Vu à la télé

LA MAISON DE L'EXORCISME

(Lisa e il Diavolo / La Casa dell'Esorcismo)

de Mario Bava (1972)

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Croyez-le ou non, ce film fut projeté au Festival de Cannes 1973, sous le titre "Lisa e il Diavolo" et, croyez-le ou non, il obtint même par ses indéniables qualités un certain succès d'estime auprès des festivaliers. Dédaigné de la cinéphilie "officielle", Mario Bava allait-il enfin sortir du ghetto du bis italien auquel il donna nombre de petits chefs-d'oeuvre, mais dans lequel il demeurait désespérément relégué depuis son premier film "Le Masque du Démon" (1960 - voir chronique éponyme), la seule de ses oeuvres à être tolérée dans quelques ciné-clubs courageux? Hélas non, car le diable évoqué s'en mêla et, ne trouvant pas de distributeur, "Lisa e il Diavolo" échoua dans les tiroirs de son producteur Alfredo Leone.

Un an plus tard, en 1974, sort le classique de William Friedkin "L'Exorciste" avec le succès que l'on sait. Le petit monde du bis italien, dont la vocation première a toujours été de pomper éhontément les blockbusters ricains avec un minimum d'investissements, entre en effervescence, et chacun y va de son sous-produit à base de jets de bile verte, de soutanes chahutées, de succubes facétieux sans oublier, spécialité typiquement transalpine, une copieuse rasade de pétards et nibards - ça servirait à quoi d'être possédée, je vous demande un peu, si ce n'est pour envoyer valser culotte et soutif par-dessus le bénitier? Mais ne nous excitons pas, et revenons à nos démons. Alfredo Leone, jamais en retard d'un (arrière) train, se dit qu'il tournerait bien lui aussi son petit film d'exorcisme. Mais comme il tire la bourre à Corman pour ce qui est de faire briller la thune, il se demande également pourquoi il irait s'emmerder à tourner un film alors qu'il en a un tout fait sur ses étagères. Seulement voilà: dans "Lisa e il Diavolo", pas plus d'exorcisme ni de possédée ni de cureton vociférateur que de circonvolutions sur la cervelle de Steevy Boulet! Pas grave, se dit Leone, suffit de rajouter tout ce qui manque et roule casquette! Il rappelle donc Elke Sommer, héroïne du film, embauche un curé (le pousseur de goualante Robert Alda, sur le retour), remplace Telly Savalas (trop cher!) par un chauve anonyme filmé de dos à l'occasion de quelques raccords de plans, et convoque Bava pour tourner des scènes additionnelles d'exorcisme et de possession diabolique. D'abord réticent, Bava finit par se laisser convaincre et c'est ainsi que, ressorti en 1975 sous le titre opportuniste de "La Casa dell'Esorcismo", l'un des plus magnifiques films d'esthète du cinéma populaire italien devient l'un des plus ignobles caviardages de l'histoire du Septième Art. Leone est content, le film marche bien et il rentre dans ses frais, même s'il a au passage piétiné de son mercantilisme odieux l'une des oeuvres les plus personnelles du grand Bava.

