Vu à la télé

LE JOUR DES MORTS-VIVANTS

(Day Of The Dead)

de George A. Romero (1986)

aff

Il est urgent de réhabiliter ce grand zombie-movie dont la sortie fut en son temps accueillie avec une certaine tiédeur, tant par une majorité de fans ingrats que par une critique spécialisée affichant au pire une sévérité excessive et au mieux un enthousiasme mitigé. Mais que reprochait-on à Romero au juste? De n'avoir pas opéré une fois de plus une révolution dans le genre horrifique comme il le fit avec les deux précédents opus de sa franchise? Quoique cela reste encore à prouver - et je compte bien y travailler! - il semblerait avec le recul que les raisons d'une telle frigidité , au sein même de cette frange du public qui lui paraissait inconditionnellement acquise, soient finalement des plus triviales... Tout se passe en effet comme si Romero avait été soudain victime de son propre succès, et ce d'un double point de vue.

Premièrement, il convient de rappeler que "Zombie" (1978) fit partie, avec "Massacre à la Tronçonneuse" et quelques autres, des chefs d'oeuvres du genre qui tombèrent sous le coup de la censure giscardienne. Le fait même de cette interdiction atteste du potentiel transgressif de l'oeuvre, dont les outrances en matière de violence et de gore pulvérisèrent les limites du décemment montrable dans lesquelles le genre se maintenait prudemment, ce qui eut pour effet d'horripiler les amateurs d'un cinéma moins démonstratif et d'amener à l'orgasme les fans d'horreur pure et dure qui n'osaient même pas rêver d'une telle apothéose dans le démembrement. En ces matières, "Zombie" a fixé une sorte de plafond définitif quasiment indépassable grâce - à tout seigneur tout honneur - aux effets spéciaux ultra-réalistes du magicien Tom Savini. Par le fait, "Zombie" fut et demeure une sorte d'absolu de l'horreur graphique, explorant des zones limites que peu de films ont depuis oser approcher, et en tous cas jamais avec une efficacité comparable: même les cinéastes modernes les plus décomplexés et jouissant d'une certaine réputation d'extrémisme, tels Eli Roth ou James Wan, restent malgré tous leurs efforts bien en deçà des outrances romeriennes. Ceci pour dire que Romero, lorsqu'il sort "Le Jour des Morts-Vivants", est implicitement attendu au tournant: censé dépasser l'indépassable, il ne peut que décevoir et c'est effectivement ce qui se produit - de façon totalement injustifiée, je m'empresse de le clamer bien haut. Idolâtré pour "Zombie", Romero ne pouvait être par la suite que sacrifié sur l'autel de son propre succès, un peu comme le Roi Carnaval que l'on brûle à la fin des agapes. C'est là le sort ingrat de tout artiste qui commet quelque jour un chef d'oeuvre que d'être condamné à l'impossible, c'est-à-dire à exploser continuellement les limites du sublime.

Deuxièmement, "Le Jour des Morts-Vivants" sort en 1986, soit huit ans après "Zombie": entre temps, il est passé de l'eau sous les ponts, et ce que les critiques nomment l'"état de l'art" a considérablement évolué. Ce qui a littéralement scotché les spectateurs de 1978 s'est banalisé en 1986, d'autant que la concurrence a été rude et qu'on ne compte plus le nombre de sous-produits inspirés de "Zombie" réalisés dans l'intervalle. On peut donc raisonnablement conclure que, pour "Le Jour des Morts-Vivants", Romero se retrouve victime du génie visionnaire qu'il a déployé dans "Zombie", seconde oeuvre charnière dans sa carrière et dans l'histoire du cinéma fantastique, et se voit désormais jugé à l'aune d'un "état de l'art" dont il a lui-même considérablement élevé le niveau, tant du point de vue de la liberté d'expression artistique - revendiquée au travers de la double provocation que constituent la transgression des tabous horrifiques les plus extrêmes et le discours socio-politique militant qui organise les rapports entre les personnages - que de la pure écriture cinématographique qui laisse loin derrière, encore aujourd'hui, la plupart des films de genre.

