Comics

THE AVENGERS 1963 - 1964

par Stan Lee, Jack Kirby & Don Heck

(Panini - coll. "L'Intégrale" - Janvier 2006)

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C'est toujours un plaisir de retrouver le tandem de légende formé par "The Man" et "The King", et c'est une excellente initiative de la part de Panini de lancer cette intégrale des "Mighty Avengers" du Silver Age. La reprise de ces tous premiers épisodes (#1 à 11) est d'autant plus appréciable qu'elle constitue enfin une édition française digne de ce nom. En effet, si les aventures des Vengeurs originels furent maintes fois publiées en France, les droits en étaient détenus par Artima, et les fans connaissent bien la piètre qualité des petits formats en noir et blanc de la collection "Comics Pocket". L'équipe fait son apparition dans l'hexagone en Août 71 dans "Eclipso" n°15, et y sévira jusqu'en Juillet 73, dans le n°31 qui publie le #10. La série reprend sans interruption la même année dans "Vengeur" n°7, qui attaque au #11 mettant en scène Spiderman. Ces 11 premiers épisodes et quelques autres seront réédités, toujours par Artima, de Mai 82 à Juin 83 dans l'éphémère "Les Vengeurs-Color", petit format qui se limitera à 4 numéros: si le lecteur français y gagne la couleur, en revanche le redécoupage de planches y frappe plus que jamais, et le lettrage est toujours aussi dégueulasse. Pour être tout à fait exhaustifs, citons encore les rééditions sporadiques mais de qualité des épisodes cultes, chez Lug dans "Strange Spécial-Origines" 175, 244 et 187 qui proposent dans les eighties les #1, 3 et 4, et enfin chez l'incontournable Panini en Décembre 2002 qui reprend les #1, 4 et 8 dans ses trois volumes de compilation "Marvel: les Origines".

Si Stan Lee n'a pas inventé le crossover, en vigueur depuis longtemps chez le Diabolique Concurrent, il en aura en revanche popularisé la pratique en la systématisant dans sa première et révolutionnaire série super-héroïque, j'ai nommé les "Fantastic Four". En effet, le succès des FF dès leur apparition sur le marché du comics va donner à Stan the Man l'idée de faire de la série une vitrine pour la promotion de toutes les séries qu'il lancera pas la suite. On ne compte plus les super-héros ayant fait leurs débuts chez les FF, avant même que d'avoir leur propre comics: citons entre autres le cultissime Surfer d'Argent (#48, Mars 66), les Inhumains (#44, Novembre 65), la Panthère Noire (#52, Juillet 66), Submariner (#4, Juin 62) et, parmi ceux venus faire leur promo en se peignant avec le quatuor: Ant Man (#16, Juillet 63), Hulk (#12, Mars 63), les X-Men (#28, Juillet 64), Daredevil (#39, Juin 65) et, bien entendu, les Vengeurs (#26, Mai 64).

Le concept de super-équipe, expérimenté par DC avec le succès que l'on sait (voir notamment la JLA et la JSA), peut donc être considéré comme une sorte de crossover s'inscrivant dans la pérennité et, contrairement aux FF qui constituent une équipe immuable, propose un collectif dont la composition variable permet une gamme de possibilités infinies et évite à la série de s'encroûter. Si tel ou tel membre vient à gonfler le lecteur, hop! il suffit de le virer ou de le faire tomber au champ d'honneur (quitte à le ressusciter dès que la conjoncture lui sera plus favorable!) et de le remplacer par du sang neuf. C'est ainsi qu'au fil du temps et durant bientôt un demi-siècle, la quasi totalité des héros Marvel aura fait à un moment ou à un autre un bout de chemin avec les Vengeurs ou, au pire, dans une super-équipe ultérieure - car le concept fera des petits, ô combien! jusqu'à devenir parfois ingérable du point de vue de la continuité et de la cohérence.