"La Maison de l'Exorcisme", qu'il faut bien distinguer de "Lisa e il Diavolo" tant il s'agit de deux films différents, est une oeuvre schizophrène dans laquelle producteur et réalisateur s'affrontent en permanence. En cela, elle n'est pas sans rappeler "Poltergeist" où l'on voyait un Tobe Hooper cynique, délibérément méchant et porté sur l'horreur décomplexée s'opposer esthétiquement à son producteur Steven Spielberg qui, dans le rôle du gentil, recherchait plus volontiers une certaine féerie quitte à verser par moments dans le mélo dégoulinant. Si les styles respectifs des deux cinéastes y étaient aisément reconnaissables, chacun tirant tour à tour la couverture à lui, le final cut résolvait toutefois cette contradiction en rétablissant une certaine unité rythmique et visuelle qui sut atténuer les tiraillements entre ses deux auteurs et faire de "Poltergeist" une oeuvre honorable dont le spectateur ressortait tout à fait ravi. Rien de tout cela dans "La Maison de l'Exorcisme", qui demeure le théâtre d'un affrontement impitoyable et sans compromis possible. En effet, si Bava, circonvenu par Leone, accepta dans un premier temps de bricoler son oeuvre pour lui donner une seconde chance commercialement parlant, la trêve ne tarda pas à faire long feu. Devant l'ineptie, la trivialité et le ridicule achevé des nouvelles séquences écrites à la va-vite par le producteur et raccordées à la va-comme-je-te-pousse au scénario tout en finesse ciselé par Giorgio Manlini, Bava rend rapidement son tablier. Sa colère est telle qu'il tente même (sans succès, hélas!) de convaincre Elke Sommer (qui, il faut bien le reconnaître, se ridiculise purement et simplement dans lesdites scènes) d'abandonner le tournage. Après cette défection, Leone n'a plus d'autre choix que de passer lui-même derrière la caméra pour pasticher "L'Exorciste" avec une complaisance indécente qui n'a d'égale que son incompétence.

Fort heureusement pour le spectateur soucieux de rendre à César ce qui lui appartient, la frontière entre les deux intervenants est on ne peut plus clairement marquée: entre les plans somptueux de Bava d'où sourd une inquiétude diffuse et les images toutes pourries de Leone qui ne sont qu'hystérie tapageuse - et finalement inefficace - il n'y a pas photo. Mettez un Vélasquez à côté d'un bonhomme têtard, et vous aurez une idée du contraste! De plus, le caviardage se complique d'une dualité de lieux qui facilite la comparaison: les séquences tournées par Bava se situent dans une maison hantée où d'improbables fantômes rejouent éternellement la même scène originelle et traumatisante au milieu de décors hallucinants de sophistication, et qui font de "Lisa e el Diavolo" un sommet absolu du gothisme cinématographique, damant le pion sur son propre terrain au célèbre "style Hammer", ni plus, ni moins! De leur côté, les additifs bâclés par Leone se contentent d'une chambre d'hôpital carrelée dont le décor se résume au brancard sur lequel Elke Sommer se contorsionne à grand renfort de mollards verdâtres! Vous conviendrez que pour confondre l'un et l'autre, il faut vraiment le faire exprès!

Mais, pour bien toucher du doigt à quel point "La Maison de l'Exorcisme" constitue une ignominie, un comparatif des scripts s'avère ici nécessaire. Le scénar originel écrit par Manlini et filmé par Bava - soit: "Lisa e il Diavolo" tel qu'il fut projeté à Cannes - débute dans une antique cité où Lisa (Elke Sommer) découvre une fresque représentant le Diable emportant les morts en Enfer. Or, le Diable de la fresque est le portrait craché (au grain de beauté près!) de ce bon vieux Telly Savalas, que Lisa ne tarde pas à croiser dans un magasin d'antiquités voisin, trimballant un mystérieux mannequin. Effrayée de se retrouver face au personnage de la fresque en chair et en os, Lisa s'enfuit dans les ruelles, tandis que Telly Savalas s'émeut de reconnaître en elle le sosie d'une certaine Héléna, ce qui la rend absolument indispensable pour une mystérieuse cérémonie. Au terme d'une fuite éperdue dans les venelles qui lui réserve les rencontres les plus insolites, Lisa finit par échouer de manière un peu décousue (nous verrons plus loin pourquoi) dans la voiture d'un couple d'aristos qui tombe fort opportunément en panne à proximité d'une étrange maison. Tout ce beau monde se voit dans l'obligation d'accepter l'hospitalité de ses inquiétants occupants, parmi lesquels Leandro, le majordome, qui n'est autre que... Telly Savalas, alias le Diable! Dès lors, nous sommes entraînés dans une histoire hallucinante dans laquelle les morts violentes se succèdent comme au bon vieux temps de "La Baie sanglante", et où les personnages apparaissent tour à tour morts et vivants, ou encore sous forme de mannequins brisés qui, après réparation par Leandro qui semble tirer les ficelles de ce théâtre de marionnettes, reprennent leur rôle dans une pièce où tout est déjà joué, et qui se répète à l'infini. Fuyant de pièce en corridor sous le regard inquiétant des bustes et des statues auxquels les savants éclairages de Bava confèrent une vie surnaturelle, témoins muets d'un drame originel qui ne trouve pas son dénouement, Lisa voit le passé se mêler au présent au travers des fantômes qui en rejouent devant elle les scènes les plus traumatisantes. Bien malgré elle, elle a été appelée en cette antichambre de l'enfer pour tenir le rôle d'Héléna, celle par qui le scandale est arrivé et dont elle est le sosie, voire la réincarnation. Vénéneux, le script de Manlini complique les relations de cette famille fantomatique, teintées d'érotisme morbide, de toutes les perversions sexuelles possibles: adultère, inceste, viol, nécrophilie, et j'en passe...

