Vu à la télé

CAPRICORN ONE

de Peter Hyams (1978)

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Attention, la question philosophique est d'importance: qui, parmi ceux qui me lisent et les autres, peut catégoriquement affirmer, preuves à l'appui, qu'il y a bien eu un jour un mec du nom de Neil Armstrong qui a posé le pied sur la Lune? Je vois d'ici votre air consterné: ça y est, à force de mater des films de zombies, le malheureux a fini par nous péter une durite... Eh bien non! ou du moins pas plus qu'un certain Descartes qui émit en son temps cette hypothèse absurde: et si la réalité dans son ensemble, telle que nous la connaissons et que tout un chacun tient pour acquise, n'était qu'une illusion générée par un "malin génie" n'ayant aucun autre but que d'abuser pour son seul plaisir pervers les pauvres mortels que nous sommes? La suite est historique puisque cette pratique d'un doute méthodique, s'apparentant en quelque sorte à un raisonnement par l'absurde, débouchera sur le célébrissime "cogito".

C'est à refaire cette expérience métaphysique que Peter Hyams nous invite avec "Capricorn One". Le film débute dans un Cap Canaveral plus vrai que nature, c'est-à-dire dans une réalité que personne ne songerait à mettre en doute. On se situe ici aux antipodes d'une fantaisie à la George Lucas, dans le domaine de ce que les amateurs de SF appellent "hard science", c'est-à-dire dans une anticipation où chaque postulat est passé au crible d'une analyse scientifique des plus rigoureuses, ce qui à terme lui confère une plausibilité à toute épreuve. On a les deux pieds bien sur Terre, et non sur la planète Tatouine. Ce scientisme forcené a pour fonction de cautionner le réel sensible en nous le présentant comme indubitable, ce qui est la condition fondamentale à la mise en exercice du doute cartésien.

Sur cette aire de lancement hyperréaliste, la fusée "Capricorn One" est sur le point d'emporter trois astronautes sur Mars. Le décollage n'est plus qu'une question de minutes. Le décor est planté de façon quasi documentaire, et la différence est bien mince entre l'ouverture du film et ce qu'on a pu voir à la télé à l'occasion des diverses missions Apollo. On suit pas à pas et en temps réel toutes les fastidieuses procédures de lancement, aussi bien dans la salle de contrôle que dans la cabine des astronautes. Le spectateur que nous sommes s'apprête donc à voir un film réaliste sur la conquête de l'espace, façon "Apollo 13" de Ron Howard ou "L'Étoffe des Héros" de Philip Kaufman.

Sauf qu'au bout de dix minutes et au beau milieu de cette séquence d'introduction, tout bascule: les astronautes sont évacués de la fusée! Pris à contre-pied, on ne comprend pas trop ce qui se passe, d'autant moins que par ailleurs le processus se poursuit comme si de rien n'était et que personne sur toute le base ne soupçonne quoi que ce soit. Ce moment de confusion est non seulement voulu, mais savamment orchestré par Hyams. L'évacuation s'effectue sans faire de vagues, dans l'ordre et le calme les plus parfaits, comme s'il ne s'agissait que d'une formalité de plus dans le processus. C'est dans cette anomalie décrite comme une chose absolument normale qu'une fissure se produit dans la réalité que perçoit le spectateur, et c'est par cette fissure qu'il est amené à douter de l'indubitable. La fusée vide peut dès lors décoller sous les applaudissements des techniciens et des officiels, elle n'est jamais qu'une réalité dépourvue de substance: Mulder vous dirait que "la vérité est ailleurs", probablement dans cet avion qui emporte les astronautes vers une destination inconnue. En tous cas, le spectateur est quant à lui prêt à douter de tout, et de préférence de ce qui semble le plus solidement établi: il a été mis en condition de manière magistrale.

L'envers du décor nous est révélé dans la base militaire où l'infortuné trio se retrouve séquestré: la mission sur Mars n'est qu'un gigantesque bidonnage mis en place à l'intention des média. Soumis à un chantage ignoble, les astronautes vont se voir contraints de jouer leur propre rôle dans un décor de cinéma censé représenter le sol martien. Les malheureux se retrouvent donc dépossédés de leur image médiatique, utilisée à leurs dépens et, suprême raffinement, avec leur complicité extorquée, comme n'importe quels gogos embarqués dans une émission de télé-réalité. Plus ironique encore, l'organisateur véreux vient les briefer avant chacune de leurs entrées en scène, tandis que leurs familles se meurent d'angoisse devant les images d'une fusée vide. Comme dans "Le Loft" ou "Koh-Lanta", ce que le bon peuple tient pour de la spontanéité est en fait dûment scénarisé.