Par ailleurs, les membres originels des Vengeurs n'ont pas été choisis au hasard: au moment où l'équipe est constituée, tous vivent déjà - à la différence des FF - leurs aventures en solo dans des comics préexistant à leur apparition et leur servant de banc d'essai. Mais aucun d'entre eux n'a encore de titre à son nom: Thor officie dans "Journey Into Mystery", Iron Man dans "Tales Of Suspense", Ant Man - ou Giant Man, c'est selon (1) - et sa compagne la Guêpe dans "Tales To Astonish", comics qui abrite également Hulk après sa mini-série de six épisodes (regroupée dans une autre intégrale Panini). Quant à Captain America, c'est encore une autre histoire dont je vais vous parler plus après. La série "Mighty Avengers" constitue donc avant tout un outil de promotion pour tous ces héros fraîchement entrés dans la carrière et ne connaissant pas encore le succès fracassant des FF ou de Spiderman. Par le fait, les épisodes de Vengeurs s'intercalent entre les différentes aventures vécues en solo et par ailleurs de chacun des membres, ce qui explique les "trous" dans la continuité d'un épisode à l'autre: le raccord se trouve bien entendu dans un autre comics, et l'idéal pour le fan féru d'historicité réside dans un constant va-et-vient entre les séries individuelles et le comics collectif, ce qui, n'en doutons pas, constitue précisément la stratégie commerciale de Stan Lee. La technique s'avèrera payante, puisque tous les membres de Vengeurs connaîtront à titre individuel le succès planétaire que l'on sait - à l'exception de Ant Man / Giant Man qui ne décollera jamais vraiment en dépit de ses divers changements d'identité (Goliath, Yellow Jacket...) et de costumes.

Les vengeurs, selon leur fameux cri de guerre, "s'assemblent" pour la première fois à l'occasion d'un appel à l'aide lancé par la "Brigade des Jeunes" de Rick Jones (seul compagnon humain toléré par Hulk), initialement destiné aux FF, mais délibérément détourné par la magie du "rusé" Loki, dieu asgardien du mal et ennemi récurrent de Thor. Afin d'attirer ce dernier dans un piège, le malfaisant provoque un accident de chemin de fer, et les passagers du train ne doivent leur salut qu'à l'intervention de Hulk. Mais suite aux manigances de Loki, le pauvre Hulk est accusé de sabotage et l'appel de Rick Jones aboutit chez Thor, Iron Man et Ant Man, lesquels ne tardent pas à se retrouver confrontés au titan vert. Une fois Loki démasqué et Hulk innocenté au terme du traditionnel échange de torgnoles, tout ce beau monde aura l'excellente idée de travailler désormais en équipe: les Vengeurs sont nés!

Les dates concordent, les héros qui constituent le collectif sont vraiment des nouveaux-nés dans le monde marvellien (2). Par ailleurs, le look et le style des personnages se cherchent et restent rudimentaires: Ant Man arbore encore son casque intégral et se fait des overdoses de pilules pour changer de taille, mais le pompon reste à Iron Man dont l'armure originelle ressemble à s'y méprendre à un poêle à charbon! Plus étonnante est la présence de Hulk, personnage individualiste par essence, dans une équipe de super-héros. L'instabilité caractérielle du titan vert fragilise en effet la cohésion du groupe, au sein duquel il agit comme un facteur de troubles. Cela semble de la part de Stan Lee une façon de poser dès le départ les Vengeurs comme une équipe instable et "éternellement éphémère", afin d'en assurer le constant renouvellement dramatique. Dès le départ, le groupe s'annonce comme voué à de perpétuels bouleversements de line-up. Effectivement, dès le #2, Ant Man relooké a tendance à préférer désormais sa taille gigantesque de Giant Man, et Hulk quitte le groupe en fin d'épisode, après un affrontement avec le Fantôme de l'Espace, vilain qui prend tour à tour l'apparence de chacun des Vengeurs afin de les dresser les uns contre les autres. Abusé, Hulk reprendra son indépendance, persuadé dans son crâne épais que ses équipiers sont ligués contre lui.

