Vu à la télé

FINAL CUT

de Omar Naïm (2003)

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"Final Cut" fait partie de cette catégorie de films de SF "sociale" et intimiste d'inspiration dickienne, que d'aucuns nomment "anticipation" et qui tourne résolument le dos au sous-genre "space-opera", beaucoup plus spectaculaire et quelque peu impérialiste. Ici la menace n'arrive pas de l'"outer space", mais de l'intérieur même du corps social que quelque chose vient soudainement gangrener. En l'occurrence, la cellule cancéreuse s'appelle "Zoé", une puce implantée à la demande des parents dans le crâne du nouveau-né et qui va garder en mémoire la totalité de la vie du sujet de la naissance à la mort. C'est là qu'intervient le "monteur": disposant d'une quantité astronomique de "rushes", son job consiste à tailler dans la vie du défunt, vue au travers de ses yeux qui tiennent lieu d'objectif, afin de livrer aux familles éplorées une sorte de mémorial enrobé de guimauve, anthologie de morceaux choisis présentant le cher disparu comme un homme de bien - ce qu'il n'était pas forcément, comme le déclare le fils d'un feu tyran domestique: "Vous avez réussi à rendre humain cet enfoiré!"

À partir de cet argument pour le moins original, Omar Naïm, jeune (27 ans!) réalisateur et scénariste d'une extrême intelligence, ouvre un nombre incalculable de pistes d'analyse, à tel point que son film devrait faire l'objet d'un ouvrage volumineux si l'on voulait pousser tous les thèmes abordés dans leurs ultimes implications. L'un des plus évidents, puisque évoqué par le titre même, révèle une profonde amertume à l'égard du Septième Art: le cinéma est en effet ressenti comme un embaumement de la vie, le personnage du "monteur" se voyant régulièrement qualifié de "croque-mort". Le terme de "final cut" sert de fait à désigner le montage définitif d'un film: celui qui par contrat détient le droit de "final cut" possède donc le pouvoir de faire d'un film absolument ce qu'il veut, y compris en changer la signification au gré de sa fantaisie ou... d'impératifs plus commerciaux! On comprend mieux pourquoi les réalisateurs quelque peu concernés par leur art se battent comme des chiens enragés contre des producteurs mercantiles (soient: les fossoyeurs du cinéma) pour parvenir à arracher ce droit. Ainsi, le "monteur" est essentiellement présenté en tant que "caviardeur", voire tout simplement "censeur" et là, "Final Cut" se livre à une remarquable psychanalyse de l'acte de censure qui, comme chacun sait, entretient des liens étroit avec le déni pathologique de réalité.

Ainsi, Alan Hackman (patronyme qui n'est pas sans évoquer le "hacker", soit: celui qui s'introduit dans l'intimité des autres pour en pirater les informations...), interprété par un Robin Williams qui porte le film à bout de bras, est présenté comme le meilleur "monteur" sur le marché, et pour cause: sa vie se confond dans son intégralité avec l'exercice de son métier. S'il a de la sorte sacrifié son existence pour purger celles des autres de tout ce qu'elles pouvaient contenir d'inavouable, c'est que lui-même se trouve rongé de culpabilité par un crime effroyable qu'il a commis alors qu'il n'était qu'un enfant, et qu'il ne peut hélas caviarder de sa mémoire d'un coup de "guillotine" - ainsi est nommée la table de montage! Sa vie idéale - soit: débarrassée de ce souvenir ignoble - se réalise donc par procuration dans le nettoyage de la vie des autres. Son métier, au travers duquel il offre en holocauste son existence entachée, n'est plus qu'une interminable mortification en quête d'une rédemption qu'il sait impossible. Notons également au passage que, d'une déontologie irréprochable, Hackman ne divulgue rien de ce qu'il est le seul à savoir, et incarne par le fait une sorte de figure christique chargée de tous les péchés du monde, qu'il cherche à racheter par le sacrifice de son existence. Et, comme il ne saurait y avoir de Christ sans Judas, Hackman se trouve flanqué du personnage de Fletcher, traître honteux par nécessité idéologique, et accomplira son destin dans son propre "Jardin des Oliviers", en l'occurrence: un cimetière!

