Vu à la télé

LA GUERRE DES MONDES

(War Of The Worlds)

de Byron Haskin (1953)

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Le hasard des programmations ménage parfois d'heureuses surprises. Ainsi, l'un des habitués de ce blog me demandait le mois dernier une chronique sur cette version archaïque du classique de H.G. Wells. Quelques jours plus tard, Arte nous la diffusait fort opportunément à l'occasion d'un "Théma" dont le sujet était "Apocalypse demain", ou quelque chose d'approchant.

N'ayant pas été encore, à ma grande honte, en mesure de voir la toute récente version de Spielberg, je me garderai bien d'établir un comparatif. Néanmoins, et si j'en crois ce qui m'est revenu aux oreilles, je ne doute pas une seconde de sa supériorité par rapport à l'oeuvre de Byron Haskin, dont le principal intérêt réside dans le caractère irrésistiblement kitsch que lui a conféré la patine du temps. Par ailleurs, le film est rigoureusement symptomatique de son époque, à laquelle le bon peuple américain vivait sous l'épée de Damoclès d'une fantasmatique agression soviétique, dont il estimait l'imminence indubitable. Ainsi, tout le cinéma de SF des années 50 se fit l'écho de ces angoisses en mettant en scène des extraterrestres belliqueux et constituant un paradigme bien commode de ces communistes tant redoutés! De fait, les exceptions à cette règle sont bien rares dans le cinéma américain, et l'on ne peut guère citer que "Le Jour où la Terre s'arrêta" (1951) de Robert Wise qui plaidait courageusement en faveur d'un rapprochement pacifiste des peuples. Dans ce contexte, le roman de Wells, historiquement première oeuvre à relater l'invasion de la Terre par une race extraterrestre, constituait une adaptation de choix.

Soyons clairs dès le départ: le film de Byron Haskin constituera aux yeux des puristes une trahison innommable du roman de Wells, tant il en diffère aussi bien dans la forme que dans le fond. On aura beau chercher, on n'y trouvera guère que l'argument de base et l'épisode riche en suspense du cratère au fond duquel s'anime peu à peu le premier vaisseau expédié par les Marsiens (1). Si le scénario opte pour une transposition "contemporaine" des événements en 1953 (la version de Spielberg fait d'ailleurs de même dans son propre contexte), l'objectif n'est pas seulement d'éviter d'alourdir un budget déjà modeste par une reconstitution en studio de l'époque victorienne. Ce glissement temporel se double en effet d'une transposition géographique sur le sol américain, ce qui réunit fort opportunément les conditions nécessaires à la transmission d'un message d'inspiration éminemment maccarthyste. Par ailleurs, s'il m'est permis de quelque peu digresser, force est de constater que, si la Guerre Froide n'est plus qu'un souvenir, la méfiance américaine à l'égard de l'étranger - doublée d'un nombrilisme symptomatique du manque de considération de l'Américain moyen pour toute culture autre que la sienne - reste inchangée: il n'est que de voir la promptitude avec laquelle notre bonne vieille "frite française" se trouve frappée d'ostracisme au moindre soubresaut diplomatique! Il en va de même pour le cinéma: lorsque d'aventure un film étranger retient l'attention des majors hollywoodiennes, celles-ci préfèrent en produire un remake transposé aux normes américaines plutôt que de l'importer directement. De toute manière, exception faite de quelques rats de ciné-clubs que l'on retrouve régulièrement au festival de Sundance, le spectateur américain ne souffre ni doublage, ni sous-titrage, ce qui restreint considérablement le champ des possibilités... Si nous autres du Vieux Monde manifestions le même protectionnisme intellectuel, le McBurger se négocierait à prix d'or chez Fauchon, et nous échapperions aux boursouflures des frères Wachowski - quoique... imaginez un "Matrix" avec Jugnot et Clavier!

On ne s'étonnera donc pas de ce que la trahison soit avant tout d'ordre idéologique, d'autant plus que H.G. Wells se montre un auteur singulièrement progressiste pour son époque. Loin de montrer le même optimisme que son contemporain Jules Verne pour l'essor scientifique et la révolution industrielle du XIXème siècle, il fait oeuvre d'épistémologie en passant la science au crible de la morale, et en posant la question de l'utilisation qui en faite en regard de la raison pratique. Ce scepticisme typiquement britannique se traduit, dès les premières pages de "La Guerre des Mondes", par des considérations surprenantes: écologiste avant l'heure et furieusement inactuel pour le coup, Wells pose le problème des conséquences de l'industrialisation sur l'environnement. De même, et bien avant Levi-Strauss, il se livre à une approche éminemment structuraliste des motivations et de la psychologie marsiennes, résistant méritoirement à la tentation de la xénophobie. Enfin, last but not least, il se montre limite anticlérical au travers du personnage du Vicaire, compagnon d'infortune du Narrateur et véritable boulet pour celui-ci tant il se montre veule, geignard et lâche.