On le retrouve donc fort logiquement du côté de l'opposition dans le #3, affrontant les Vengeurs aux côtés d'un autre paria: l'arrogant Submariner. Dans le cultissime #4, c'est ce même Namor qui, détruisant lors de l'une de ses légendaires colères un bloc de glace à l'intérieur duquel on devine une énigmatique silhouette adorée par les Esquimaux, provoque un événement déterminant pour l'univers Marvel. Car l'idole en question n'est autre que le fameux Captain America qui, dans les années 40 et déjà sous les crayons de Jack Kirby, combattait les nazis chez Timely Comics (ancienne appellation de Marvel). La cryogénisation dans les glaces de l'Arctique lui ayant épargné les outrages du temps, c'est donc frais comme l'oeil qu'il débarque dans les sixties et reprend illico du service en défaisant un E.T. à tronche de palmier, puis en rejoignant les Vengeurs au sein desquels il remplace Hulk pour échanger quelques horions avec Submariner. Ce #4, qui consacre la première apparition du Cap dans le Silver Age, devient rapidement un collector, et s'échange aujourd'hui aux alentours de 2000 $! C'est pour le super-héros cocardier le début d'une fulgurante carrière, puisque dès Novembre 64, il opère en solo dans "Tales Of Suspense" qu'il partage avec Iron Man, comics qui prendra carrément le titre de "Captain America" à partir de son #100 d'Octobre 68.

Dans le #5, la nouvelle équipe affronte la menace souterraine des "Hommes de Lave", et l'épisode serait d'un intérêt contestable si Hulk n'y débarquait pas fort opportunément pour foutre un peu le boxon! À noter que l'épisode commence très précisément là où se terminait "Fantastic Four" #26, dans lequel les Vengeurs affrontaient une fois de plus Hulk aux côtés du célèbre quatuor.

Le #6 met en place une équipe de super-vilains qui, selon une recette éprouvée chez les FF avec les "Terrifics" (3), constitue une sorte de réplique négative des Vengeurs. Captain America y retrouve le baron Zemo (4), son vieil ennemi du Golden Age responsable de la mort de son partenaire Bucky. La lutte s'annonce chaude, avec une première mouture des "Maîtres du Mal" parmi lesquels, outre Zemo, on recense Melter (littéralement: le "Fondeur"), l'Homme Radioactif et le Chevalier Noir sur son canasson ailé, chacun ayant déjà affronté un Vengeur dans une aventure en solo. Notons qu'à l'occasion de ce numéro, Iron Man, qui avait adopté dès le #3 sa célèbre armure rouge et or, change à nouveau de look, perdant notamment son masque "à pointes".

Avec le #7, on passe aux choses sérieuses, puisque le comics devient mensuel, preuve qu'il a su accrocher le lectorat. Zemo remanie ses "Maîtres du Mal" en s'adjoignant deux vilains asgardiens qui ont fait les beaux jours des aventures de Thor dans "Journey Into Mystery": l'Exécuteur et l'Enchanteresse. Brève parenthèse dans l'arc "Zemo", le #8 confronte Kang, le "Conquérant du Futur", voyageur temporel que les FF ont déjà affronté dans l'antique Égypte sous l’identité du pharaon Rama-Tut (5). Ce numéro est également le dernier dessiné par Kirby, qui s'avère incapable de soutenir le rythme mensuel du comics: il faut dire que le King, en véritable stakhanoviste, assure déjà Thor, les FF, Captain America, plus une papardelle d'autres histoires dans divers comics Marvel, beaucoup pour un seul homme!

