Sortie en salle

V pour Vendetta (V For Vendetta)

de James McTeigue (2005)

aff4

Je m'attendais au pire. J'ai pas été déçu!

On a commencé à trembler quand on a appris que l'adaptation était tombée dans les mains des pires brasseurs de vent que la dernière décennie ait produite, j'ai nommé les Wachowsky Brothers, ci-devant auteurs de "Matrix", boursouflure racoleuse en trois actes enchaînant près de huit heures de lattage de tronches et de gunfights en apesanteur et en images de synthèses mochasses, le tout filmé par une caméra informatiquement assistée qui virevolte dans tous les sens et de préférence n'importe comment, alternant séquences accélérées et ralenties au petit bonheur la chance, se figeant parfois au beau milieu d'un mouvement comme pour se regarder filmer avec indulgence, se ruant sur les acteurs comme la vérole sur le bas clergé, s'insinuant dans les canons des flingues et poursuivant les bastos vrillant l'atmosphère dans des travelling aussi interminables qu'inutiles, et ainsi de suite jusqu'à restitution totale du pop-corn ingéré... Voilà pour la forme. Quant au fond, on le touche rapidement avec un scénar indigent traitant de réalités alternatives virtuelles, les Wach se gargarisant à longueur d'interviews sur la profonde originalité de leur script, constitué en fait de tous les lieux communs surexploités dans l'abondante littérature cyberpunk des années 80: les héros sont en fait des sortes de programmes informatiques se livrant bataille dans un univers virtuel, tu parles d'une trouvaille! Si les frangins se contentaient de filmer des distributions de beignes synthétiques comme dans un bon vieux Bruce Lee, ça passerait encore, mais non, figurez-vous que ça a des prétentions philosophiques, que ça se prend pour Platon et que ça disserte interminablement sur les différents niveaux ontologiques desdites réalités virtuelles. En résulte une orgie de métaphysique de bistrot débitée par un Keanu Reaves que l'on soupçonne avoir eu du mal à apprendre tous ces mots en "isme", et qui devient franchement hilarante dans la bouche d'un Lawrence Fishburne looké boule à zéro, un peu comme si Will Smith se mettait à rapper du Schopenhauer! Le pire, c'est que ça marche à mort, et que malgré le vide et le manque d'inspiration dissimulés derrière les pelletées de poudre aux yeux que les Wach nous balancent à la figure, il se trouve encore des geeks pour s'affronter dialectiquement sur la signification et la symbolique d'un scénar dont les auteurs eux-mêmes, qui ne sont pas à une contradiction près, n'entravent pas le premier mot!

C'est ça, l'inimitable style Wachowsky. On ne s'étonnera donc pas que le génialissime Alan Moore ait fait un tonneau à la lecture du scénario que les frangins ont tiré de "V pour Vendetta", l'un des ses chefs-d'oeuvre les plus impérissables, au point d'exiger que son nom ne figure pas au générique du film! De fait, seul le nom de David Lloyd, dessinateur du comics, est mentionné. Les fans des Wachowsky - ils sont légion! - vous objecteront que Moore est un chieur qui a pris Hollywood en grippe. Et pour cause: quand on voit le sort que le tâcheron Stephen Norrington, après un "Blade" de sinistre mémoire, a réservé à "La Ligue des Gentlemen extraordinaires", ainsi que certaines libertés prises par le "From Hell" des frères Hughes (au demeurant assez intéressant), on comprend la réaction excédée de l'auteur! À l'impossible nul n'est tenu, on ne pouvait raisonnablement pas s'attendre à se que les Wachowsky ait le début d'une ombre de compréhension de ce qui fait le génie d'une oeuvre de Moore. Incapables de torcher un script cohérent dans leur goût immodéré pour le bourrinage le plus tape-à-l'oeil, comment pourraient-ils appréhender de leur vision extrêmement limitée le style d'un scénariste-né, qui s'intéresse davantage à ce que les super-héros cachent dans leur placard qu'à leurs échanges de gnons avec des vilains stéréotypés? De fait, ce ne sont pas tant les libertés prises par rapport à son oeuvre qu'une technique scénaristique défaillante que dénonce un Moore vert de rage, lorsqu'il affirme que les trous que l'on trouve dans le script des frangins n'auraient pas été acceptés dans n'importe quel comics ringard des sixties - époque à laquelle, tout fan de comics le sait, on n'était pourtant pas regardant sur la cohérence des scénars! Trous que le tandem remastique de diverses séquences de son cru et qui débarquent au beau milieu des décombres du scénario de Moore comme autant de cheveux sur la soupe.

