Livres

HANNIBAL LECTER: LES ORIGINES DU MAL

(Hannibal Rising - 2006)

de Thomas Harris (Albin Michel - Janvier 2007)

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Chaque nouveau roman de Thomas Harris est un événement pour ses fans, l'homme rendant des points à des perfectionnistes tels que Stanley Kubrick ou Terence Malik pour ce qui est de la rareté de ses productions - jusqu'à dix ans écoulés entre deux volumes! Mais bon, la qualité y est fors le nombre, et l'on aurait mauvaise grâce de se plaindre d'un auteur qui a toujours su se montrer d'une originalité remarquable face aux pisse-copie qui sortent deux best-sellers par an sur des thèmes et des canevas éculés jusqu'à la trame, et qu'on oublie sitôt la dernière page tournée. Les oeuvres de Harris, elles, parviennent toujours à nous surprendre par leur mécanisme d'horloge suisse, l'extrême complexité de la psychologie des personnages - et particulièrement celle de son héros! - et enfin leur naturalisme impitoyable résultant de longs mois de documentation en totale immersion sur le terrain, et qui explique l'attente interminable entre deux volumes. Ajoutez à cela une écriture romanesque dont l'efficacité n'a d'égale que le sobre dépouillement, et vous obtenez l'un des auteurs de thrillers horrifiques majeurs de notre temps.

Apparu en 1981 dans "Dragon Rouge", le deuxième roman d'Harris, en tant que second couteau faisant office de faire-valoir au héros Will Graham, Hannibal Lecter ne tardera pas à renvoyer celui-ci aux oubliettes pour devenir le véritable (anti) héros d'une série qu'il engendre par la seule force de sa personnalité fascinante. Tout se passe en fait comme si le personnage se développait soudain dans l'oeuvre romanesque de son auteur comme une espèce de tumeur incontrôlable ou, plus exactement, comme une pulsion inavouable mais irrépressible faisant de l'espace littéraire le lieu de quelque ténébreuse catharsis. De là sans doute la formidable fascination que ne cesse d'exercer sur nos esprits malades de refoulement la figure emblématique du serial killer, comme expérimentation fantasmatique des tabous les plus extrêmes. Avec Hannibal, Harris crée donc une sorte d'absolu de la transgression, et ce faisant nous oblige à regarder en nous-même pour identifier, parmi nos propres fantasmes et pulsions, ceux qui seraient susceptibles d'un passage à l'acte si "justice et son long cortège de châtiments" (Lautréamont dixit) n'étaient pas là pour nous maintenir dans les limites de la morale et de la "cohésion sociale". En d'autres termes, c'est à une plongée en apnée dans notre propre "côté obscur" que nous convie Hannibal, lui-même résurgence sublimée de celui de Thomas Harris: ne nous étonnons donc pas s'il nous arrive littéralement de "manquer d'air" à la lecture de certains passages particulièrement éprouvants!