Hyams désigne donc clairement les média comme "malin génie" cartésien. De par, précisément, leur position de média-teur, ils s'interposent entre le réel et la perception que nous en avons. Il est d'ailleurs étonnant de constater avec quelle justesse "Capricorn One" rend compte en 1978 d'un phénomène télévisuel qui ne fera son apparition qu'une vingtaine d'années plus tard. Le spectateur de l'époque a très certainement ricané - à juste titre - devant l'énormité de la manipulation décrite, et c'est précisément ce que la critique a stigmatisé à la sortie du film. Mais au spectateur de 2006, qui a connu Bataille et Fontaine dans toute leur horreur, "Capricorn One" semble au contraire bien en dessous de la réalité! Et que dire de la façon dont CNN et consorts ont récemment traité la révolte de nos banlieues? À les en croire, c'était la France entière qui était à feu et à sang! Ce n'est pas un mince paradoxe qu'une oeuvre qui attend vingt ans pour prendre tout son sens et, à cet égard, il faut bien se rendre à l'évidence: "Capricorn One" est un film visionnaire!

Le doute de Hyams semble ne pas connaître de demi-mesures. Si l'on doute d'un détail, on va finir inexorablement par douter de tout: il suffit de trouver un fil et de tirer dessus pour détricoter toute la trame du réel. Dès lors, il n'y a plus d'Histoire, comme nous le suggère ce plan qui est la parfaite reproduction d'une image de la mission Apollo XI diffusée dans le monde entier, où l'on voit Armstrong, Aldrin et Collins au garde-à-vous devant le drapeau américain planté dans le sol lunaire, juste devant le LEM. Cet instantané historique est si bien reproduit qu'on pourrait le presque le prendre pour un stock-shot. On entend un politicard débiter sur fond de violons un discours pompeux à base d'héroïsme, avenir radieux et grandeur de la nation, tandis qu'est amorcé un lent zoom-back nous dévoilant peu à peu les caméras et les projecteurs. Mulder a bien raison, "la vérité est ailleurs", et de préférence hors-champ!

À partir de là, ce qui nous avait été présenté comme un film de SF bascule définitivement dans la politique-fiction et "Capricorn One" devient film de complot à la Sidney Lumet, puisqu'il s'agit pour un journaliste fine mouche, interprété par le génial Elliott Gould (acteur fétiche du grand Altman dont nul n'aura oublié la prestation dans MASH) de rétablir la vérité à la face du monde. Une mise en abyme intéressante que ce nouveau retournement puisque, pareils aux téléspectateurs abusés du film, nous voyons finalement autre chose que ce que nous étions venus voir. Hyams ne s'arrête pas en si bon chemin, et s'amuse comme un fou à balayer d'autres genres: survival, comédie, actionner pur et dur avec cascades à la James Bond, à tel point qu'on se demande si la séquence suivante ne va pas nous amener un cow-boy sur son cheval ou l'enchanteur Merlin! C'est d'ailleurs ce qui se produit avec l'apparition incongrue d'un aviateur histrionesque (excellent Telly Savalas). Dans cette réalité déchue, tout peut arriver et le surréalisme est roi. Mais grâce à un scénario habilement ficelé, tout tient ensemble et est amené sans hiatus, de façon homogène.

D'aucuns pourront reprocher au film son happy-end ridicule, qui nous montre le dernier astronaute, que le monde entier croyait décédé suite à la mise en scène de sa mort, débarquer à son propre enterrement (ou du moins à l'enterrement d'un cercueil aussi vide que la fusée!) et courir dans les bras de sa famille éplorée AU RALENTI!!! Mais, à y mieux regarder, cette scène ne devrait-elle point être prise au second degré, comme une ultime facétie de Hyams? L'utilisation du ralenti apparaîtrait dès lors comme la dénonciation de l'un des artifices les plus éculés du cinéma dans la manipulation des sentiments du spectateur. Et puis, lorsque la réalité se barre en quenouilles, qu'y a-t-il de si extraordinaire à voir les morts surgir de la tombe?

Bon, ben je crois que je vais aller me mater un petit film de zombies, moi!

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La planète Mars, comme si vous n'y étiez pas!

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Les trois lofteurs: les plus observateurs auront

reconnu... O.J. SIMPSON !!!

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L'une des plus hallucinantes Jamesbonderies:

une poursuite aérienne.

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Existe aussi en DVD