Si encore il ne s'agissait que d'incompétence, les choses ne seraient pas si graves. Mais on sent en permanence derrière les options des Wachowsky, qui co-produisent le film avec Joel Silver, mogul hollywoodien qui a la sensibilité artistique d'un tiroir-caisse, le souci de ménager le WASP moyen et le politiquement correct tout en louvoyant avec la censure américaine pour s'éviter un classement qui grèverait les recettes! Fidèle à leurs habitudes, les Wachowsky cherchent à ratisser le plus large possible parmi toutes les catégories sociales de spectateurs et il en résulte, en lieu et place du brûlot anarchiste de Moore, une espèce de tisane sans saveur où le consensuel le dispute aux thèses démocrates les plus tiédasses. Dès lors, on voit disparaître du script toutes les charges iconoclastes et volontiers provocatrices par leur radicalisme que Moore mène contre un pouvoir fascisant - n'oublions pas que le comics fut réalisé durant les années Thatcher et en pleine guerre des Malouines! À titre d'argumentaire, voilà la liste de tout ce que les deux marchands de tapis ont éradiqué du comics:

- Lors de sa rencontre avec V, l'héroïne Evey croupit dans la misère la plus noire et est sur le point de se prostituer pour survivre. Dans l'esprit étriqué des frangins, le public visé ne saurait s'identifier avec une prostituée, même en puissance. La voilà donc devenue, par la magie d'Hollywood, une salariée des classes moyennes qui bosse dans l'audiovisuel. Ouf! la morale est sauve!

- Dans le comics, Prothero, ex-garde-chiourme de camp de concentration devenu principal médium de la propagande de la dictature, est collectionneur de poupées (déjà, c'est assez scabreux...). Dans une séquence hallucinante de cruauté, V le transporte dans une réplique du camp de concentration et passe toutes ses poupées au four crématoire. Prothero en devient gaga et V l'abandonne à sa folie balbutiante, comme pour mieux stigmatiser les média dont il est l'incarnation. Certes, cela n'a rien d'un spectacle familial, et c'est sans doute pourquoi dans le film, on retrouve Prothero tout bêtement empoisonné. C'est pas un coup de ciseau, c'est un massacre à la tronçonneuse!

- Idem avec l'évêque pédophile, que l'on retrouve pareillement mort. Certes, on peut gager que le lobby américain des culs bénis aurait fait un tonneau en voyant V administrer au dévoyé une hostie empoisonnée dans une jouissive et anticléricale parodie de communion! Mais tout rentre dans l'ordre, et le film des Wachowsky aura l'approbation du pasteur!

- Dans le comics, Evey est clairement complice de V dans l'assassinat de l'évêque. Dans le film, au contraire, elle le trahit en le dénonçant au prélat, car une héroïne positive telle que la rêve Hollywood ne saurait être la complice d'un anarchiste anticlérical et terroriste. Ce qui est une perversion inqualifiable de la pensée de Moore.

