Presse

ÉLOGE DE "MAD MOVIES"

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En l'an de grâce 1982, voilà où en était la situation de la presse spécialisée: l'on n'avait guère à se mettre sous la dent que "L'Écran Fantastique" qui, à l'époque, avait encore une bonne tenue. L'on regrettait amèrement les défunts "Creepy", "Eerie" et "Vampirella" (1) dont l'édition française avait enchanté les fantasticophiles des sixties en publiant non seulement les superbes comics gothiques des éditions Warren (Wood, Ditko, Colan, Corben, Crandall, Frazetta... excusez du peu!), mais également en tenant un compte-rendu exhaustif d'une production cinématographique confinée dans un ghetto par la cinéphilie officielle. Enfin, l'on déplorait d'être trop jeune pour avoir connu le mythique "Midi-Minuit Fantastique".

En l'an de grâce 1982, je faisais mes humanités à la fac de Nice et je flânais en gare de Saint-Raphaël dans l'attente du train qui devait m'y ramener après un week-end en famille. C'est en quête de quelque chose à lire durant le trajet que je me dirigeai vers le kiosque à journaux où mon oeil fut immédiatement capturé par une couverture exhibant impudiquement les macchabs croquignolets du "Fantôme de Milburn". À l'intérieur, une foule de choses passionnantes dont la moindre n'était pas - ô joie putréfiée! - un dossier complet sur cette vieille guenille de Lucio Fulci (paix à ses cendres!), alors au top de sa forme. Je venais de découvrir "Mad Movies". Chose étrange, le mag attaquait direct au n°22, ce qui ne laissait pas de m'intriguer. Je devais apprendre par la suite que ce n°22 correspondait au passage en pro d'un fanzine (2) créé par un solitaire illuminé du nom de Jean-Pierre Putters (JPP pour les intimes) qui, au fil des ans, avait su rassembler autour de lui une équipe de chroniqueurs de talent et faire de la simple feuille ronéotypée des débuts le superbe magazine que j'étais à feuilleter, tout ça grâce une opiniâtreté et une passion jamais démenties, et à la force du poignet - parait même qu'il serait un peu sourd...

Le magazine m'a tout de suite emballé, non seulement par ses qualités journalistiques indéniables, mais surtout par une liberté de ton tout à fait innovante dans la presse cinéma de l'époque. Cela avait pour effet d'abolir la distance didactique rédacteur / lecteur, et du coup d'instaurer quelque chose d'autrement plus précieux: une véritable COMPLICITÉ . Au fil des parutions, je me suis assez rapidement surpris à trépigner dans l'attente du prochain numéro et, la dernière page tournée, à éprouver un sentiment de frustration, pour ne pas dire de manque... Pas à tortiller, j'étais bel et bien ACCRO!!! J'attendais mon "Mad" comme les forçats du salaire attendent le week-end - sauf qu'à l'époque il était trimestriel, je vous dis pas l'angoisse! Pour rien au monde, je n'aurais manqué ce rencard avec ceux que je considérais déjà comme de vieux poteaux avec lesquels j'allais me payer, entre autres choses, une bonne session de fendage de gueule! Faut dire que le JPP et sa fine équipe, c'étaient pas les derniers pour la déconne: je ne compte plus les fois où je me suis retrouvé plié à la lecture de leurs vannes! Mais n'allez pas croire: pour être tordants, ils n'en étaient pas moins de sacrés journalistes, et chacune de leurs chroniques témoignait d'une rigueur dans l'analyse qui n'avait d'égale que leur immense connaissance du sujet. Bref on n'était pas là pour rigoler, mais ce n'était pas non plus une raison pour s'en priver ou, pour citer Gotlib pastichant Clémenceau: "L'humour est une chose trop sérieuse pour être confiée à des rigolos".