On ne peut donc que déplorer que le public, voire la critique de l'époque, sans doute blasés par la profusion de films, aussi opportunistes que souvent peu inspirés, qui se ruèrent dans cette nouvelle voie ouverte par "Zombie", n'aient pas su distinguer à quel point "Le Jour des Morts-Vivants" tranchait, une fois de plus, sur le tout-venant de la production horrifique et zombiesque contemporaine. En effet, contrairement à celle-ci qui privilégie volontiers dans sa grande majorité l'aspect sensationnaliste du gore, "Le Jour des Morts-Vivants" ne pèche jamais par pure complaisance en ce domaine, et force est de reconnaître que la violence, aussi outrancière soit-elle, ne se déchaîne jamais chez Romero indépendamment d'une idéologie politique et d'une parodie sociale dans lesquelles elle tient la place d'un symptôme. C'est pourquoi je me refuserai toujours à résumer Romero à un simple réalisateur d'horror-movies un peu plus doué que les autres, ainsi que le fait par exemple Yannick Dahan qui considère au mieux comme anecdotique le discours socio-po qui sous-tend en permanence l'horreur romerienne. S'il reste vrai que Romero demeure l'un des "Masters of Horror" les plus représentatifs, il n'en est pas moins réducteur de passer sous silence la composante "auteurisante" qui fait toute sa si séduisante spécificité, et qui confère à sa tétralogie des zombies une puissance évocatrice hors du commun, la plaçant d'emblée dans le cercle très fermé des classiques déterminants du genre. À titre d'exemple, il est à noter qu'une telle réduction a été opérée en actes au travers de "L'Armée des Morts", remake on ne peut plus simpliste de "Zombie" réalisé par Zack Snyder en 2004, que j'ai chroniqué par ailleurs et dans lequel on évitait soigneusement, sans doute pour des raisons essentiellement commerciales, de donner le moindre écho aux préoccupations philosophiques de Romero. Ce faisant, ou plutôt ce ne faisant pas, on a abouti à un actionner sans âme, aussi esbroufeur que vide, où il n'est question que de dégommer du zombie au riot-gun afin de séduire à bon compte un public friand de "shoot 'em up" et peu enclin à se fatiguer les synapses.

Des films comme "L'Armée des Morts", il y en a eu des centaines depuis "Zombie", tous vivant sur les acquis de Big George qui ont fini par constituer une véritable "Bible" du zombie-movie. Quelle que soit leur qualité, l'ensemble de ces produits ne va pas chercher midi à quatorze heures et martèle de manière redondante et schématique le thème survivaliste, soit sur le mode du siège "à la Carpenter", soit sur celui de la ratonnade organisée façon "Resident Evil". J'ai beau me retourner la tronche dans tous les sens, je ne vois guère que trois films post-"Zombie" véritablement innovants et - luxe inhabituel - possédant un "fond": il s'agit premièrement du très éprouvant "Moi Zombie, Chronique de la Douleur" (Andrew Parkinson - 1998) qui marche sur les traces de l'excellent et oublié "Le Mort-Vivant" de Bob Clark (1972) en proposant une approche "pathologiste" de la condition zombie; deuxièmement du récent "Shaun Of The Dead" (Edgar Wright - 2005) dont le titre même (ainsi que le premier plan montrant un zombie poussant un caddie!) paye un tribut respectueux à Big George, et où la parodie cède peu à peu le pas à un humanisme émouvant plaidant la cause des éternels loosers; et enfin, troisièmement du fameux "Jour des Morts-Vivants", film injustement boudé et sous-estimé à sa sortie, dont je vais enfin vous parler après ce long mais nécessaire état des lieux.

