Vu à la télé

LA NUIT DES MORTS-VIVANTS

(Night of the Living Dead)

de George A. Romero (1968)

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C'était fatal, fallait bien que je vous parle un de ses quatre de ce classique en acier bronzé. Arte m'en donne l'occasion, qui poursuit pour notre plus grand bonheur la diffusion de films fantastiques triés sur le volet dans ses séances de minuit. Tout se passe comme si la chaîne franco-allemande avait décidé de la création d'une sorte de ciné-club du genre, ce qui ne manquera pas de réjouir tous les fans qui espèrent voir pérenniser cette heureuse initiative - de fait, les toutes dernières diffusions tendent à confirmer la tendance, et vous ne tarderez pas à en avoir des échos dans ce blog.

"La Nuit des Morts-Vivants" est un film charnière. Je veux dire par là qu'après sa sortie, rien ne sera plus jamais pareil dans le cinéma fantastique: il y a un avant, et il y a un après, comme pour "Citizen Kane". Ce parallèle, que je vous livre toutes proportions gardées, en fera peut-être bondir certains: on pourra fort légitimement m'objecter que ces deux films n'ont rien en commun, tant dans leur forme que dans leurs préoccupations thématiques: "La Nuit des Morts-Vivants" est un film de genre, ce qui le situe évidemment aux antipodes du chef-d'oeuvre d'Orson Welles. Mais, à chercher les convergences, c'est bien une aspiration au statut d'auteur que l'on rencontre d'emblée chez les deux cinéastes, quête témoignant d'une farouche et intransigeante volonté d'indépendance par rapport au système hollywoodien, et engendrant les conséquences déplaisantes que l'on sait: isolement voire mise au placard, petits budgets - pour ne pas dire budgets de misère - système D et, au bout du compte, une marginalité de cinéastes maudits plus ou moins bien assumée, mais toujours revendiquée avec fierté. De fait, le tournage de "La Nuit des Morts-Vivants" ressemble par de nombreux aspects à celui d'"Othello", film maudit s'il en est. D'un côté, on a un Romero qui tourne à la chaîne des spots publicitaires pour financer un film qu'il réalise en pointillés, de l'autre un Welles qui cachetonne en tant qu'acteur dans les pires navets et martèle des casseroles pour fabriquer des casques à ses comédiens, avec au finish deux authentiques chefs-d'oeuvre engendrés dans la douleur et à force de détermination. Mais au-delà du simple aspect technique, on a également affaire à deux esprits frondeurs en perpétuelle révolte contre l'establishment, qu'il soit hollywoodien ou social. Lorsque Welles accepte de tourner un film de genre, en l'occurrence un "petit" polar intitulé "La Soif du Mal", son producteur fait un tonneau au vu du produit fini: Welles explose le film de l'intérieur et écrase de son obésité répugnante le gentil Charlton Heston qui parait bien falot en comparaison. Ce double piétinement acharné du mythe du héros et d'une star hollywoodienne n'est qu'un bras d'honneur de plus au système! C'est à pareille subversion d'un genre - le fantastique - que l'on assiste avec les films de zombies de Romero: devant la nullité des "héros" humains, le spectateur a tôt fait de diriger sa compassion vers ses loques pitoyables que sont les morts-vivants et à prendre fait et cause pour ceux que le système dénonce en tant que "monstres". "Sympathy for the Devil", plaidoyer pour un Diable qui renvoie l'homme à sa propre responsabilité dans l'avènement du Mal sur la Terre, pourrait être l'hymne de Romero.

"La Nuit des Morts-Vivants" pose toutes les bases du film de zombies moderne. Force est de reconnaître que, jusqu'à nos jours et alors que la figure du zombie connaît un succès planétaire dans tous les média (jeu vidéo, cinéma, comics, littérature fantastique, etc...), la mythologie mise en place par Romero est restée inchangée à quelques légères variations près apparaissant de temps à autre: le zombie est anthropophage, sa morsure est contagieuse, on le tue en détruisant son cerveau, et la lenteur des ses mouvements renvoie à l'inexorabilité du sort des humains - il n'a pas besoin de se presser, il finira bien par nous choper tôt ou tard! En quoi, s'il m'est permis d'ouvrir une paranthèse, la variation du "zombie speedé" telle qu'on la rencontre dans "L'Armée des Morts" ou "28 Jours plus tard" me paraît être une regrettable erreur au vu du résultat obtenu en termes d'efficacité. Pour en revenir à l'extrême originalité du film de Romero, il n'est que de jeter un oeil à ce qu'était le film de zombies avant "La Nuit des Morts-Vivants". Avant 1968, les rares films de zombies se réfèrent aux sources afro du mythe, telles qu'on les rencontre en Haïti, patrie d'origine du mort-vivant. Pour ne citer que les plus fameux, "White Zombie" de Victor Halperin (1932) avec Bela Lugosi, "Vaudou" du grand maître Jacques Tourneur (1943) et le hammerien "L'Invasion des Morts-Vivants" (1966) de John Gilling font tous référence au mythe haïtien, dans lequel le zombie constitue avant tout une main d'oeuvre gratuite - il existe en Haïti un loi officielle interdisant de "faire travailler les morts"! - et éventuellement un esclave téléguidé bien commode dans l'exécution de certaines basses oeuvres... Romero est donc le premier à extraire le zombie de son contexte exotique pour le parachuter en pleine civilisation occidentale: cette soudaine proximité, dans laquelle le zombie peut être votre voisin, voire un membre de votre propre famille, est vous en conviendrez beaucoup plus inquiétante qu'une lointaine menace haïtienne! De plus, la décomposition avancée du mort-vivant occidental constitue une métaphore pratique en ce qu'elle renvoie à une civilisation gangrenée, et c'est là que le Romero subversif et militant pointe le bout de son nez. Quoi qu'il en soit, le modèle du zombie occidental inventé par Big George en 1968 s'avère d'une telle puissance évocatrice qu'il va rapidement s'imposer en tant que stéréotype universel. Peu de réalisateurs, en effet, reviendront au modèle antérieur haïtien, si ce n'est un Wes Craven exceptionnellement inspiré avec "L'Emprise des Ténèbres" (1989) ou, dans une moindre mesure, le Z italien qui développera, dans la foulée de "L'Enfer des Zombies" de Lucio Fulci (1979) une multitude de films mettant en scène des zombies qui, pour sévir sous les tropiques, n'en seront pas moins dotés de tous les attributs du mort-vivant romerien.