Hannibal appartient à une tradition littéraire éminemment feuilletoniste dont la lignée va de l'anti-héros à lui-même en tant qu'absolu. Des Zigomar (1) ou Fantômas du feuilleton bien de chez nous au "génie du crime" à l'italienne des fumetti des sixties (Diabolik, Satanik, Kriminal...) en passant par l'inévitable Docteur Mabuse pour ce qui est des archétypes, Hannibal pousse également des racines dans la modernité au travers de tous les serial killers, bien réels ceux-là, auxquels il se réfère et tels qu'ils sont surexploités dans les slashers et autres films "de profilers". Mais l'alliage de l'aspect cérébral du "génie du crime" et de celui plus pulsionnel du tueur en série ne suffit pas à rendre compte du personnage. Car Hannibal se complique d'un gentleman-dandy raffiné, esthète et artiste affichant une certaine parenté avec les Dorian Gray et autre Thomas de Quincey (2). Ainsi, les mobiles qui le poussent au meurtre sont le plus souvent d'ordre esthétique, comme lorsqu'il bousille un flûtiste médiocre qu'il inculpe d'attentat contre la musique ou, inversement, épargne Starling à la fin du "Silence des Agneaux" sur le simple motif que "le monde serait bien moins intéressant sans [elle]". Car il s'agit bel et bien pour Hannibal d'améliorer le monde quoi qu'il en coûte. Producteur de sa propre morale dont il fixe lui-même les impératifs catégoriques, il peut éventuellement apparaître comme un autocrate fascisant, mais nous séduit dans le même temps par un absolu anarchisme qui fait rêver les pauvres névrosés que nous sommes, empêtrés de lois sociales et de morale judéo-chrétienne castratrices. Dès lors, les horreurs qu'il commet constituent un défi permanent à la sincérité de notre désir de liberté et de transgression: "jusqu'où êtes-vous prêts à aller?" nous questionne-t-il dans un rictus - et c'est précisément le challenge qu'il ne cesse de soumettre à Starling dans "Le Silence des Agneaux", et auquel elle répond dans la conclusion d'"Hannibal", si scandaleusement trahie dans le film de Ridley Scott, dont les auteurs n'étaient visiblement pas prêt à une telle transgression, fût-elle purement fictionnelle! Une fois pour toute, Hannibal a décidé de tout se permettre, ne connaît "ni dieu ni maître" et part en guerre contre la médiocrité sous toute ses formes pour promouvoir une excellence surhumaine: "Par-delà Bien et Mal", et s'essuyant les pieds sur l'humanisme rousseauïste et le "Contrat social", il personnifie la "volonté de puissance" nietzschéenne en marche.

Sacrifiant à la mode de la "préquelle", Thomas Harris s'emploie donc à nous relater les circonstances historiques extrêmes qui ont contribué à la naissance d'un tel "monstre", au sens étymologique du terme - soit: "digne d'être montré". Afin de répondre à la fameuse question que les publicitaires se posaient à propos de l'Orangina rouge - mais pourquoi est-il si méchant? - la première partie de ces "Origines du Mal" nous relate la petite enfance du personnage jusqu'à l'événement pivot que constitue ce que le bon docteur Freud nomme la "scène originelle". Ne comptez pas sur moi pour vous la déflorer: bien qu'il s'agisse déjà d'un secret de Polichinelle à force de spoilers, je ne voudrais pas gâcher le plaisir des lecteurs qui auraient su préserver une certaine virginité médiatique afin de goûter ce quatrième tome dans les meilleures conditions, d'autant qu'Harris élabore une savante progression dans l'horreur pour nous amener jusqu'à ce point crucial. Quant à la seconde moitié de l'oeuvre, si elle se résume d'un strict point de vue dramatique à une histoire de vengeance assez linéaire et somme toute plutôt classique, elle renoue par là même avec cette tradition feuilletoniste et grand-guignolesque à laquelle je faisais allusion plus haut, et qui s'avère d'autant plus référentielle qu'elle prend place dans ce Paris qui l'a vue naître et prospérer à travers la littérature populaire. La structure même du récit, mais surtout la caractérisation des personnages qui l'animent, renvoient indubitablement à l'archétype Fantômas: ainsi, l'inspecteur Popil, à travers les mains duquel Hannibal prend un malin plaisir à glisser, est un avatar évident du commissaire Juve, et il est difficile de ne pas voir en Dame Murasaki un démarquage de la Lady Beltham de notre génie du crime, quand bien même la relation qui la lie à Hannibal se complique ici d'un oedipien parfum d'inceste...

