Vu à la télé

LE CARNAVAL DES ÂMES

(Carnival Of Souls)

de Herk Harvey (1962)

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Il faut de tout pour faire un monde, et notamment des amateurs de nanars: car cette communauté incomprise, traitée avec condescendance par la cinéphilie officielle et regardée par le commun des mortels au pire comme un public d'attardés mentaux, au mieux comme un secte d'inquiétants pervers au sens esthétique corrompu et qui n'en finit pas de pleurer la disparition des cinémas de quartier, a indéniablement sa fonction et son utilité dans la biosphère cinéphilique, un peu comme la mouche à merde bien mal considérée en regard du travail d'assainissement méritoire dont elle gratifie son écosystème. Fouille-merde, le zédophile l'est incontestablement et, nonobstant sa déviance constitutive (à mon avis signe de profondeur) qui le conduit à se délecter des exactions d'un Bruno Mattei avec la béatitude d'un goret se roulant dans la fange, il se pourrait bien que cet individu peu recommandable soit en fait une sorte d'orpailleur fouissant hors des sentiers battus, hier hantant les séances de minuit des "grindhouses" à la population interlope chers à Tarentino, aujourd'hui partant en expédition spéléo dans les bacs à DVD de Gifi ou Babali... Hypothèse séduisante, et qui pourrait bien rendre compte de tant de masochisme cinéphilique: et si le zédophile était, en vérité, en quête du chef-d'oeuvre définitif - une sorte de "Fin absolue du Monde" ? (1) À titre indicatif, et pour en venir au fait du "laborieux morceau de littérature que je suis à composer" (2), je tiens à rappeler ici que des oeuvres aussi déterminantes que "La Nuit des Morts-Vivants" et "Massacre à la Tronçonneuse" débutèrent leur carrière sur la 42ème Rue et dans les drive-in de l'Amérique profonde... Afin de les amener au Panthéon des classiques du genre (et même extra-genre), il aura bien fallu que quelques-uns parmi nos sectateurs les plus zélés aillent les déterrer là où elles se trouvaient, soit dans les poubelles du cinéma, pour en faire à force de bouches-à-oreilles enthousiastes et au sens strict du terme (3) des oeuvres-culte propres à interpeller l'intelligentsia. Et c'est là très précisément que nous autres aventuriers de l'art perdu relevons fièrement la tête: une clameur s'est élevée des bas-fonds vers les sphères éthérées de la Kulture! Ça! ce n'est pas Henri Chapier qui serait aller froisser son alpaga sur les sièges douteux du Brady!!!

Ce qui nous amène directement à ce "Carnaval des Âmes" dont je suis tout de même censé un peu vous parler. Car, bien évidemment, le film de Herk Harvey est un pur chef-d'oeuvre à classer sans hésitation entre "La Nuit des Morts-Vivants" et "Massacre à la Tronçonneuse", éclos comme eux sur le terreau ingrat du cinéma d'exploitation et du nanar impécunieux. Au début des sixties, un réalisateur obscur et appelé à le rester, spécialisé dans le documentaire éducatif, tombe en arrêt devant un parc d'attraction désaffecté. Fasciné par le lieu et doté du dérisoire budget de 30 000 $, il se lance dans le tournage en 16mm de sa première et unique oeuvre de fiction et accouche d'un des plus magnifiques OVNI cinématographique de l'histoire du 7ème Art. Film fantastique horrifique shooté dans un superbe noir et blanc et développant un envoûtant climat onirique qui oscille entre surréalisme et expressionnisme allemand, cette oeuvre inclassable embarrasse par son avant-gardisme visionnaire un producteur dubitatif qui l'expédie illico dans l'oubliette des drive-in. "Le Carnaval des Âmes" navigue ainsi durant des années devant les publics les plus improbables et dans les salles les plus miteuses où, lentement mais sûrement, comme par un long travail de sape, il peaufine son statut de film-culte. Au fil des ans, une secte d'adorateurs dithyrambiques se constitue dans l'underground du bis, et la rumeur va s'enflant jusqu'à attirer l'attention de la cinéphilie propre sur elle qui découvre alors un putain de kick-ass flick de la mort! Si le joyau d'Harvey, bien trop cérébral, n'atteint pas le grand public, le voilà en revanche intronisé ès ciné-clubs et suscitant l'admiration des plus grands professionnels, tel par exemple un certain David Lynch sur lequel son influence est particulièrement évidente, de "Eraserhead" à "Twin Peaks" - mais on pourrait tout aussi bien nommer Tim Burton qui le cite volontiers, le Polanski du "Locataire", M. Night Shyamalan dont "Le sixième Sens" développe un argument très similaire, sans oublier cette vieille ganache de Wes Craven qui en produit un remake mis en scène par Alan Grossman en 1998 et qui se traîne une sacrée réputation de daubasse avariée. En France, c'est Arte qui nous fera connaître cette perle en la diffusant dans les années 90, pour la reprogrammer récemment à l'occasion de son fameux cycle "Trash" dévoué aux merveilles de l'underground, entre deux Masumura quasiment invisibles et au milieu d'une papardelle de Russ Meyer (4).