Après une longue mais nécessaire exposition de la douloureuse psychologie de ce personnage complexe, coup de théâtre: l'homme aperçoit en cours de visionnage une opportunité de rédemption (ne comptez pas sur moi pour vous en dire davantage). Soudain transfiguré, et obsédé par le désormais possible rachat de sa faute, Hackman se lance à la reconquête de sa vie, aventure qui s'avèrera de plus en plus périlleuse sans qu'il y renonce pour autant: qu'a-t-il à perdre, en tant que mort-vivant? Que le "monteur", apparent démiurge qui fait et défait la vie des gens et les absout par l'effacement de leurs péchés, découvre la clef de sa propre existence dérobée dans celle d'un autre, voilà une ironie à résonance éminemment tragique et qui renvoie au thème lacanien du miroir. L'expérience jubilatoire de sa reconnaissance dans le miroir renvoie simultanément à la tragédie d'une perte d'identité irrémédiable. En d'autres termes, notre identité ne nous est révélée que pour autant qu'elle consente à s'aliéner dans l'autre (1), symbolisé par le miroir, ce qui revient à dire qu'elle nous est dérobée de toute éternité. Hackman illustre parfaitement, me semble-t-il, cette triste condition humaine: incapable de trouver en lui-même les clefs de sa propre rédemption, il s'aliène pour ce faire dans la vie des autres, miroir qui finira par lui apporter la révélation, et l'holocauste morbide de son existence ne prend son sens qu'en fonction de cette quête identitaire. Un twist (que je tairai) surgissant à mi-film le fera d'ailleurs déchoir de sa position de voyeur à celle de "point de vue", et ce n'est qu'au terme de cette dépossession consentie de lui-même qu'il parviendra à se "ressaisir" après une catharsis haletante.

Ces quelques thèmes, que j'ai tenté de rendre sensibles, ne constituent que quelques-unes des idées reflétées par ce fantastique jeu de miroirs qu'est "Final Cut". On pourrait tout aussi bien réfléchir au travers de la puce "Zoé" (qui renvoie à celle de Moreno) sur l'irruption et l'impact d'une technologie nouvelle dans le corps social, et les modifications comportementales qu'elle implique, ce qui entraîne in petto une étude à propos d'une humanité sur-communicante esclave d'une technologie ouvrant des brèches énormes dans son intimité, et qui tend même à substituer au vécu un espace virtuel de communication - McLuhan n'est pas loin! Se pose également le problème de l'utilisation faite des informations collectées - pour ne pas dire dérobées - ainsi que celui du fonctionnaire zélé qui ne remet en question le système qu'il sert qu'à partir du moment où il s'en trouve lui-même victime (thème assez classique, développé entre autres dans "Minority Report" et "Equilibrium", sans oublier l'immense "Brazil" de Terry Gilliam). Citons également le retraitement de la réalité à des fins propagandistes: le travail du "monteur" n'est-il pas similaire à celui du Docteur Goebbels, qui donnait du nazisme une image idyllique de la même façon que Hackman métamorphose les pires ordures en hommes de bien? Procédé ignoble repris à des fins de mercantilisme médiatique avec notre très familière "télé-réalité" dont chacun sait pertinemment tout en feignant de l'ignorer - magnifique solidarité du mensonge social! - que la pseudo-spontanéité y est mise en scène avec une minutie qui confine à de la perversion. Aux militants se révoltant contre la diffusion de plus en plus grande de la puce "Zoé", on répond par ce même credo ultralibéral que TF1 réserve aux adversaires de la "télé-réalité" et de ses dérapages: "Les gens sont demandeurs" - thème sado-masochiste de l'esclavagisme consenti.

On en finirait pas, vous dis-je, d'explorer l'insondable richesse thématique de "Final Cut", tant le film s'avère une somme de toutes les angoisses dans lesquelles baigne ce début de millénaire, et qui semblent s'être données rendez-vous sur le visage de Robin Williams, tout en souffrance intériorisée. Ce jeu sobre et introverti, qui semble être la tendance du Williams nouveau (voir "Insomnia" et "Photo Obsession") nous change agréablement et nous révèle un acteur d'exception, trop souvent dissimulé derrière ce personnage de l'histrion gesticulant, babillant et parfois même irritant qu'il a trop longtemps interprété. Face à lui, la caméra d'Omar Naïm épouse la moindre de ses expressions dans une osmose comme on en voit peu au cinéma. Le réalisateur fouille le visage de son interprète comme si, à l'instar du personnage de Hackman, il cherchait lui-même à retrouver son âme au fond de ces rides douloureuses. À eux deux, ils transforment cette petite production de SF intimiste en un magnifique diamant noir.

Notes

(1): "s'aliéner dans l'autre": j'ai bien conscience du caractère de quasi-pléonasme de cette expression. Néanmoins, elle m'a paru inévitable compte tenu du contexte...

Cliquez pour voir la bande-annonce:

http://www.commeaucinema.com/news.php3?nominfos=34464&Rub=BA

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Hackman, un homme obsédé par son métier

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Delila (Mira Sorvino) tente en vain d'arracher Hackman à sa mortification

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Hackman dans son propre "Jardin des Oliviers"

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Le masque douloureux de Robin Williams