À insister de la sorte sur l'aspect "pro" de leur travail, j'ai l'air comme ça d'enfoncer une porte ouverte tant est évidente la qualité de leurs chroniques. C'est que, voyez-vous, certains esprits chagrins - parmi lesquels leur principal concurrent: "L'Écran Fantastique" - se sont assez démagogiquement permis de stigmatiser ce si sympathique esprit potache pour conclure dans la foulée au manque de sérieux de l'équipe de "Mad Movies". Bref, auraient-ils voulu les faire passer pour une bande de branquignols qu'ils ne se seraient pas exprimés autrement.

La réalité me semble plus prosaïque. Jusqu'à ce n°22 de "Mad", l'"Écran" occupait le terrain sans partage. Qu'ils aient vu d'un mauvais oeil l'arrivée d'un outsider (suivi qui plus est et peu de temps après par un "Starfix" au contenu plus généraliste), cela n'a rien de choquant. En revanche, qu'au fil des années ceux qu'il tenaient visiblement pour de jeunes peigne-culs parviennent à leur manger la laine sur le dos, voilà qui a dû sérieusement leur foutre les boules. Car, force est de le reconnaître, "Mad" a bel et bien pris sa place sur le marché et se situe aujourd'hui loin devant l'"Écran", sinon du point de vue des ventes, du moins de celui de la qualité.

En fait, au lieu d'ergoter sur le style soi-disant trop décontracté de "Mad" en essayant de faire passer pour un artifice ce qui est une vraie liberté de ton - ce qui revient au bout du compte, suprême élégance, à prendre les lecteurs de "Mad" pour des cons - l'"Écran" aurait mieux fait de sortir le balai qu'il a dans le cul et de s'interroger sur les véritables raisons du succès foudroyant de son concurrent. Sans vouloir paraître prétentieux, je n'ai pas loupé un seul numéro de "Mad" et, jusqu'à une période récente, j'en ai fait de même avec l'"Écran": j'estime donc être assez bien placé pour m'essayer à un comparatif quant aux rédactionnels des deux revues.

Principale déception: là où l'on trouve chez "Mad" liberté de ton et passion enflammée, ce qui se traduit souvent par des débats torrides via le courrier des lecteurs, voire entre certains membres de la rédaction, on se heurte dans l'"Écran" à une sorte de politiquement correct duquel émergent des chroniques tiédasses, soucieuses de ménager la chèvre et le chou, visant au consensus du plus grand nombre et brillant par la superficialité de leurs analyses. La merde la plus avérée y est au pire un aimable divertissement familial ou quelque autre euphémisme, car il ne faut vexer personne pour pouvoir continuer à ratisser le plus large possible. Ce ratissage dûment planifié nous a valu d'être régulièrement assommés par le tapis rouge déroulé devant les blockbusters les plus indigents. Par exemple, je n'ai rien contre Harry Potter - bien que je ne courre pas après - et je pense que le sujet se doit d'être chroniqué. Mais lorsqu'on vous assène, comme ce fut le cas il y a peu, un dossier qui squatte la moitié du mag, on s'aliène du même coup tout un public moins mainstream qu'Harry Potter (ou un autre) a fini par gonfler par son omniprésence médiatique. Et particulièrement lorsque ledit dossier est constitué d'une enfilade interminable d'interviews de gens visiblement briefés par les producteurs, n'ayant rien à dire que des lieux communs et pour cause: ils sont là pour la promo, point barre!

En ce qui me concerne, et bien que j'en eusse, j'ai tenu bon jusqu'à l'année dernière, plus par fidélité mal placée que par réel intérêt. Mais j'ai dû me rendre à l'évidence: d'un côté mon "Mad Movies" était dévoré en une journée, de l'autre une pile d'"Écran", abandonnés après lecture d'un ou deux articles, gagnait en hauteur sur ma table de chevet. J'ai donc fait le constat qui s'imposait: avec "Mad" je m'éclate à donf, avec l'"Écran" je me fais chier comme un Russe! À ma gauche l'absolue liberté de ton, à ma droite une inféodation plus ou moins diffuse et servile aux impératifs commerciaux du marché. Au bout de presque trente ans, j'ai donc arrêté d'acheter l'"Écran"... Désolé les gars, j'ai vraiment essayé, mais là j'en peux plus...