- Parmi les personnages purement et simplement éliminés du script, citons Heyer, voyeur notoire chargé de la surveillance vidéo des citoyens et qui entretien avec sa femme Helen des relations dignes de Sacher-Masoch. La peinture que brosse Moore d'un régime fasciste gangrené de l'intérieur par les ambitions démesurées de cette "Vénus à la Fourrure", qui manipule les rouages du pouvoir en exploitant les perversions sexuelles, n'est pas sans rappeler "Les Damnés", oeuvre magistrale de Visconti sur les alcôves du nazisme. Également zappée, le personnage de Rosemary qui, après la mort de son mari chef de la Gestapo locale, se prostituera pour rester dans l'orbite du pouvoir et finira par commettre un attentat politique. Exit aussi le personnage fascinant de l'Écossais, opportuniste exécuteur des basses oeuvres bouffant à tous les râteliers, etc, etc, on n'en finirait pas de les citer tous.

- Enfin, last but not least, le cas du détective Finch, qui finit par débusquer V au terme d'un trip au LSD dans le camp de concentration désert. Cette expérience de profiler psychédélique, que Castaneda n'aurait pas reniée, est elle aussi purement et simplement éradiquée du script, pour des raisons faciles à comprendre. D'autant que la rencontre finale entre Finch et V ressemble fort à l'épisode évangélique du baiser de Judas, et que le parallélisme pervers suggéré par le destin christique de V n'aurait certainement pas fait un tabac dans les YMCA! Du coup, on s'en sort au moyen d'un gunfight avec pirouettes et dagues virevoltantes dans la plus pure tradition des "Matrix", et voilà l'oeuvre de Moore définitivement conchiée par l'imbécillité triomphante des Wachowsky!

Bref, on est en droit de se demander, au vu de ce script écrit à la machette et filmée sans relief par le yes-man James McTeigue (assistant-réal sur les "Matrix"), ce qu'il reste du comics. Pas grand chose, je suis au regret de vous le dire: quelques scènes-clefs surnagent, souvent dans une chronologie différente de celle de l'original, et se retrouvent artificiellement replâtrées entre elles par les innovations ridicules des Wachowsky, dont la moindre n'est pas une pantalonnade télévisée sur l'air de Benny Hill, à croire que les frangins s'acharnent sur une oeuvre géniale par pur ressentiment! La thématique de Moore, qui puise aux sources des plus grands théoriciens anarchistes (oui, contrairement aux deux tâcherons, Moore a des lettres!) est bien évidemment passée sous silence et remplacée par un prêchi-prêcha politico-philosophard façon "Matrix", au terme duquel ressort cette perle de la pensée occidentale: la dictature c'est mal, vive la démocratie! Et puisqu'il est question de liberté, que dire d'un film qui d'une part prétend dénoncer les totalitarismes et la censure qui les caractérise, tout en se livrant d'autre part sur l'oeuvre qu'il adapte à des caviardages dignes de la grande époque des autodafés? Comment? On nous aurait menti? Le masque souriant des démocrates libéraux dissimulerait-il les traits du Docteur Goebbels? À voir la manière dont les Wachowsky dégainent les flingues dès qu'on leur parle de culture, je ne suis pas loin de le penser. En tous cas, y'a pas trente-six solutions: pour dénoncer à longueur de bobines ce dont on s'est précisément rendu coupable par ailleurs, il faut soit être franchement con, soit compter parmi les plus belles putes qu'Hollywood n'ait jamais produites!

Conclusion: boycottez cette bouse puante, et courrez vous offrir le comic de Moore et Lloyd (intégrale chez Delcourt).

v

V: sorte de Fantôme de l'Opéra dans un monde à la Orwell...

rue

Meunon, elle ne tapine pas! Elle a juste oublié le couvre-feu!

(version officielle agréée par la commission maccarthyste!)

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Meunon, elle a pas couché avec les Allemands!

pouvoir

Les arcanes du pouvoir...

finch

Finch, après sa cure de désintox!

d_cors

Soyons pas vaches: les décors sont réussis!

comics

"V pour Vendetta": le seul, le vrai, l'unique!