La perte est irréparable, d'autant plus qu'à partir du #9, c'est Don Heck - dessinateur de Iron Man dans "Tales Of Suspense" - qui reprend les crayons et là, c'est la cata! Véritable pisse-vignettes débitant les planches au kilomètre, Heck remporte haut la main le titre de plus mauvais dessinateur du Silver Age. Évidemment, c'est bien commode, lorsque les artistes sont débordés et que les titres prennent du retard, d'avoir sous le coude un tâcheron qui vous boucle un comics ou vous pond un "fill-in" en deux coups les gros, mais à quel prix! Heck a manifestement de gros problèmes avec les proportions et la perspective, ce qui nous vaut nombre de personnages difformes, et je vous prie de croire qu'il ne s'agit pas d'un effet de style! Par souci de productivité, il zappe les décors et les arrière-plans sur les trois quarts des cases, sans parler du trait sans aucune personnalité et d'une platitude à faire peur. Bref, on comprendra aisément pourquoi Panini a "omis" de créditer Don Heck sur la jaquette de l'album! Mais il y a plus grave: avec ce #9, cet infâme gribouilleur s'empare des Vengeurs pour un bon bout de temps, puisqu'il assurera régulièrement la série jusqu'au #40 (Avril 67). Si cette intégrale se poursuit, il faudra donc se le fader pendant encore trois volumes entiers avant de voir apparaître les planches de Big John Buscema. Avec un tel handicap, il paraît hallucinant que le comics ait tenu quarante numéros: il fallait vraiment que les scénars de Stan the Man tiennent la route et que le concept soit accrocheur pour retenir les lecteurs avec de tels crobards!

Sinon, l'arc "Zemo" se poursuit dans ce #9, avec l'adjonction d'un surhomme aux "Maîtres du Mal" en la personne de Wonder-Man. Piètre vilain plein d'états d'âmes, celui-ci finira par se sacrifier héroïquement pour racheter toutes les mauvaises actions commises sous l'influence de Zemo. Mais il ne tardera pas de réapparaître dans une nouvelle version, et fera même un temps partie des Vengeurs. Dans le #10, Zemo, qui ne désarme pas, fait appel à Immortus, un nouveau voyageur temporel dont le look rappelle celui du Mandarin, et qui importe des gros bras du passé (Goliath, Hercule...) pour défaire les Vengeurs. Enfin, le #11, qui clôt cet album en même temps que le millésime 1964, voit revenir Kang qui lance un faux Spiderman cybernétique dans les pattes de nos amis. Mais le vrai Spidey aura tôt fait de remettre de l'ordre, faisant de ce crossover un épisode très prisé des fans du Monte-En-L'Air.

En conclusion, et nonobstant le fâcheux intermède Don Heck qui constitue sa principale faiblesse, ce premier volume de la saga des Vengeurs reste très recommandable à tout collectionneur de comics Silver Age, ne serait-ce que pour les huit numéros dessinés par Kirby. Ajoutons à cela l'indéniable qualité d l'édition qui, pour ces épisodes, constitue une première en France, et vous obtiendrez une bonne raison supplémentaire de vous offrir cet album. Et puis il y a la nostalgie... c'est pas rien, la nostalgie, pour les vieux croûtons comme moi...

NOTES

(1): En effet, le Dr Henry Pym, dont le pouvoir consiste à changer de tailler à volonté, se fait appeler "Ant Man" lorsqu'il se miniaturise aux dimensions d'un insecte, et "Giant Man" lorsqu'il adopte sa taille de quatre mètres (ou plus).

(2): Pour mémoire: Hulk apparaît en Mai 62, Thor en Août 62, Ant Man en Septembre 62 , et Iron Man en Mars 63. Le #1 de "Mighty Avengers" paraît en Septembre 63.

(3): Voir chronique "Fantastic Four 1965".

(4): Je vous avais promis qu'on en parlerait, dont acte!

(5): In "Fantastic Four" #19 (Octobre 63). Pour la France: "Fantastic Four 1963", en intégrale Panini.

vengeurs

L'équipe originelle, telle que vous ne la verrez jamais plus!

hulk

Quand Hulk fait son numéro, ça vaut le déplacement!

cap

Captain America, fraîchement décongelé!

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Les Maîtres du Mal au grand complet

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Les bonnes vieilles trognes à la Kirby: Le Fantôme de l'Espace

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Remarquez, l'E.T. à tronche de palmier n'est pas mal non plus!

IM

Un Iron Man difforme, gribouillé par Don Heck

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Le mythique #4, pour ceux qui cherchent à faire un placement!