Historique, "La Nuit des Morts-Vivants" l'est à plus d'un titre. Si l'on fait abstraction de l'exception Sidney Poitiers, peu d'acteurs noirs tiennent la tête d'affiche avant 1968, époque à laquelle la ségrégation bat malheureusement son plein aux States. De fait, Romero se souvient qu'il a sorti la copie zéro de son film le jour de l'assassinat de Martin Luther King. Dès lors, donner le rôle principal à l'acteur black Duane Jones ne pouvait être reçu que comme une énorme provocation dans cette Amérique à dominante WASP et raciste, et particulièrement dans le contexte d'une opposition à un archétype de connard blanc américain, interprété génialement par Karl Hardman, par ailleurs producteur du film. Romero a beau clamer que Duane Jones n'a été choisi que parce qu'il s'est avéré le meilleur lors du casting, et sans aucune référence à la couleur de sa peau - ce dont nous n'avons aucune raison de douter - il n'en demeure pas moins que, délibéré ou non, ce choix s'avère objectivement provocateur dans le contexte historique américain, et il est impensable que Romero n'ait pu en être conscient indépendamment de ses motivations purement artistiques. Ce n'est certainement pas un hasard si à la fin de "Zombie", tourné dix ans plus tard, les seuls survivants s'avèrent être les représentants de deux minorité opprimées, un Noir et une femme, qui conquièrent leur droit à la vie par leur résistance au consumérisme qui engloutit les représentants de l'Amérique blanche. Quant au reste du casting, il constitue, comme toujours chez Romero, un microcosme représentatif de la société américaine du moment. Le couple formé par Tom et Judith, sympathique, humain et dénué de préjugés, incarne la jeunesse sur laquelle reposent tous les espoirs de la future société, mais ils seront les premiers sacrifiés par un Romero résolument pessimiste. Quant à Helen, épouse résignée restée trop longtemps sous la coupe d’un mari qu'elle méprise, elle paiera le prix fort pour ne s'être pas affranchie de ses chaînes conjugales et finira massacrée à coups de truelle par sa propre fille zombifiée, en même temps que son seigneur et maître! Outre l'aspect doublement provocateur de ce parricide / matricide qui en finit également avec l’idée reçue d’une certaine innocence de l’enfance, il n’est pas interdit d’y voir symboliquement la révolte de la jeune génération qui gronde dans les rues américaines (et en France également!) sur fond d’enlisement au Vietnam...

Jusque dans sa forme, « La Nuit des Morts-Vivants » s’avère profondément révolutionnaire. Le choix du noir et blanc, renvoyant aux JT de l’époque où la couleur n‘existait pas à la télévision, le 16mm gonflé conférant un grain des plus réalistes à la photo, la caméra souvent portée suggérant par ses soubresauts et ses angles incongrus une mise en danger du caméraman devenu reporter pour l’occasion, sont autant de choix esthétiques qui plongent le spectateur au coeur de l’action, pour ne pas dire au sein même de la communauté zombie! Le refus de tout artifice, maniérisme ou esthétisme confère au film un look naturaliste quasi documentaire, d’autant plus inquiétant qu’il vise à l’abolition des distances prises par le cinéma par rapport à la réalité. Là encore, Romero est un précurseur, et de nombreux cinéastes parmi les plus fameux se souviendront de ce réalisme documentaire, à commencer par Tobe Hooper pour son cultissime « Massacre à la Tronçonneuse » (1973) ou, plus près de nous, les réalisateurs du non moins culte « Projet Blair Witch » (1999), sans oublier le célèbre Dogme du Danois fou Lars Von Trier mis en oeuvre dans « Les Idiots » (1998, film sublime!), et qui m’a toujours semblé être une formalisation de la technique employée sur « La Nuit des Morts-Vivants ».

Citons encore, parmi les nombreuses portes enfoncées par Romero, l’apport du gore au cinéma au moyen d’une débauche de tripaille jamais vue auparavant (sauf peut-être chez le très marginal précurseur Hershell Gordon Lewis) et surtout, surtout, la fin traumatisante de désespoir qu’il donne à « La Nuit des Morts-Vivants », et que je me garderai bien de dévoiler par égard pour mes jeunes lecteurs qui n’auraient pas encore vu ce chef-d’oeuvre radical. Qu’ils sachent seulement que lorsque j’ai vu le film pour la première fois, le final a eu un tel impact sur ma juvénile sensibilité que, durant une heure environ, j’ai erré désespéré au hasard des rues comme un véritable... zombie!

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Générique: un drapeau américain à l'entrée du cimetière:

pour ceux qui auraient encore des doutes sur les intentions de Romero!

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Réplique culte: "Il vont venir te chercher, Barbara!"

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Duane Jones: black is beautiful!

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John Russo: scénariste et zombie occasionnel...

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Qui ne donnerait pas un bras pour sa fille chérie?

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Romero précurseur: le premier lifting du cinéma!

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La danse des zombies: cliquez sur l'image.