Au-delà de ces aventures rocambolesques, c'est dans la dimension psychologique qu'il faut chercher le principal intérêt du roman, le but annoncé étant de percer le mystère Hannibal et de rationaliser autant que faire se peut les exactions quasi surréalistes et souvent inexplicables auxquelles on a vu le monstre se livrer dans les trois précédents opus. Première constatation: Hannibal "s'élève" - comme le proclame le titre original - sur fond de guerre et de nazisme. C'est le côté le plus controversé du personnage, celui d'une certaine fascination hitlérienne. L'horreur digne d'un Mengele telle que la pratique Hannibal adulte, il l'a apprise enfant de ses bourreaux et a su se montrer un élève zélé en dépassant rapidement ses maîtres et en retournant contre eux leurs propres leçons d'ignominie. Dès le départ, il se place dans une attitude de défi et de transcendance: quoi que vous m'infligiez, je vous en infligerai bien pire, et l'on verra qui est capable d'aller le plus loin dans l'horreur. En dépit de son érudition et de son raffinement - ce qui ne constitue pas le moindre de ses paradoxes - Hannibal est un guerrier, au même titre que Conan par exemple, qui a fait sien le célèbre précepte nietzschéen: "Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts". À ce titre, il promeut la force et méprise la faiblesse, il est un barbare qui trouve sa dynamique en transcendant cette autre barbarie qu'est le nazisme dans une dialectique bourreau / victime qu'il adopte immédiatement en tant que philosophie et que dans tous les cas il retourne à son avantage par l'intransigeance de sa volonté. La fameuse scène originelle nous apprendra au moins une chose: cette faiblesse qu'il méprise est celle de l'enfant qu'il était au moment où tout a basculé et qui s'est trouvé dans l'incapacité d'empêcher l'événement traumatisant. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'après un intermède de prostration névrotique bien compréhensible, Hannibal saura pareillement transcender la folie, dans laquelle tout être normalement constitué et confronté au même trauma eût immanquablement sombré. Suprême ironie: il deviendra psychiatre!

Ainsi, la perversion quasi surnaturelle du personnage interdit toute conceptualisation et refuse de se laisser classifier dans une sociopathie de type "serial killer" par la position même qu'il occupe au sommet de la hiérarchie en tant que psychiatre assassin. C'est précisément dans la transcendance de la folie et la maîtrise de la pulsion, subordonnée à une volonté de fer, qu'il se distingue du tout venant des tueurs en série dont on le voit d'ailleurs rationaliser brillamment les comportements, qu'il s'agisse du "Dragon Rouge" (qu'il manipule les doigts dans le nez) ou du Buffalo Bill du "Silence des Agneaux". Chez Hannibal, ce n'est jamais la pulsion qui décide du passage à l'acte, mais un ensemble de critères froidement rationnels d'ordres éthique et esthétique qui, pour être autoproduits, n'en conservent pas moins une cohérence implacable. S'il y a de la folie chez Lecter, il s'agit d'une schizophrénie à la Jekyll / Hyde dont les rapports de pouvoir se trouvent inversés, dans laquelle le psychiatre contrôle en permanence l'assassin et lui donne éventuellement le feu vert. Ainsi, dès "Les Origines du Mal", le cannibalisme n'est pas vécu comme pulsion irrépressible et totalitaire, mais au contraire comme un rituel mûrement réfléchi dans les moindres détails de sa réalisation formelle, réitération périodique de ce qu'on pourrait nommer le "mythe fondateur" d'Hannibal, et dont la fonction, mythique précisément, consiste à SE PRÉSERVER DE L'OUBLI. Dès sa petite enfance, et bien avant le trauma originel, le précepteur et mentor d'Hannibal lui pose cette question cruciale: "Est-ce que tu voudrais te souvenir de tout?" Ainsi naît cet étrange et surhumain édifice intellectuel qu'est le "palais de la mémoire" d'Hannibal, et dont on connaît l'importance qu'il revêt dans l'ensemble des romans d'Harris. Le psychiatre que deviendra Hannibal comprend instinctivement dès ses premières années que l'oubli ou, si l'on préfère, le refoulement, ne fait que nourrir la pulsion à la mesure de ce qu'il la réprime, d'où l'aspect cyclique des passages à l'acte chez le serial killer classique. Dès lors, loin de refouler le trauma originel - ce qui le ferait verser dans la plus triviale des psychopathies - Hannibal en assume toute l'horreur de A jusqu'à Z, fidèle à sa décision irrévocable de se "souvenir de tout", et ira jusqu'à se shooter au Penthotal pour affronter le pire en toute connaissance de cause. Le cannibalisme n'apparaît plus de ce fait comme une pulsion sauvage, anarchique, totalitaire et perpétrée dans un désordre passionnel et irrépressible, un peu comme un viol, mais au contraire comme une inclination parfaitement mesurée, ce qui est l'exacte définition de la "vertu" chez Descartes! C'est ainsi que l'anthropophagie se raffine en gastronomie grâce au chef de Dame Murasaki qui lui vante l'excellence incomparable des joues de poisson. Ne nous étonnons donc pas de le retrouver dévorant les joues de ses ennemis voire, suprême ironie dans le raffinement, s'en faire des brochettes agrémentées de champignons! Le cannibalisme remplit donc les fonctions de catharsis (conscience mais surtout assomption du pire des savoirs), d'affirmation de la "volonté de puissance" par la transcendance de l'horreur (je suis bien pire que vous, aussi ignobles que vous soyez) et servira plus tardivement à promouvoir, de façon assez anarchiste, les délices de la transgression: j'en veux pour preuve l'épisode assez croquignolet où Hannibal sert à dîner à ses invités le fameux flûtiste, lesquels se répandent en compliments à l'endroit du cuisinier, ou encore la conclusion d'"Hannibal" où il amène une Starling qui ne tarit pas de superlatifs à se régaler de la cervelle du Docteur Chilton consommée à même la boîte crânienne! Une façon de dire assez ironiquement, et avec un cynisme à la limite du soutenable, que les plus grands plaisirs résultent de la transgression des tabous les plus extrêmes. Aurait-on affaire à un émule du Divin Marquis, résurgence ultime de la mythique "Société des Amis du Crime"?