Nonobstant le contexte défavorable que j'ai décrit, "Le Jour des Morts-Vivants" a souffert de la continuité qu'il entretient avec "Zombie", et qui fut à tort interprétée comme une redondance. Or, loin de se paraphraser, Romero surenchérit sur sa propre thématique en déplaçant vers d'autres pôles de pouvoir sa critique d'une Amérique s'autodétruisant par la culture systématique de la violence. Ainsi, si "Zombie" s'attaquait à la violence économique et consumériste avec ses personnages pris au piège d'un temple de la consommation, "Le Jour des Morts-Vivants" mène quant à lui une charge antimilitariste et antiscientiste sans concession. L'affrontement que Romero construit dans son bunker (et dont les zombies, comble d'ironie, ne sont pas partie prenante!) se résume à une opposition entre ceux qui pensent sans agir et ceux qui agissent sans penser. Au-delà du simple militantisme, le message philosophique est limpide: le "logos" (discours scientifique) autant que le "praxis" (l'action) demeurent stériles dès lors que la nécessaire relation qu'ils doivent entretenir pour déboucher sur la sagesse se trouve interrompue. Cette communication, aussi nécessaire qu'absente, s'incarne dans les rares personnages positifs de l'histoire. L'héroïne Sarah, qui peine à maintenir un soupçon d'humanisme et de rationalité au travers d'un rôle qu'on pourrait qualifier de diplomatique, se trouve ainsi soutenue par deux alliés dont la fonction dans la communauté est très précisément la mise en relation des êtres et la communication: l'un, McDermott, est radio et cherche vainement à rétablir un lien social problématique (le regroupement des éventuels îlots de survivants, s'il en reste...) et l'autre, le pilote d'hélicoptère John, garantit la possibilité d'une mobilité de la communauté, c'est-à-dire une mise en relation des espaces géographiques. Indispensable, ce dernier est d'ailleurs le seul en capacité de mettre en échec la violence déployée par les militaires pour faire entendre, bon gré mal gré, les arguments de la rationalité - autrement dit: passer outre la censure et garantir une liberté d'expression dont il abuse, véritable provocation lancée inlassablement à la face du fascisme. Personnage anarchisant et transgressif, c'est dans sa bouche que Romero choisit de placer un monologue en forme de manifeste prônant l'abandon des valeurs bellicistes, fascisantes, inhumaines, destructrices, racistes, sexistes, irrationnelles et enfin obsolètes de la vieille Amérique. Il convient en effet, à en croire John, de laisser pourrir dans son bunker jusqu'au souvenir de ce monde corrompu (au sens cadavérique du terme) et de repartir sur des valeurs érotiques - soit: génératrices d'élan vital. C'est par là même que l'invasion zombiesque, telle que la conçoit Romero, a valeur d'allégorie: elle incarne l'agent de cette remise à zéro des compteurs évoquée par John, condition nécessaire à la rédemption de l'espèce humaine en ce qu'elle fait table rase du vieux monde et de ses valeurs morbides. Le corps pourrissant du zombie n'est jamais que l'actualisation des pulsions de mort que l'Amérique cultive au travers d'une violence érigée en culture (on se souvient de la phrase prophétique énoncée dans "Zombie": "Quand les morts se mettent à marcher, il est temps d'arrêter de tuer"). On se situe donc dans une dialectique Eros / Thanatos, dans laquelle des gens de communication prônent le rapprochement des êtres - la fonction érotique évoquant indifféremment la promotion de valeurs vitalistes et l'acte sexuel procréateur qui en est le vecteur. John a conscience d'être à la croisée des chemins, de se situer à un nexus où, une fois la destruction consommée, la renaissance reste possible: encore faut-il prendre garde, un peu comme la tribu de "La Guerre du Feu", ne pas laisser éteindre cette fragile étincelle que le capitaine Rhodes, dinosaure pathétique du vieux monde, s'évertue d'étouffer. Car Rhodes appartient à la mort: dès sa première apparition, on le sait voué à cette destruction qu'il cultive avec tant de zèle. Si, comme il est dit dans "Zombie", le mort-vivant c'est la pulsion de mort EN MARCHE, alors Rhodes, de son vivant, est déjà un zombie!

On le voit, la grande originalité du "Jour des Morts-Vivants", d'un point de vue thématique, consiste donc à déplacer le lieu de la confrontation en passant du sempiternel affrontement manichéen "humain contre zombie" (le bien contre le mal) à un antagonisme réflexif, intrinsèque à l'espèce humaine dont il est constitutif. Au bout du compte, les zombies ne sont jamais là que pour compter les points en tant que mauvaise conscience d'une Amérique pourvoyeuse de mort (les militaires) et qui n'en finit pas de retourner les tripes de son propre cadavre avec une fascination morbide (le docteur Logan, dont le sobriquet "Frankenstein" évoque l'archétype d'une science dévoyée). Qu'on ne s'y trompe pas: dans la franchise des Morts-Vivants de Romero, il est moins question de cannibalisme que d'ONTOPHAGIE!!! Autrement dit, il serait temps que l'Amérique cesse de voir le mal en tant qu'intrusif et émanant de l'extérieur, et commence à pratiquer une certaine autocritique... En soi, et à l'échelle du cinéma de genre, ce décentrage constitue déjà une petite révolution copernicienne qui place Romero bien au-delà du statut de simple fabriquant de films d'horreur auquel voudrait le réduire Yannick Dahan. Certes, et c'est là ce qui constitue le génie si particulier de Big George, ses films fonctionnent impeccablement au premier degré et ravissent régulièrement les fans purs et durs d'horreur et de hard-gore. Mais, au-delà de cet emballage traditionaliste auquel le réalisateur sacrifie avec grand plaisir et sans fausse pudeur, c'est être aveugle que de dénier à son oeuvre l'infrastructure philosophique et idéologique qui en assure l'impact incomparable et le place très, très haut au-dessus de la mêlée.