Mais revenons à notre "Mad" et voyons-en le contenu. Là, point de dossier impérialiste et chiant, mais au contraire une multitude de papiers concis et efficaces évitant tout délayage (de 4 à 6 pages en gros) et assurant une variété propre à satisfaire tous les publics, du fan de blockbusters à celui, plus underground, des séries B, voire Z. Jamais en retard sur l'actualité, puisque les previews de films sortis à l'étranger y sont tout aussi bien chroniquées que les récentes sorties dans l'hexagone, sans oublier les multiples festivals européens et extra où traîne toujours un rédacteur de "Mad", ni l'héritage du passé via des dossiers thématiques ancrant pour le plus jeune public la production fantastique moderne dans le terreau des grands classiques du genre. Rien n'est omis non plus dans les rubriques régulières: courrier des lecteurs, nouvelles brèves assurées par un San Helving (!) aussi exhaustif qu'hilarant, autre rubrique de brèves traitant des productions asiatiques, un cahier entier rendant compte de toutes les sorties DVD et des nouveautés télé, animation, jeux-vidéos, livres, BOF et même, de retour depuis peu, une page "Pin-up" qui ravira les libertins. À citer encore: les "interviews de carrière" où est analysée la filmographie d'un réalisateur au travers de ses propos - notons qu'il peut tout indifféremment y être question de cinéastes reconnus que d'obscurs artisans du Z - et surtout la titanesque entreprise que constitue le "Fantastic Guide", rédigé par un JPP décidément infatigable, et qui ne se propose rien moins que d'établir un catalogue alphabétique et commenté de tous les films fantastiques existants.

Pour se consacrer exclusivement à ce Grand Oeuvre, JPP a pris sa retraite de rédac' chef en Mai 2001, date à laquelle "Mad" est devenu mensuel. C'est désormais le très compétent Damien Granger qui occupe le poste. Entre temps, le nombre de pages a plus que doublé pour dépasser la centaine, et la nouvelle équipe s'est lancée dans une vaste entreprise de diversification couronnée, comme de juste, d'un succès tout à fait mérité. Tout d'abord en offrant à ses lecteurs une version de "Mad" avec DVD (voir ma chronique du 15 Février), ensuite en créant plusieurs numéros spéciaux qui n'ont pas tardé à devenir incontournables. On a vu ainsi apparaître un "Mad Movie Hors-Série" qui nous a offert entre autres un spécial John Carpenter, un spécial Peter Jackson, un spécial cinéma asiatique et surtout un hallucinant "cinéma de genre italien" qui recoupe tout ce que l'Italie a pu produire en matière de cinéma-bis, qu'il s'agisse de fantastique, western, polar, péplum, giallo, érotique, et j'en oublie. Le succès de ces hors-série a débouché récemment sur l'apparition d'un "Mad Movie Culte" qui compte deux numéros à ce jour: l'un consacré à la tétralogie des zombies de Romero, et l'autre sur le thème "King-Kong". Là-aussi un DVD est proposé avec le mag: "La Nuit des Morts-Vivants" pour le premier, et "King-Kong" version Schoedsack-Cooper pour le second. Ajoutons à celà un "Mad Asia" pour les fans de lattage de tronche et la reprise du regretté "Comic Box", déjà indispensable à tout collectionneur de comics.

Que vous dire de plus? Que vous ne pouvez pas vous passer de "Mad Movies"?

Notes

(1): Les numéros 10 et 16 de "Vampirella" me font cruellement défaut. Si quelqu'un de mes lecteurs désirait s'en séparer, qu'il me contacte: j'achète un bon prix.

(2): Idem pour les numéros 1 à 21 de "Mad Movies".

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