Tout cela vous semblera bien confus, et c'est normal... J'aimerais pouvoir vous dire que, pour visionner l'oeuvre de Bava et Manlini telle qu'elle a été conçue, il suffit d'appuyer sur la touche "avance rapide" afin de zapper les caviardages de Leone, mais hélas il n'en est rien... Car, pour en arriver à la durée finale de "La Maison de l'Exorcisme" (1h37), cet infect personnage a taillé sans vergogne dans le métrage originel afin de ménager de la place pour ses propres exactions. Résultat, la ligne narrative des événements se déroulant dans la maison se retrouve frappée d'incohérence, et le spectateur se retrouve perdu dans ce remontage hasardeux où les plans s'enchaînent souvent sans continuité, où de nombreux éléments explicatifs font désormais défaut, et où on ne peut pas jurer que la chronologie elle-même n'a pas été altérée. C'est donc un film châtré, et bien peu représentatif du talent de ses auteurs, que nous restitue "La Maison de l'Exorcisme".

Mais buvons le calice jusqu'à la lie, et voyons un peu en quoi consiste l'apport de Leone à ce script originel. Dès la séquence du magasin d'antiquités où Lisa croise Leandro, Leone imagine que celui-ci jette un sort à notre héroïne en brisant un buste à l'effigie d'Héléna - c'est là qu'intervient le fameux figurant chauve filmé de dos. On retrouve alors Lisa prise de convulsions devant la fameuse fresque représentant le Diable. Déboulent alors comme par magie une ambulance et un prêtre qui embarquent la pauvresse à l'hosto. Parvenue dans la chambre où seront tournés la quasi totalité des plans rajoutés, la voici qui manifeste tous les signes d'une possession démoniaque, c'est-à-dire qu'elle gerbe partout de la purée de pois, arbore un maquillage appliqué à la truelle, dit des gros mots et se lance dans un breakdance effréné, pirouette, cacahuète! L'idée fumeuse que Leone tente de nous faire gober, c'est que le corps de Lisa a été investi par la méchante et perverse Héléna, revenue du royaume des morts, tandis que son âme erre dans une autre dimension: dès lors, tout ce qui se passe dans les ruelles puis dans la maison - soit: les scènes originelles tournées par Bava - est relégué dans ce monde parallèle où Lisa revit le passé d'Héléna tandis que son corps se convulse dans notre réalité. Ce prétexte foireux permet à Leone de se vautrer à loisir dans le mauvais goût et de nous fourguer ses scènes d'exorcisme à la con. Mais le marchand de soupe ne s'arrête pas en si bon chemin et juge également bon de nous expliquer dans un flash-back pourquoi notre exorciste est entré dans les ordres: c'est que le pauvre homme a vu jadis sa fiancée Anna brûler vive dans un accident de voiture, sans qu'il ait été capable de lui porter secours. Culpabilité que saura exploiter la perverse Héléna, ainsi que Leone qui ne nous a infligé cette digression que pour nous amener laborieusement l'inévitable et racoleuse séquence de cul, achevant ainsi de traîner dans la boue l'oeuvre de Bava. Afin de tenter le cureton, Héléna prend soudain la forme d'Anna - une Anna dans le plus simple appareil qui se frotte la fouffe à tous les barreaux de chaises, tortille du fion comme dans un clip de rap et balance ses boobs dans la figure du pauvre prêtre en lui rappelant combien il kiffait leurs galipettes d'antan! Cette prestation digne d'un bobinard de troisième ordre, et dont la trivialité contraste violemment avec l'érotisme plein de macabre poésie mis en scène par Bava, joue les prolongations sans autre réelle justification que de permettre au spectateur de se rincer l'oeil d'abondance devant les charmes impudiques et certes irréprochables de cette fausse Anna.