Ainsi, si Tom Savini se surpasse littéralement en matière d'effets gore dans "Le Jour des Morts-Vivants", inventant toutes sortes de mutilations inédites à grand renfort de tripaille, il serait simpliste de ne voir dans cette ostentation proprement grand-guignolesque qu'une façon complaisante de caresser le geek dans le sens du poil. Si les films de Romero sont certes commerciaux (en ce qu'ils ne se réclament pas d'un quelconque élitisme), cet aspect n'émousse jamais une constante ambition d'amener le spectateur à un certain niveau de réflexion. Pour prendre un élément de comparaison à l'intérieur même du genre, nous pouvons être complices et nous éclater de façon décomplexée aux débordements d'un Jason ou d'un Freddy, mais en aucun cas à ceux du docteur "Frankenstein" dans "Le Jour des Morts-Vivants". En dépit de l'aspect grand-guignolesque de ses interventions, le personnage demeure trop proche d'un docteur Mengele, et par là évocateur des pages les plus noires de l'histoire humaine, pour que le spectateur puisse impunément se laisser aller à de la complaisance. Le background idéologique planté sans ambiguïté par Romero suscite plus de compassion et de révolte que de voyeurisme morbide face au martyr enduré par ses zombies pathétiques, pour lesquels nous finissons d'ailleurs par prendre parti: on est loin de la jouissance suspecte dans le massacre qu'on cherche à nous faire partager dans les "Resident Evil". Au contraire, nous nous retrouvons un peu dans la position d'Alex dans "Orange mécanique", contraint de visionner des images "ultraviolentes" sans qu'on lui laisse la possibilité de les cautionner. En d'autres termes, Romero soigne le mal par le mal, et il semblerait que la "guérison" soit proportionnelle à l'outrance, la violence étant filmée de façon on ne peut plus frontale et le plus souvent en pleine lumière, avec une sécheresse de ton proprement hallucinante. Ainsi, nous ne sommes pas tant révoltés par ce que ces images sont que par ce qu'elles représentent, ce qui suffit à témoigner de la profondeur de l'oeuvre romerienne, dans laquelle l'horreur n'est jamais gratuite ni innocente: au contraire, elle ne se déchaîne que pour interroger le spectateur sur ses propres pulsions de mort.

Bien que cette thématique relativiste d'inversion des valeurs par intériorisation du mal ne soit pas nouvelle chez Romero, jamais encore elle n'avait été aussi radicale que dans "Le Jour des Morts-Vivants". En effet, si les battues organisées par de gros beaufs rednecks dans "La Nuit des Morts-Vivants" commençaient à nous faire douter de l'humain, si nous étions plus enclins à relativiser les choses dans "Zombie" qui opposait l'innocence du pur instinct du mort-vivant à la perversion de la cruauté humaine, nous prenons parti sans équivoque avec "Le Jour des Morts-Vivants", dans lequel s'actualise enfin et sans ambiguïté un absolu retournement des valeurs, et ce au travers du personnage de Bub (Bobo en VF), véritable star du film aux yeux de bien des fans. Car Bub, en dépit de sa condition peu enviable de carcasse pourrissante, parcourt très exactement le chemin inverse de l'évolution humaine: plus les vivants pulvérisent les liens sociaux pour s'enfoncer dans une abjection bestiale à grand renfort de meurtres et de tortures gratuits, plus Bub s'humanise et gagne notre compassion, acquérant même en fin de parcours le sens de l'humour lorsqu'il adresse un salut militaire ironique à Rhodes, en train de se faire mettre en pièces! Très habilement, Romero oppose le pourrissement physique de Bub à la décomposition métaphysique de l'âme humaine: encore une manière de réaffirmer l'intériorisation du mal face à un zombie qui, lui, rayonne littéralement de beauté intérieure.

En conclusion, est-il besoin que je m'étende plus avant pour vous dire à quel point, un fois de plus et en dépit des jugements hâtifs portés par une coalition de malvoyants, Romero va avec "Le Jour des Morts-Vivants" là où personne n'est allé avant lui, et affirme sa suprématie de chef de file et seul authentique pionnier du zombie-movie, continuant à fixer les règles tandis que des cohortes de suiveurs plus ou moins inspirés se contentent de régler leur pas sur le sien, sans toujours bien comprendre où ils mettent les pieds? Oui, il était grand temps de réhabiliter ce très grand film d'horreur qui, vingt ans après, illumine encore le genre de tout son éclat de chef-d'oeuvre maudit!

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.youtube.com/watch?v=CN172gD12Bg

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Big George: un réalisateur qui a fini par percer!

trio

Un trio d'irréductibles qui garde la tête sur les épaules

(ce n'est pas une métaphore!)

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Rhodes: la pulsion de mort incarnée

logan2s

Logan, ou "Le Retour de Frankenstein"!

bub

Bub: sûr qu'il y pense en se rasant!

table4s

Un Tom Savini particulièrement créatif!

sarah5s

Vingt bras valent mieux que deux!

rhoddie1s

Rhodes se met en quatre pour nous divertir!

zomb3

C'est très vilain, de tirer la langue!