Paradoxalement, c'est l'excellence et la cohérence minutieuse de ce portrait psychologique d'un Hannibal juvénile qui constitue à la fois la force et la faiblesse du roman. Si l'on suit avec un intérêt certain la progression du "mal" à travers l'esprit d'un enfant confronté au pire, on peut déplorer en revanche cette défloraison du mystère Hannibal Lecter qui, une fois la dernière page tournée, perd indubitablement une grande partie de la fascination que, jusque là, il exerçait sur le lecteur. Qu'Hannibal se soit inventé tout seul et à force de détermination, comme un outrage blasphématoire aux théories créationnistes, on le savait déjà, et dès lors toute tentative de rationalisation du personnage, que l'on allonge sur un divan en lui demandant de nous raconter son enfance, ne pouvait être que superflue. Il y a fort à craindre que ce quatrième volume ne sonne le glas de la série, par l'éclairage violent qui prive soudain Hannibal de toutes ses si séduisantes zones d'ombre. Pire, tout au long du roman et nonobstant la cruauté ostentatoire qu'il met dans la réalisation de sa vengeance et l'éradication de ses ennemis, notre cannibale préféré se change presque en personnage lumineux, pour ne pas dire en héros positif. Cela est dû principalement au choix de ses victimes qui, loin d'être innocentes, constituent au contraire la lie de la terre, du boucher misogyne et raciste aux ex-collabos minables, opportunistes, maquereaux et maffieux. Par contraste, Hannibal en acquiert une certaine stature de justicier à la Robin des Bois qui emporte immédiatement notre adhésion, d'autant plus qu'elle semble se justifier par la souffrance endurée, alors que dans les précédents opus il ne cessait de souffler le chaud et le froid, fonctionnant selon une dialectique attraction / répulsion qui en faisait tout l'intérêt en nous renvoyant à nos propres paradoxes. Certes, cet aspect "luciférien", à la fois prince des ténèbres et porteur de lumière, est bien dans la logique du personnage, mais il n'en demeure pas moins que les méchants qu'il affronte sont bien trop caricaturaux pour qu'Hannibal n'y perde sa superbe originalité en quêtant bassement l'approbation de ce lecteur qu'il savait si bien révolter!

Au finish, si on a un livre véritablement passionnant et qui tient toutes ses promesses en tant que thriller, je préfère de loin personnellement le Hannibal qui se boulottait des flûtistes ou dégustait le foie des agents du recensement "avec des fèves au beurre"!

Notes

(1): Pour plus d'informations sur ce malfaiteur hélas bien oublié, je vous renvoie l'excellent article de Julien Sévéon "Sérials et Littérature populaire" paru dans "Mad Movies" n° 190 d'Octobre 2006.

(2): ...dont je vous recommande chaudement l'amoral et drolatique essai: "De l'Assassinat considéré comme l'un des Beaux-Arts".

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