Sachant ce que l'on sait, on pouvait s'attendre avec raison à ce que la censure hollywoodienne mette bon ordre à ces considérations de pacifiste bêlant quasi blasphématoires. De fait, le seul ecclésiastique que l’on rencontrera dans le film passera du statut de pleutre à celui plus gratifiant de martyr, en se voyant pulvériser dans la première demi-heure par le «rayon ardent» des Marsiens, alors qu’il marchait courageusement à leur rencontre en brandissant sa Bible, comme pour les évangéliser. L’allusion est à peine voilée: le meurtre du pasteur désigne sans équivoque que l’on a affaire à un ennemi impitoyable et sans Dieu. Derrière le Marsien se profile clairement le bolchevique athée! Alors que le Vicaire de Wells ne cesse de pleurnicher que Dieu l’a abandonné, le pasteur de Byron Haskin ne doute pas une seconde qu’il soit avec lui - et avec l’Amérique - alors même qu’il «marche dans la vallée des ombres de la mort» en récitant «le seigneur est mon berger». Bénédiction confirmée par l’épilogue du film: alors que tout espoir semble perdu, et que même la redoutable bombe A a échoué contre les Marsiens, les derniers survivants se réfugient dans une église et remettent leur sort entre les mains de Dieu... C’est alors que le miracle se produit, comme précipité par la ferveur des prières: les Marsiens sont terrassés par les bactéries terriennes contre lesquelles ils ne sont pas immunisés, et viennent agoniser sur le seuil de l’église qu’ils s’apprêtaient à attaquer, et dont l’entrée leur demeurera interdite. On ne pouvait rêver pire excommunication! La morale est sauve: Dieu n’est définitivement pas du côté des «aliens» (à tous les sens du terme), et les Américains restent son peuple élu, amen! On est donc en face d’une oeuvre profondément réactionnaire, à en juger par l’idéologie xénophobe, belliciste et intégriste qu’elle véhicule.

Nonobstant cette propagande indigeste (qui somme toute ne déroge pas à la norme du cinéma américain de l’époque pour lequel le mal est toujours incarné dans l’autre, qu’il soit extraterrestre, Indien, Japonais, ou que sais-je encore - récemment, ce sont les Arabes qui ont décroché la timbale!), le film de Byron Haskin n’en procure pas moins un plaisir nostalgique certain. Et là, je suis obligé de parler de son producteur George Pal, cher au coeur de nombreux fantasticophiles par la place qu’il occupe dans le cinéma de SF des fifties. En effet, à une époque où le genre était volontiers relégué dans les sous-produits et voué aux budgets de misère, Pal sut offrir au public des séries B sans prétentions mais toujours soigneusement réalisées. C’est une fois de plus le cas avec «La Guerre des Mondes» qui compte, avec «La Machine à remonter le Temps» (1960), autre incursion dans le monde de Wells qu’il réalise lui-même, parmi ses productions les plus abouties. Comparés aux prouesses techniques que l’on peut voir de nos jours, les effets spéciaux quelque peu rudimentaires en feront sans doute ricaner certains. Il n’empêche qu’en regard des bricolages ridicules que d’aucuns n’hésitent pas à asséner à l’époque (2), les SFX de Pal font encore illusion aujourd’hui pour peu que l’on joue le jeu et qu’on fasse preuve de largesse d’esprit. Ainsi, les soucoupes (qui remplacent les fameux «tripodes» de Wells) demeurent tout à fait crédibles, de même que les rayons mortels qu’elles émettent, les pseudopodes articulés qui en émergent ou les destructions de maquettes qu’elles occasionnent. Quant aux Marsiens proprement dits, conformes à la description qu’en donne Wells avec leur oeil unique et leurs tentacules munis de ventouses, ils auraient pu éventuellement constituer une faiblesse par leur aspect caoutchouteux, si Byron Haskin ne s’était montré un réalisateur avisé en réduisant leurs apparitions à quelques rares plans fondus dans une pénombre propice à tous les fantasmes. Une exposition plus prolongée ou plus éclairée eût permis au spectateur de détailler à loisir le subterfuge et d’en identifier les défauts, écueil ici esquivé par un metteur en scène qui connait bien les ficelles du genre et sait ménager cette part d’ombre indispensable. Le plus souvent relégués hors champ, les Marsiens sont surtout évoqués métonymiquement par le biais de leurs tentacules qui surgissent dans le cadre sans crier gare, comme dans cette scène où l’un d’entre eux vient poser ses ventouses sur l’épaule de l’héroïne tétanisée, ou encore dans l’épilogue qui suggère la fin du cauchemar au moyen d’un pseudopode pendouillant lamentablement hors d’une soucoupe.

Pour nous résumer, il suffira donc, si la chose est possible, de faire abstraction de ce détestable (et souvent hypocrite) esprit cocardier qui caractérise hélas la majeure partie du cinéma populaire américain, pour goûter le charme de cette petite série B, par ailleurs fort agréable à regarder.

Notes

(1) En hommage à H.G. Wells, j’ai volontairement conservé l’orthographe originale du roman (MarSien)

(2) Pour les pervers intéressés par les effets spéciaux approximatifs, je recommande chaudement l’ouvrage «Craignos Monsters» de Jean-Pierre Putters (ex-rédac’ chef de «Mad Movies») qui présente une galerie hallucinante des monstres les plus foireux de l’histoire du 7ème Art (plusieurs volumes parus). Gouleyant!

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Des soucoupes très aérodynamiques!

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Gentils, les Marsiens? Mon oeil!

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L'invasion commence...

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Les grands moyens...

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Nos héros avec le pasteur, bientôt pasteurisé!