"Le Carnaval des Âmes" nous compte l'histoire de Mary, rescapée de la noyade après que la voiture dont elle était passagère soit tombée dans le fleuve. Durablement traumatisée par cette expérience qui a coûté la vie à ses amies, elle déménage dans une petite bourgade perdue au milieu de nulle part, où elle occupe la fonction d'organiste d'église - à cet égard, on accordera une attention particulière à l'incroyable BO signée par un certain Gene Moore, entièrement et exclusivement interprétée à l'orgue Hammond, et qui constitue l'une des partitions les plus flippantes qui m'ait été donné d'entendre, participant pour une grande part à l'atmosphère très dérangeante du film. Alors que Mary fuit les lieux du drame comme en état de panique et qu'elle traverse de nuit la campagne américaine sur une route solitaire, le reflet d'un visage ricanant apparaît soudain sur les vitres de sa voiture. Cette apparition macabre est la première d'une longue série, et Mary va se trouver littéralement persécutée par ce fantôme d'autant plus effrayant qu'il demeure muet et que ses intentions ne sont jamais clairement énoncées, car Harvey sait pertinemment que la plus grande épouvante repose par définition sur le non-dit. Au fur et à mesure que le métrage progresse, les apparitions amplifient leur fréquence et se font de plus en plus horrifiantes, tandis que Mary s'enferme progressivement dans une solitude d'autiste et perd peu à peu le contact avec les gens qui l'entourent. Selon une gradation magistralement dosée, le spectre gagne en concrétion dans un mouvement inverse de celui de la réalité qui, elle, se vide inexorablement de toute sa substance tangible pour entraîner le spectateur dans un univers onirique tournant rapidement au cauchemar obsessionnel, comme s'il était happé par la descente de Mary dans les hallucinations de la folie. Ce délire de visionnaire psychopathe est réalisé dans un style expressionniste qui rend des points à des oeuvres telles que le "Nosferatu" de Murnau, le "Cabinet du Docteur Caligari" de Wiene, ou encore les Mabuse de Lang: spectres blafards, acteurs portant la folie dans leur mimiques, réalité déformée par le choix des angles de vue les plus déstabilisants, zones d'ombre et de lumières distribuées de manière optimalement signifiante, caméra imperceptiblement bancale induisant en permanence un décalage à la limite du subliminal par une horizontalité à peine imparfaite des plans, toute la mise en scène d'Harvey témoigne d'une maîtrise maniaque du langage cinématographique et d'une connaissance pointue des codes de l'expressionnisme fantastique qui se rient des contingences pourtant pesantes du cinéma d'exploitation. Son génie explose littéralement dans la séquence finale du fameux parc d'attraction, qui exerce sur Mary la même fascination que celle éprouvée par Harvey, et qui a à elle seule engendré la mise en chantier du "Carnaval des Âmes". À la fois point de départ et d'aboutissement de cette oeuvre que l'on pourrait presque qualifier de rêvée, ce décor naturel permet à Harvey de décliner sur le mode horrifique toute une syntaxe surréaliste que n'aurait pas désavouée le Buñuel d'"Un Chien andalou" ou de "L'Âge d'Or", et qui ne va pas non plus sans évoquer les chefs-d'oeuvre de Tod Browning, grand maître de l'épouvante foraine. Véritable carrousel de l'horreur, ce climax qui va crescendo au rythme des accords macabres et dissonants de l'orgue de Gene Moore et au terme duquel Mary rencontrera son funeste destin dans une ultime vision (dont Romero saura se souvenir dans "La Nuit des Morts-Vivants"!), nous laisse pantelants et nauséeux comme au sortir d'un cauchemar particulièrement malsain. Parallèlement, on reste époustouflé par la virtuosité d'Harvey qui, à partir d'un script relativement classique démarquant la célèbre nouvelle d'Ambrose Bierce "Ce qui se passa sur le Pont de Owl Creek" (5) dont l'argument central a été depuis maintes fois utilisé, transcende la banalité du propos par une inventivité qui se renouvelle sans cesse et nous surprend à chaque minute. De quoi regretter que, sans doute du fait de l'ignorance et de la stupidité d'un producteur dénué de toute sensibilité artistique, Harvey n'ait pas donné suite à cette expérience digne de figurer parmi les dix plus grands films fantastiques de tous les temps.

Rien moins!

Notes

(1): Pour les non initiés, voir rubrique "Masters Of Horror" du 20 Novembre 2006.

(2): Dixit Lautréamont: "Les Chants de Maldoror" - chant quatrième, 2ème strophe.

(3): Au sens strict, car il n'est rien de plus galvaudé de nos jours que le concept de "film-culte". Tout est culte de nos jours. Même "Brice de Nice" est culte, ce qui est tout de même fort de café, vous en conviendrez. En fait, le concept fut inventé à propos du fameux "Rocky Horror Picture Show", et désignait une oeuvre nécessairement underground et "happy few" sortie obligatoirement hors des grands circuits commerciaux et de préférence de façon indépendante, pour ne pas dire confidentielle. Ce qui fait du "Carnaval des Âmes" un film-culte par excellence.

(4): Ça se passe le jeudi soir aux alentours de minuit.

(5): Je vous invite à (re)découvrir l'oeuvre de ce très grand maître de la littérature fantastique, hélas bien oublié de nos jours, publiée aux éditions Rivage dans la collection "Mystère". Autre détail propre à vous le rendre sympathique: l'homme participa à la révolution mexicaine aux côtés de Pancho Villa.

Cliquez sur le lien pour voir la bande-annonce:

http://www.youtube.com/watch?v=GlTUCdUlRXU

Voir également la chronique du Canard Vexé:

http://www.canardvexe.com/articles/116_carnival_of_sou.php

mary

Mary, organiste déconnectée.

alice

Sauvée des eaux...

mort_vivant

...mais persécutée par des spectres blafards.

reflet

Première apparition de l'inquiétant boogeyman...

zombie_aquatique

Un magnifique zombie aquatique.

fin

De bien laides images dont Romero saura se souvenir...