Enfin, parvenu au terme de son caviardage, Leone se rend soudain compte qu'à force de charcutage, l'histoire originellement relatée par "Lisa e il Diavolo" est devenue complètement absconse et incompréhensible, et voilà comment il remédie à la situation: l'exorciste somme l'entité maléfique de se confesser au nom de Saint-Frusquin et de Saint-Glinglin, et v'là-t-y pas que la créature se met à nous expliquer entre deux mollards le pourquoi du comment du script massacré! Si après ça on n'a toujours rien capté, c'est qu'on est vraiment des nuls, estime très certainement Leone...

Comme vous êtes optimistes, vous vous imaginez sans doute qu'une fois la pantalonnade consommée, l'âme de l'infortunée Lisa ayant échappé aux maléfices du diabolique Leandro et réintégré son corps malmené, vous allez enfin voir apparaître le mot "fin". Que nenni! Leone rallonge encore la sauce en expédiant son malheureux curé exorciser la maison maudite, dans laquelle il va devoir affronter le squelette de feue Héléna. Ce choc de titans des plus ridicules se limite en fait à quelques grimaces de l'exorciste, ponctuées d'éclairs et de roulements de tonnerre. Clou du spectacle, un noeud de serpents sort de la bouche d'Héléna mais, d'une invocation bien sentie, notre valeureux prêtre l'envoie s'éclater contre le mur sur lequel il reste collé, et c'est sur cette image immortelle que s'inscrit le mot "fin", va comprendre, Charles!

Dépité de voir ce qui aurait pu être l'un des chefs-d'oeuvre les plus accomplis de sa filmographie bousillé de la sorte, Bava signera ce qu'il en reste du pseudonyme de Mickey Lion, allusion évidente qui désigne bien le responsable de cette bouillie pour les chats. Toutefois, je terminerai cette triste chronique par une bonne nouvelle: depuis quelques temps, une version intégrale du film tel qu'il a été projeté à Cannes est disponible en DVD sous le titre français de "Lisa et le Diable". Un événement d'importance pour tous les fans de Mario Bava, dont les plus puristes refusaient jusqu'ici d'intégrer "La Maison de l'Exorcisme" dans la filmo du Maître. Dès que je mets la main dessus, je vous le chronique, juré, craché, et alors nous verrons bien ce que nous verrons!

Avertissement: en hommage au Maître trahi par son infâme producteur, je n'ai sélectionné que des plans de Mario Bava pour l'iconographie ci-dessous.

sommer

La belle Elke Sommer, rien que pour ses fans!

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... et son alter-ego l'anorexique Héléna!

fresque

Telly Savalas, dans sa diabolique représentation...

chupa_chups

Pour la petite histoire, c'est dans "Lisa e il Diavolo" que Savalas créa le célèbre gimmick des Chupa-Chups popularisé dans "Kojak".

maison

La maison maudite, vue par l'esthète Bava.

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Un gothisme flamboyant, qui écrase le "Hammer style".

mannequins

Le purgatoire de Leandro.

r_paration

Pas de repos éternel pour les âmes damnées!

koscina

Sylva Koscina, héroïne en détresse comme on n'en fait plus!

vitraux

Bava sait comme personne magnifier l'ombre du Malin...