bien l'intention de dévaliser! En espérant que là-bas, c'est moins galère question approvisionnement en films!
Aie...J'ai bien aimé Cloverfield moi. (cf chronique) Mais bon, j'avoue que j'aimerais bien voir ton point de vue aussi. :)
Bonjour,
J'ai bien aimé "Cloverfield" également (bien plus que "[REC]" au passage), mais je suis assez d'accord avec ton avis concernant ce "Je suis en Légende" qui trahit complètement l'esprit du roman (j'en parle un peu sur mon blog également : http://shin.over-blog.org/article-15801633.html).
Amicalement,
Shin.
pour Shin
"Cloverfield": j'en ferai peut-être une chronique un de ces quatre, si j'ai le temps car je suis un peu débordé dans mon programme...
"[Rec]": hélas loupé, j'enrage, car je suis un fervent défenseur de Balaguero. Quatre séances dans la semaine, à des horaires où j'étais au boulot, puis pfuiit! disparu des écrans! la haine!
"Je suis une Légende": non seulement l'esprit est trahi, mais en plus faut se cogner leur prosélytisme de culs-bénits, insupportable! Dès que j'ai un moment, je file sur ton blog voir ce que tu en penses.
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